
on prend un thé dans un café pour dames et quelques sucreries
elle sait y faire avec les hommes fragiles
j’adore la regarder me regarder
coude sur la table
et menton posé à la Rimbaud
sur la main repliée
mais qui finira par ne plus regarder?

on prend un thé dans un café pour dames et quelques sucreries
elle sait y faire avec les hommes fragiles
j’adore la regarder me regarder
coude sur la table
et menton posé à la Rimbaud
sur la main repliée
mais qui finira par ne plus regarder?

OMBRE (photo JMG)
Certains donnent encore le change
un sourire un plissement des yeux
un visage qui dessine furtivement une expression d’enfance
Mais la vue d’ensemble est terrifiante
Cheveux blancs dos voûtés épaules affaissées
partout des bedaines plus vraiment des ventres
une assemblée de vieux
Ici depuis des lustres
l’ordre du jour
l’organisation du bureau
l’alignement des chaises
la décoration de la salle
sont restés immuables
Rien n’a changé sauf nous
Le temps nous aurait-il pris en grippe

La conversation n’embrassa pas les grands problèmes géopolitiques du moment. A table, je me retrouvai avec les gens qui venaient du même village. Ils ont parlé de leur village, des médecins de leur village, des bouchers de leur village, des boulangers de leur village. Ils établirent pour chacun de ces corps de métier des sortes de comparatifs.
Moi ça ne m’intéressait pas trop, parce que je ne suis pas de leur village. J’habite dans un autre village.
Un instant j’ai essayé d’ élargir le débat, tout en restant dans le sujet. J’ai parlé des fromagers de mon village à moi.
Ils m’ont regardé, étonnés, comme si j’étais tombé de Mars.

Ses parents l’avait prénommé Jésus, sans penser que ce serait un prénom lourd à porter et pas de bon présage…
Toujours est-il que la famille et les amis étaient venus à ce réveillon avec une multitude de cadeaux pour le petit Jésus. Beaucoup de cadeaux! Trop! Mais chez nous, Noël, c’est cadeau!
On les avait entassés près du sapin. Une pyramide géante qui montait jusqu’à la cime de l’arbre. Impressionnant! Et puis tout s’est écroulé…
On ne s’en aperçut, hélas, que trop tard… On était à rire, à l’apéro, au salon, autour de canapés au saumon fumé, blinis au caviar et flûtes à champagne.
Quand on l’a découvert, sa petite main dépassait à peine d’entre les paquets pailletés qui jonchaient le sol… Le bambin avait péri asphyxié , enseveli sous une avalanche de jouets.
Le cousin Alphonse qui avait déjà bu un coup de trop, ne trouva rien de mieux à dire aux parents, croyant les consoler, que pour Jésus, c’était une belle mort.

Sur le cadeau on laissait le prix. Comme ça, lors des échanges au pied du sapin, on pouvait facilement comparer. Celui qui avait donné à l’autre moins en valeur qu’il n’ en avait reçu devait lui rembourser la différence sur le champ, par chèque ou en espèces. Ainsi les enfants apprenaient à compter. Quant aux autres, les pères, mères, papis, mamies, épouses, maris, oncles, tantes, neveux, nièces, cousins, cousines, chacun pouvait sortir de sa soirée de réveillon sans avoir la désagréable impression de s’être fait plumer.

Le gamin était toujours malade à Noël pour le réveillon…
C’est que ce soir-là chacun se devait d’être heureux, quoiqu’il arrive… Implacable contrainte, supplice chinois. Pression telle que dès le matin, le petit éprouvait un affreux mal de ventre dû à l’angoisse de ne pas l’être. Pire, il savait qu’il serait pris d’une irrésistible envie de vomir au moment d’attaquer la bûche. A son corps défendant, c’est sûr, à lui tout seul, il allait gâcher la fête!
Alors, aujourd’hui, devenu grand, vieux et sage, pour conjurer le sort, les jours qui précédent ces terribles soirées, il écrit de vilains petits contes.
Comme ça, j’aurai rendu toute ma bile avant!

L’équipe mène d’un but, le coach me fait entrer en jeu dans les dernières minutes. Il faut préserver le score, se contenter de faire circuler le ballon, une sorte de passe à dix, sans rien vraiment tenter.
Moi, ça me va, je n’aime pas humilier l’adversaire. Un but d’avance, c’est suffisant. On a les trois points du match. Et puis gagner du temps, je sais faire. Quand je reçois le ballon, je m’amuse à le garder pour moi tout seul. Calé près de la ligne de touche, je fais des petits dribbles sur place, petits pas en avant, petits pas en arrière, petits pas à droite, petits pas à gauche…
Toujours des petits pas, c’est très important, il ne faut surtout pas que le ballon s’échappe de l’espace, le plus réduit possible, laissé entre les pieds. L’astuce, c’est de bouger, tout en restant immobile. En quelque sorte, faire semblant de jouer. Inévitablement, à la longue, les deux puis les trois défenseurs qui sont sur moi, collés comme des mouches, s’agacent, incapables de comprendre que la figure de jeu que je leur impose exige une infinie patience. Il y en toujours un, trop pressé d’en finir, qui au lieu de toucher le ballon me touche le pied. Et à ce moment du match il ne faut pas beaucoup me toucher …
Je tombe en hurlant de douleur, et le plus fort possible pour prendre à témoin l’arbitre, les bancs de touche, le public et le monde entier de l’intolérable agression. Je reste au sol en me tenant la cheville , et même si je n’ai pas mal, je me tourne vers l’arbitre avec de vraies larmes dans les yeux. Joueur sensible, touché et touchant. Et comme je n’en rajoute pas trop, que je ne roule pas sur moi-même dix fois de suite, j’attire la sympathie de l’arbitre. Je suis le type même de joueur que dans les stages de formation on leur demande de protéger. Dans une rencontre, il faut toujours protéger l’artiste, on leur a dit. Ici l’artiste, à terre, à l’évidence, c’est moi!
Mes partenaires accourent en faisant de grands gestes , comme si l’ennemi voulait m’achever. Il en faut peu pour que ça dégénère. On frôle l’incident. Comme je n’aime pas la bagarre, alors je me relève, remonte mes chaussettes, réajuste mes protège-tibia, tape sur les épaules ou dans le dos de mes coéquipiers pour calmer les esprits. dis à l’arbitre que tout va bien et serre la main de la brute qui m’a agressé. J’ai le beau rôle. Même sur les terrains adverses, souvent dans ces moments, après qu’il m’a hué, le public m’applaudit.
Tout ça prend du temps. Beaucoup de temps. Du temps plus ou moins bien décompté. L’arbitre, lorsque les esprits s’échauffent est plutôt pressé d’en finir!
Je suis un joueur précieux en fin de match, le petit maître des horloges. C’est le coach qui le dit. Pas en ces termes bien sûr… Notre coach, un ancien défenseur, ne fait pas dans la poésie

Madrid, stade Bernabéu. C’est moi sur la pelouse, en short et chaussures à crampons, les bras levés. Je viens de marquer le but de la victoire, la foule m’acclame, mes coéquipiers m’encerclent. Di Stéphano, Gento, Neymar et Mbappé. me sautent au cou.
J’ai attendu d’être seul dans la maison pour commencer le match. Qui me verrait me ferait enfermer à l’ asile avec tous ceux qui se prennent pour Napoléon!
Je dribble dans mon salon les poufs en simili et mime un tir cadré vers le portier imaginaire qui garde la baie vitrée.
Goaaaaaaal……

Ici il n’y avait plus d’enfants, mais des chiens, des chiens de tous poils. Le petit immeuble était devenu un véritable chenil. Les jeunes couples qui emménageaient ne faisaient plus de bébés mais sortaient à heure régulière pour que leur chien puisse poser sa crotte dans le square d’en face. Les plus disciplinés la ramenaient pliée dans un petit sachet plastique qu’ils abandonnaient dans la poubelle verte que la municipalité hygiéniste de droite avait installée tout exprès au pied des feux tricolores.
Bien sûr à chaque rencontre, en attendant l’ascenseur, pour rester en bon voisinage, il fallait s’extasier sur l’animal de l’autre. S’il était petit, on disait il est vraiment trop mignon, s’il était un peu plus gros, on soutenait avec conviction qu’il avait l’air intelligent. Et pour les très gros, on s’exclamait, Oh! Mais il a encore grandi ! avant d’ajouter un peu inquiet, Vous croyez qu’on va tous pouvoir entrer dans l’ascenseur?
Les soirs où l’air était plus doux, par les fenêtres entr’ouvertes, on entendait des »Assis! Couchés! Debout! Au pied! » ou « des Papatte! Susucre! C’est bien! Bon chien! » ou des « Pas ça! Attention! Connard! Ça va tomber! » mêlés d’aboiements joyeux ou inquiets.
A défaut d’avoir la maitrise de sa vie, chaque maitre s’essayait à maitriser son chien…

Avec la pandémie, la boite à livres était devenue un bouillon de culture…