
Elle l’a écrit noir sur blanc au bas de l’ordonnance : marche journalière d’au moins 30 minutes. La toubib a insisté, pour ce que vous avez, Monsieur Lenoir, vous devez absolument marcher. Il est ressorti consterné du cabinet médical, ses veines de jambes qui se bouchent, passe encore! Mais être obligé de marcher!
Le lendemain, Augustin Lenoir se rend donc à pied au Géant Casino. Là où il a l’habitude de faire ses courses, mais en bagnole. Il porte en bandoulière son sac à provisions avec, à l’intérieur rangé, par précaution, son mini parapluie. Le temps est menaçant.
Trajet interminable. Exactement 27 minutes! Il n’a fait que regarder sa montre et se trouve maintenant face aux imposants bâtiments du centre commercial.
Hélas, il doit encore franchir les multiples sorties et entrées d’un gigantesque rond point qui semble avoir aimanté la totalité des automobiles de la ville. Quel bordel! L’odeur et le bruit sont insupportables. Rien n’est prévu pour un piéton. Il va jouer sa vie à la roulette russe!. Mais il ne peut avoir marché pour rien! Il se lance.
Appels de phares, crissements de pneus, hurlements des avertisseurs, il manque plusieurs fois d’être écrasé. Et toutes les injures dont on le couvre et qu’il ne peut entendre…
C’est que Monsieur Lenoir on ne fait pas obstacle aux braves gens qui roulent avant les fêtes de Noël vers les supermarchés! On ne fait pas obstacle aux enfants qui rêvent de jouets et de confiseries, aux épouses qui rêvent de parfums, aux maris d’alcools forts. Les familles veulent ta peau! Et leurs paisibles berlines se sont transformées en effrayantes machines de mort.
Lorsqu’il parvient en sueur, le coeur battant, dans une sorte de no man’s land d’herbes folles qui sépare les voies de circulation des premiers parkings, Augustin Lenoir comprend qu’il est sauvé. Il ne lui reste plus qu’une centaine de mètres à parcourir pour se retrouver en terrain connu.
C’est à ce moment que Ferdinand Biron l’aperçoit. Ferdinand Biron est GISCBV (garde intermittent stagiaire citoyen bénévole vigilant) chargé de renforcer la sécurité du centre commercial pendant la période des fêtes. Il a retenu de son très court stage de formation qu’un individu accédant à pied à un centre commercial péri-urbain est forcément un homme dangereux qui remet en cause le système… Donc un possible terroriste. Aussi Ferdinand Biron soulève lentement le canon de son fusil mitrailleur.
Augustin Lenoir, lui, s’est arrêté pour reprendre son souffle. Il commençe à pleuvoir. Il a posé son sac à provisions sur le sol. Il en sort son parapluie.
Dans un pays en état d’urgence, rien, hélas, ne ressemble plus à un pistolet automatique qu’un parapluie rétractable.