
Quand il voit la Skoda bleue de la gendarmerie garée à l’intersection de la route et du chemin de terre, il se planque sur le bas côté derrière une haie. Jules Delabert se trouve à bien plus d’un kilomètre de son domicile. Impossible de rejoindre Saint-Julien!
Mon voisin m’a dénoncé, c’est sûr! C’est un sournois, toujours à sa fenêtre, planqué derrière les rideaux. Mais peut-être qu’ un hélico m’a repéré ? J’ai entendu un drôle de bruit dans le ciel, un peu plus tôt. Etait-ce un drone? Tout est possible.
Delabert panique, craint que surgisse derrière lui la patrouille vététiste! Il a entendu dire qu’on en aurait créé une pour choper les randonneurs. Alors, il est fait comme un rat! Passe l’amende de 135 euros, mais les reproches des gendarmes, « Monsieur, à votre âge, quand même! » et les bavasseries des gens quand son histoire fera le tour de Saint-Julien « Vous vous rendez compte! Le petit père Delabert! Ce monsieur si sérieux! Qui nous faisait la morale à l’école quand il était instit pour un oui et pour un non! On n’aurait jamais cru! » Ça, il ne supportera pas!
Seule solution, revenir sur ses pas, une centaine de mètres, et prendre a droite le sentier qui descend à la ferme des Toines. Ensuite, plus loin, il pourra traverser la départementale hors de la vue des flics.
Descente difficile. Il n’a pas les bonnes chaussures. Son pied glisse sur le sol raviné. Il manque tomber. Des années qu’il n’est pas venu ici! Personne n’y vient jamais. Les Toines ne sont pas de ceux qu’on aime approcher. Une mauvaise réputation transmise de pères en fils depuis des générations jusqu’au dernier Toine, vieux garçon, ultime rejeton de la lignée, qui s’occupe seul de l’exploitation depuis la mort de ses parents.
Le sentier débouche sur le côté nord de la ferme. Ensuite Delabert devra passer devant l’immense cour ouverte. Une traversée de l’enfer! Odeur insoutenable et bordel invraisemblable de carcasses de voitures, de bidons éventrés, de cageots démembrés, d’amas de tuiles cassées, de pneus usagés plus ou moins recouverts par des bâches en plastique. Et partout des outils ou matériels agricoles divers et qu’il ne peut même pas identifier, laissés au hasard, à l’abandon, ébréchés, édentés, rouillés, souillés. Sous un appentis en pisé, à moitié écroulé, on aperçoit deux tracteurs l’un, le plus petit, hors d’âge, graisseux, bancal, avec des roues tordues et l’autre, flambant neuf, qui du coup fait tache. Sans doute payé avec les sous avancés par le Crédit Agricole, pense Delabert
J’ai vu le chien trop tard, quand il a pris son élan pour me sauter à la gorge. Cet énorme beauceron a eu le vice de ne pas aboyer. Sous le choc, mes jambes fléchissent.J’essaie de tenir mes bras le plus tendus possible pour éloigner ses crocs de mon visage.
Ils roulent au sol, presque enlacés dans un nuage de poussière. Delabert tremble de tous ses muscles, le molosse est plus fort que lui, il ne pourra tenir longtemps. Il est perdu.
C’est trop con de finir ainsi déchiqueté par un clébard! Je valais mieux,
Détonation, hurlements à la mort Le corps de la bête se raidit, devient inerte. C’est fini. L’homme à terre relâche son étreinte. Le fauve est vaincu.
Ce qui s’est passé? le Toine, attiré par le bruit, est sorti sur le pas de sa porte avec son fusil. Voulant atteindre le visiteur inconnu, il a tiré dans le tas et occis son chien du premier coup. Le Toine n’ est pas maladroit, mais à cette heure de la journée, il a déjà pas mal picolé. Hébété, il constate les dégâts, arme baissée.
Mu par un instinct de survie, Jules Delabert se relève d’un bond. Qui l’en aurait cru capable! Et se jette sur le Toine, lui arrache son fusil avant qu’il ne reprenne ses esprits. Le Toine n’offre pas de résistance. Il regarde Delabert l’air absent.
Me reconnait-il même? Ce sera trop long de tout lui expliquer et pas sûr qu’il comprenne. Quand je l’avais en classe comme élève, le Toine ne comprenait jamais rien! Et en plus désormais, il y a ce chien mort entre nous. Une chose qu’il ne pourra jamais me pardonner. C’est sûr, La perte de son chien a enlevé tout sens à sa vie. A-t-il encore envie de vivre?
Delabert a pris sa décision, il se recule, met en joue, appuie sur la gâchette, oubliant de vérifier, dans le feu de l’action, que le fusil est bien un fusil à deux coups. Il l’est. Le Toine pivote sur lui-même, sans un cri, et s’écroule sur le cadavre de son chien.
Ensuite Jules Delabert doit traîner les deux corps dans la fosse à purin. Il en a fini avec le chien, ça n’a pas été chose facile, le beauceron est lourd, quand il entend au loin des rires et le grincement caractéristique de freins trop brusquement sollicités. La brigade vététiste? Il ne manquait plus qu’eux! Vite, il rentre à l’intérieur de la ferme et se retrouve dans une sombre cuisine. Il aperçoit posés sur la table au milieu de bols, verres et assiettes sales, deux fusils, canons relevés. Le Toine aimait chasser! Il s’assure cette fois qu’ils sont bien chargés et à deux coups. Il choisit celui qui semble en meilleur état et pose l’autre contre le mur près de l’étroite fenêtre qui donne sur la cour. Il la laissera ouverte, mais fermera les volets juste ce qu’il faut pour ne pas être vu, prenant soin de garder l’espace suffisant au mouvement du canon lorsqu’il suivra sa cible. Il se tient prêt.
Les voix se rapprochent. Deux gendarmes casqués apparaissent sur leur VTT. Ils bavardent et jouent en rigolant les équilibristes, contournant les obstacles dans le capharnaüm de la cour, se défiant à qui mettra pied à terre le dernier. Sûrement de jeunes gendarmes! Mais qui se rapprochent dangereusement du corps du Toine encore masqué par les piles de tuiles, désolé pour vous les gars, mais c’est le moment ou jamais. Delabert fait feu deux fois.
Jules Delabert est précis; Il est lui aussi chasseur. Le second gendarme surpris, empêtré dans son vélo n’a pas eu le temps de sortir son arme. Delabert s’approche des corps. Comme prévu, ce sont des jeunes, peut-être des stagiaires, un garçon et une fille, morts sur le coup. Tant mieux! Ça m’aurait été pénible de devoir les achever.
Maintenant, Il lui reste le plus dur à faire, enfouir les deux nouveaux cadavres dans la fosse à purin près du chien. Et y mettre aussi celui du Toine. Et puis avec une fourche arranger le tout pour que rien, en surface, ne dépasse.
Mais avant, je dois souffler un peu. Tout est allé si vite.Je suis épuisé! Pris dans l’action, je n’ai pas eu le temps de réfléchir. Pourtant, je dois réfléchir. J’ai commis mes crimes sans préméditation. Si je suis découvert, devant un tribunal, ce sera un bon point pour moi. Ça ne doit pas m’empêcher de méditer après! Trouver un plan malin pour s’en sortir.
Un crime avec post-méditation! Est-ce une circonstance aggravante? Delabert en sourit… Il a une idée! Faire croire à un coup de folie du Toine! Qui aurait tué les gendarmes et ensuite se serait suicidé. Simplet, mais plausible! Célibataire, alcoolique, dépressif et agriculteur, le Toine coche toutes les cases pour rentrer sans problème, en tant que suicidé, dans les probabilités statistiques annuelles de la police et de la gendarmerie. Dommage collatéral du malaise du monde paysan! Et le tracteur neuf sera la preuve évidente de son endettement. On n’ira pas chercher plus loin. Le tour est joué! Il ne lui reste plus qu’à arranger la scène du crime. Mais comme on n’est pas ici dans un roman policier, on passera sur les détails.
C’est fait. Delabert doit maintenant vider les lieux au plus vite… Sans oublier de remplir une nouvelle attestation de déplacement dérogatoire. Il en porte toujours une vierge sur lui au cas où… Car s’il est bien ici à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau de son domicile, il a largement dépassé l’heure où il aurait du rentrer.
Nom, prénom, date de naissance…C’est déjà fait. Il n’a plus qu’à cocher la case déplacements brefs liés à l’activité physique, inscrire une nouvelle heure de sortie, dater et signer. Il peut finir sa balade l’esprit en paix.
Il quitte la cuisine en laissant la porte ouverte, le Toine allant se suicider aurait-il pris la peine de la fermer? Il traverse la cour et s’éloigne en direction du bourg.
Avant de parvenir aux premières maisons, Jules Delabert fait une pause. Il enfonce sa casquette au ras des oreilles et mets son masque en prenant soin de bien couvrir son nez.
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