Choc de solidarités

 

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Rappel: « Voisins Solidaires » est un dispositif national de mobilisation des habitants pour développer les solidarités de proximité…

 

 

C’est un petit immeuble assez cossu. La première quinzaine d’août, nous ne sommes plus que deux copropriétaires à y vivre. Tous les autres, les couples ou les familles, sont partis en vacances.


En sortant de mon garage, j’avais reculé un peu vite.  Il y a eu le bruit sourd du choc en même temps que l’alerte stridente du radar. Le corps était allongé sur le dos, les bras en croix, la tête juste à hauteur du pare-choc, le visage livide. C’était Fernand Sarrigues. Qui habite au premier étage. Sans doute mort.


La veille, il avait placé une petite affichette dans le hall d’entrée. Il s’y déclarait « voisin solidaire » pendant l’été. Il avait écrit, moi non plus je ne pars pas en vacances cette première quinzaine d’août; si vous avez des problèmes, n’hésitez pas à faire appel à moi aussi.

« voisin solidaire » était en gras et entre guillemets; « moi non plus » et « moi aussi » soulignés en rouge.


Bon, il était sûrement bien mort maintenant, le Fernand ! Il fallait que j’appelle tout de suite  la police et le SAMU mais, avant, je devais vite enlever son affiche qu’il avait punaisée juste à côté de la mienne.


En famille

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« Je suis un enfant trouvé.
 Mais, jusqu’à huit ans, j’ai cru que, comme tous les autres enfants, j’avais une mère, car, lorsque je pleurais, il y avait une   femme qui me serrait si doucement dans ses bras en me berçant, que mes larmes s’arrêtaient de couler. »

 Hector Malot  « Sans famille »

 

 

Problèmes de couple, relations mère-fille, cousinades, héritages et autres joyeusetés, ces histoires de famille, depuis le temps que, comme disait l’autre, je hais les familles, avaient tout pour me déplaire ! Je lis pourtant, et voilà qu’elle m’embobine : je me mets à son côté, à sa place par la force d’une  écriture qui m’implique  au-delà du raisonnable. Miracle de cette littérature : en lisant, j’écris !  J’ai donc écrit le livre d’Hélène Lenoir* comme un roman policier, vite, d’une seule traite, essoufflé, le cœur battant, pressé d’en finir.

En finir…C’est que le roman  fait (re)surgir dans l’intime (et de quelle manière !) ce que nous disent les statistiques de la police et de la gendarmerie : la famille est le lieu le moins sûr, le plus violent, le plus criminogène.  

La famille, pour son salut, il faut la fuir!

 

Sain message, beau roman, grand écrivain. Encore une fois, merci Minuit.

 

*Hélène Lenoir « Pièce rapportée » (Les Editions de Minuit)


Pluie

 

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Il pleut tellement et depuis si longtemps qu’on pourrait avoir oublié le désir de pluie…

 

 

Je sais que peu de gens auront jamais, dessous un ciel aussi lourd, échangé de telles confidences…Serait-ce du ciel qu’il me faut espérer la résolution de ceci? Il ne vient pas. La nuit est veuve. A des gouttes qui flaquent sur mes dalles, je sens enfin que toute la nue se détend, et qu’il pleut,- Il pleut enfin!
Alors, nu sous un vêtement de soie impalpable, de soie chinoise pour l’été, je reçois la grande averse, et, rafraîchi, je m’en vais,-enfin-dormir, détendu.

 
René Leys . 
Victor Segalen, Gallimard (l’Imaginaire)

Cartes postales

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Les cartes postales achetées au bar-tabac du coin étaient d’une banalité affligeante. Mais qui m’allait bien. 

  Il fait beau, il pleut, meilleurs souvenirs de Perros-Guirec.

 J’étais venu sur la côte bretonne pour étudier les fractales. J’avais tout le temps. 

  Les pommiers sont en fleurs, c’est  jour de tempête.

  Je mentais, bien sûr je mentais, je voulais dire…Peu importe ce que je voulais dire.   C’est toi en lisant qui  donnerait  leur sens aux mots. Parfois je n’écrivais rien, j’envoyais la carte  avec seulement le timbre et l’adresse (pouvais-je faire moins ?). Peu importe ce que ça voulait dire ! Là-bas, à l’autre bout du monde, tu comblerais  le vide.  Parfois je t’écrivais comme si tu étais ma mère.

  Il neige sur Saint-Brieuc, du jamais vu ici, on mange bien et c’est pas cher, je crois que j’ai grossi.   As-tu des nouvelles de Félicien ?   Et le chien comment va-t-il?

  Je savais que le chien vieillissait plus vite que moi :  c’était scientifique et rassurant. Pour le chien, si le chien existe, quand je reviendrai, je serai toujours un jeune homme. Il me fera la fête.

  Envoie-moi un peu d’argent, on ne peut vivre que d’amour et d’eau fraîche  et fais un don pour moi à Saint Expédit.   

Tendrement ou un baiser, ou mille baisers… 

  J’avais alors  la coquetterie de ne jamais signer. Je pensais que les lettres d’amour devaient être anonymes.  Je ne doutais pas que tu me  reconnaisses.


A deux pas d’ici…

lignes

 

« Le temps, c’est ce qui fait que l’espace se modifie, ou plus exactement la modification de l’espace engendre ce que nous appelons le temps »  (Jean Fourastié)

La fusée intergalactique qui me dépose sur la planète B16 de la 18 ème galaxie a dépassé plusieurs fois la vitesse de la lumière. Je demande à l’hôtesse d’accueil, à combien je suis de la terre? Elle sourit, à pied, Monsieur, il vous faudra des milliards et des milliards et des milliards d’années pour rentrer chez vous!

Je découvre une ville triste,  alignements de bâtiments gris et de places uniformes.  Sans intérêt! Le voyage ne m’a rien coûté. Offert pour mon départ à la retraite.  Je ne resterai que l’après-midi.

Les gens  ici sont vieux. Je bois un café dans un bar. Des télévisions  accrochées aux murs.  On passe en langue universelle  un épisode de  «L’inspecteur Derrick ». Je m’ennuie. Je regarde ma montre, il faut que je rentre sur terre. Je serai chez moi pour dîner.

Le taxi semble se perdre. Ces rues se ressemblent toutes. J’arrive au spatioport. L’hôtesse semble embarrassée,  Vous ne saviez pas, Monsieur? On ne vous a  rien dit? Il n’existe pour cette destination qu’un billet aller!

Je suis paniqué. L’hôtesse m’explique alors que pour retourner sur terre il existe bien un moyen détourné, que  ce serait de prendre une navette qui s’arrête sur chaque planète et dans toutes les galaxies. Mais pour rentrer chez vous avec la navette, Monsieur, je suis désolée, vous en auriez  pour l’éternité!

Elle me regarde gentiment,  à votre âge, Monsieur, il vaudrait mieux songer à vous installer définitivement ici. Elle me tend un petit prospectus coloré qui vante les mérites d’une maison de retraite, vous y serez bien, m’encourage-t-elle, elle n’est qu’à  deux pas d’ici !

 

Un point d’interrogation

 

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 Mon Dieu suis-je bête ?  Il laissait  à Dieu le soin de lui répondre que non, bête, il ne l’était pas, et que la vérité n’était pas tout à fait la vérité.

 

« Ta femme te trompe avec David Hunter.  Et cela dure depuis des années. »  Une lettre anonyme – dont on ne put jamais identifier l’auteur – lui fit découvrir la situation. Kurt aimait sa femme Jenny. David était leur voisin et leur meilleur ami.  Dans l’instant qui suivit la terrible nouvelle, Kurt repensa à toutes ces années. Il  revit  les mimiques, les sourires, les gestes, les cadeaux, les baisers, tous ces témoignages d’attention que David avait montrés à Jenny quand  il leur rendait visite. Ils devenaient maintenant autant de preuves de sa trahison.  Kurt se dit, mon Dieu suis-je bête !  Et sa colère l’emporta sur sa détresse. Kurt était un terrien, un paysan qui aimait sa femme comme  il aimait  ses terres. C’étaient ses biens à lui. Y toucher, c’était toucher à sa vie, car sa vie n’avait de sens que dans la possession. Alors Kurt défendit son bien  avec son fusil, comme on le fait dans les campagnes profondes ou au Far West. Sans même questionner sa femme, il se rendit  chez David et le tua. Au premier policier qui l’interrogea, il répondit, pour expliquer son geste, c’était ma femme, c’était ma femme.

 

Drame passionnel, sans préméditation, la condamnation de Kurt fut  relativement légère.  Il sortit de prison trois années plus tard, après une remise de peine  pour bonne conduite. De mémoire de gardiens, on n’avait jamais vu prisonnier si assidu à la bibliothèque. 

 

C’est alors que Jenny, qui avait obtenu le divorce juste après la condamnation de Kurt, se remaria avec Jéremy Hunter, le frère unique de David. 

 

Mon Dieu suis-je bête!   s’écria Kurt en s’emparant de son fusil.

 

C’était le second crime de Kurt, une récidive. Cette fois, l’avocat plaida la folie.  Kurt évita la prison et se retrouva en hôpital psychiatrique. Au bout de deux années, le comité d’experts jugea qu’il était guéri. Jamais le personnel n’avait vu patient se plier aux soins avec autant de bonne volonté.

 

Jenny  était maintenant à la tête d’une grosse fortune. Par son divorce  et son héritage, elle avait en effet pu réunir dans une même propriété les terres de Kurt et celles des frères Hunter. Elle vivait seule dans la belle demeure des Hunter. Quand Kurt frappa à sa porte, elle l’accueillit comme s’il rentrait de sa journée de travail.  Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et reprirent leur vie d’avant. Une vie pleine de cadeaux, de caresses, de sourires et de petits bonheurs. Et chaque soir, avant de s’endormir, Kurt murmurait  à l’oreille de Jenny « Mon Dieu suis-je si bête ? »

 

 

Autoportrait moqueur

 

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« À dix ans j’étais déjà vieux. Beaucoup plus tard, ensuite, j’ai rajeuni. Mais il m’en est resté le désenchantement qu’apportent les expériences précoces. Il arrive encore que je m’emballe bien sûr. Mais c’est presque toujours comme dans ces rêves,  où l’on sait que tout a lieu trop tard. On me dit quelquefois : « Tiens, vous n’êtes donc jamais allé en Amérique ? » Je m’en excuse sur le manque de temps, d’argent, d’occasions. Comment, sans que l’on croie à une plaisanterie, ajouter que je connais ? Evidemment, je parle de la vraie Amérique, celle où en fait on ne peut aller, c’est à dire de cette palissade brune et de ce terrain vague violâtre, avec un fond de maisons en escalier. Le reste n’est qu’anecdote. J’ignore de quelle façon la vraie Amérique se dérobe à ceux qui paraît-il en sont revenus. Il serait difficile de les convaincre que leur Amérique immense et réelle n’a pas de rapport avec la vérité »

          Jacques Réda, L’herbe des talus, Gallimard

    

Il était né « has been ». Se définissait lui-même comme un « passe-temps ». Pouvait rester des journées entières à observer les grilles des aérateurs. Il prenait l’air. Respirait le temps.

Il utilisait l’imparfait, même du subjonctif, ne mettait ni photos ni musiques. Ses écrits sentaient le vieux à plein nez. Quand il tapait sur le clavier, il portait son tee shirt délavé, celui avec l’inscription « I love Bove ».

Pour la fête des pères, et même s’il n’avait pas d’enfant, il s’était fait offrir un moule à madeleines en silicone.

Ainsi équipé, avec son Mac et ses allergies aux pollutions chimiques, il avait tout pour devenir le Proust de la modernité.

 


La révolution des sorbets

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Sorbet au dessert!

 

Ça  passe tout seul, argumente la maîtresse de maison  et les autres, faux-culs, d’ajouter, meilleur pour la santé,  facile à digérer, ce n’est que de l’eau sucrée en fait, toutes  raisons qui font que je hais le sorbet, depuis toujours. 


Irrépressible envie  d’une glace à la vanille, épaisse, onctueuse, à l’ancienne, au lait entier.  Alors soudain je boude, je refuse et  dis méchamment,  je n’aime pas l’eau  sucrée


Eux s’étonnent. A son âge! Se mettre dans cet état! Pour un dessert! Un vrai caprice! Comme s’il avait 5 ans!  De la confiture à la place ?


Oui, ça ira très bien. Régression absolue. Involution. Mais si vous me mettez, avec, deux carrés de chocolat noir et un quignon de pain et une banane…Non!  une seule!   Ça m’ira encore mieux! Tout, sauf leur affreux sorbet. 


 

Je me justifie, solennel, péremptoire,  le sorbet, c’est fait pour les couilles molles, les fenarés. Je pontifie,  j’y consens à la rigueur entre deux plats ou comme mise en bouche pour préparer les papilles, mais en fin de repas! Touche ultime!  Dernier souvenir! De l’eau sucrée ! Vous vous rendez compte! C’est pas possible !

 

Moi d’ordinaire si calme, si poli, si soumis, je pète les plombs, je jette le masque, c’est une première, j’affirme qui je suis,  rebelle,  indépendant,  Che Guevara des entremets glacés,  je m’affranchis. Le sorbet, c’est rabat-joie, bonnet de nuit, peine à jouir, un truc d’écolo intégriste fait pour emmerder les peuples,  et d’un coup comme on parle politique, le ton monte. Alors  je renverse les plats et je quitte la table. Leur sorbet, ce sera sans moi ! Libre. 

Bouquin d’hiver

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« Je suis empereur d’une berge, seigneur de mes chiots, roi des Cèdres du Nord, protecteur des mésanges, allié des lynx et frère des ours. je suis surtout un peu gris, parce que après deux heures d’abattage de bois, je viens de m’envoyer un fond de vodka. »


« Dans les forêts de Sibérie »  Sylvain Tesson  (Gallimard)


 

Le problème de Sylvain Tesson, c’est son père Philippe, une des plus belles têtes à claques du PAF (paysage audiovisuel français) avec FOG (Franz-Olivier Giesbert). On comprend mieux  les besoins de  voyages longs et de solitude profonde du fils quand on connaît la logorrhée du père.

 

Lettres de Sibérie plutôt réussies quand Tesson  raconte les petites choses de  sa vie quotidienne d’ermite dans une cabane isolée sur les rives du lac Baïkal et parle de ses rencontres  avec ses voisins russes. Et puis, on ne peut être qu’admiratif d’un écrivain capable de couper du bois pendant deux heures ! 

 

Sibérie ou pas, la solitude conduit à faire de trois fois rien une aventure. Quand on est seul,  chaque instant est là pour tenir compagnie. Instinct de survie du solitaire?  Retour de l’écrivain aux origines de la littérature?  Les deux, sans doute, mon capitaine!

On lira le bouquin de Tesson comme un roman d’aventures ou/et comme la thérapie d’un individu qui s’est sorti du groupe (on comprend mieux les besoins de voyages longs et de solitude profonde du fils..etc. etc)

 

Le livre de Tesson requiert un lecteur « à point », comme on dit d’un steak. Pour l’apprécier à sa juste valeur, il faut le lire au bon moment et au bon endroit. Mais, il y a des Baïkal partout, surtout en Auvergne. Choisissez la bonne rive. 

 

 


Dicker/ Roth: littérature comparée

« Les mots sont à tout le monde, jusqu’à ce que vous prouviez que vous êtes capable de vous les approprier. »

« La vie est une arnaque. »

« La Vérité sur l’Affaire Harry Quebert » , Joël Dicker (Editions de Fallois/L’Age d’Homme 2012)
Prix Goncourt des lycéens 2012
Grand Prix de l’Académie Française 2012

J’ai lu ce bouquin avec plaisir. C’est un bon thriller, teinté un peu intello pour que les bobos puissent le lire. Le plus étonnant dans l’affaire, c’est qu’il a eu le grand prix de l’Académie  et le Goncourt des lycéens ! Les académiciens ont-ils voulu se donner un coup de jeune et les lycéens un coup de vieux ? J’aurai plutôt attribué à ce roman le grand prix du cadre dynamique ou un Ruquier d’or…

Le roman de Dicker serait un plagiat du roman de Philip Roth (La tache)* que je vais m’empresser de lire. Le  sujet  du roman de Dicker  est  une imposture, une sorte d’arnaque à l’écriture. Dicker nous aurait donc embarqués dans une grande filouterie en nous disant mais sans nous le dire qu’il a écrit  un livre qu’il n’a pas tout à fait écrit. Il nous aurait   roulés dans la farine et l’Académie serait complice !  Du coup, le contexte,  encore plus que le texte, devient passionnant.   Régis Jauffret  en fera un micro roman.

*« La tache »   Philip Roth (Gallimard 2002)