Il y avait là quelques bateaux morts et d’autres encore un peu vivants, mais pas de bateaux ivres, pas de courants, d’indiens, pas de tohu-bohu triomphant.
C’était Digoin. Ville exotique?
Le long du canal, onprend son temps.
J’occupe le temps? Le temps m’occupe? Vaines questions…
Bien sûr, il sort plus d’une heure et au-delà du kilomètre. Au bout du chemin se fera-t-il prendre par la patrouille? L’intérêt de la chose est là… Modeste transgression pour un peu d’adrénaline, mais véritable cure de jouvence. A son âge, il peut encore jouer aux gendarmes et aux voleurs!
Il redoute la fin du confinement. Sur ce même chemin il fera une balade triste, comme un vieux gangster rangé des voitures.
Quand il voit la Skoda bleue de la gendarmerie garée à l’intersection de la route et du chemin de terre, il se planque sur le bas côté derrière une haie. Jules Delabert se trouve à bien plus d’un kilomètre de son domicile. Impossible de rejoindre Saint-Julien!
Mon voisin m’a dénoncé, c’est sûr! C’est un sournois, toujours à sa fenêtre, planqué derrière les rideaux. Mais peut-être qu’ un hélico m’a repéré ? J’ai entendu un drôle de bruit dans le ciel, un peu plus tôt. Etait-ce un drone? Tout est possible.
Delabert panique, craint que surgisse derrière lui la patrouille vététiste! Il a entendu dire qu’on en aurait créé une pour choper les randonneurs. Alors, il est fait comme un rat! Passe l’amende de 135 euros, mais les reproches des gendarmes, « Monsieur, à votre âge, quand même! » et les bavasseries des gens quand son histoire fera le tour de Saint-Julien « Vous vous rendez compte! Le petit père Delabert! Ce monsieur si sérieux! Qui nous faisait la morale à l’école quand il était instit pour un oui et pour un non! On n’aurait jamais cru! » Ça, il ne supportera pas!
Seule solution, revenir sur ses pas, une centaine de mètres, et prendre a droite le sentier qui descend à la ferme des Toines. Ensuite, plus loin, il pourra traverser la départementale hors de la vue des flics.
Descente difficile. Il n’a pas les bonnes chaussures. Son pied glisse sur le sol raviné. Il manque tomber. Des années qu’il n’est pas venu ici! Personne n’y vient jamais. Les Toines ne sont pas de ceux qu’on aime approcher. Une mauvaise réputation transmise de pères en fils depuis des générations jusqu’au dernier Toine, vieux garçon, ultime rejeton de la lignée, qui s’occupe seul de l’exploitation depuis la mort de ses parents.
Le sentier débouche sur le côté nord de la ferme. Ensuite Delabert devra passer devant l’immense cour ouverte. Une traversée de l’enfer! Odeur insoutenable et bordel invraisemblable de carcasses de voitures, de bidons éventrés, de cageots démembrés, d’amas de tuiles cassées, de pneus usagés plus ou moins recouverts par des bâches en plastique. Et partout des outils ou matériels agricoles divers et qu’il ne peut même pas identifier, laissés au hasard, à l’abandon, ébréchés, édentés, rouillés, souillés. Sous un appentis en pisé, à moitié écroulé, on aperçoit deux tracteurs l’un, le plus petit, hors d’âge, graisseux, bancal, avec des roues tordues et l’autre, flambant neuf, qui du coup fait tache. Sans doute payé avec les sous avancés par le Crédit Agricole, pense Delabert
J’ai vu le chien trop tard, quand il a pris son élan pour me sauter à la gorge. Cet énorme beauceron a eu le vice de ne pas aboyer. Sous le choc, mes jambes fléchissent.J’essaie de tenir mes bras le plus tendus possible pour éloigner ses crocs de mon visage.
Ils roulent au sol, presque enlacés dans un nuage de poussière. Delabert tremble de tous ses muscles, le molosse est plus fort que lui, il ne pourra tenir longtemps. Il est perdu.
C’est trop con de finir ainsi déchiqueté par un clébard! Je valais mieux,
Détonation, hurlements à la mort Le corps de la bête se raidit, devient inerte. C’est fini. L’homme à terre relâche son étreinte. Le fauve est vaincu.
Ce qui s’est passé? le Toine, attiré par le bruit, est sorti sur le pas de sa porte avec son fusil. Voulant atteindre le visiteur inconnu, il a tiré dans le tas et occis son chien du premier coup. Le Toine n’ est pas maladroit, mais à cette heure de la journée, il a déjà pas mal picolé. Hébété, il constate les dégâts, arme baissée.
Mu par un instinct de survie, Jules Delabert se relève d’un bond.Qui l’en aurait cru capable! Et se jette sur le Toine, lui arrache son fusil avant qu’il ne reprenne ses esprits. Le Toine n’offre pas de résistance. Il regarde Delabert l’air absent.
Me reconnait-il même? Ce sera trop long de tout lui expliquer et pas sûr qu’il comprenne. Quand je l’avais en classe comme élève, le Toine ne comprenait jamais rien! Et en plus désormais, il y a ce chien mort entre nous. Une chose qu’il ne pourra jamais me pardonner. C’est sûr, La perte de son chien a enlevé tout sens à sa vie. A-t-il encore envie de vivre?
Delabert a pris sa décision, il se recule, met en joue, appuie sur la gâchette, oubliant de vérifier, dans le feu de l’action, que le fusil est bien un fusil à deux coups. Il l’est. Le Toine pivote sur lui-même, sans un cri, et s’écroule sur le cadavre de son chien.
Ensuite Jules Delabert doit traîner les deux corps dans la fosse à purin. Il en a fini avec le chien, ça n’a pas été chose facile, le beauceron est lourd, quand il entend au loin des rires et le grincement caractéristique de freins trop brusquement sollicités. La brigade vététiste? Il ne manquait plus qu’eux! Vite, il rentre à l’intérieur de la ferme et se retrouve dans une sombre cuisine. Il aperçoit posés sur la table au milieu de bols, verres et assiettes sales, deux fusils, canons relevés. Le Toine aimait chasser! Il s’assure cette fois qu’ils sont bien chargés et à deux coups. Il choisit celui qui semble en meilleur état et pose l’autre contre le mur près de l’étroite fenêtre qui donne sur la cour. Il la laissera ouverte, mais fermera les volets juste ce qu’il faut pour ne pas être vu, prenant soin de garder l’espace suffisant au mouvement du canon lorsqu’il suivra sa cible. Il se tient prêt.
Les voix se rapprochent. Deux gendarmes casqués apparaissent sur leur VTT. Ils bavardent et jouent en rigolant les équilibristes, contournant les obstacles dans le capharnaüm de la cour, se défiant à qui mettra pied à terre le dernier. Sûrement de jeunes gendarmes! Mais qui se rapprochent dangereusement du corps du Toine encore masqué par les piles de tuiles, désolé pour vous les gars, mais c’est le moment ou jamais. Delabert fait feu deux fois.
Jules Delabert est précis; Il est lui aussi chasseur. Le second gendarme surpris, empêtré dans son vélo n’a pas eu le temps de sortir son arme. Delabert s’approche des corps. Comme prévu, ce sont des jeunes, peut-être des stagiaires, un garçon et une fille, morts sur le coup. Tant mieux! Ça m’aurait été pénible de devoir les achever.
Maintenant, Il lui reste le plus dur à faire, enfouir les deux nouveaux cadavres dans la fosse à purin près du chien. Et y mettre aussi celui du Toine. Et puis avec une fourche arranger le tout pour que rien, en surface, ne dépasse.
Mais avant, je dois souffler un peu. Tout est allé si vite.Je suis épuisé! Pris dans l’action, je n’ai pas eu le temps de réfléchir. Pourtant, je dois réfléchir. J’ai commis mes crimes sans préméditation. Si je suis découvert, devant un tribunal, ce sera un bon point pour moi. Ça ne doit pas m’empêcher de méditer après! Trouver un plan malin pour s’en sortir.
Un crime avec post-méditation! Est-ce une circonstance aggravante? Delabert en sourit… Il a une idée! Faire croire à un coup de folie du Toine! Qui aurait tué les gendarmes et ensuite se serait suicidé. Simplet, mais plausible! Célibataire, alcoolique, dépressif et agriculteur, le Toine coche toutes les cases pour rentrer sans problème, en tant que suicidé, dans les probabilités statistiques annuelles de la police et de la gendarmerie. Dommage collatéral du malaise du monde paysan! Et le tracteur neuf sera la preuve évidente de son endettement. On n’ira pas chercher plus loin. Le tour est joué! Il ne lui reste plus qu’à arranger la scène du crime. Mais comme on n’est pas ici dans un roman policier, on passera sur les détails.
C’est fait. Delabert doit maintenant vider les lieux au plus vite… Sans oublier de remplir une nouvelle attestation de déplacement dérogatoire. Il en porte toujours une vierge sur lui au cas où… Car s’il est bien ici à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau de son domicile, il a largement dépassé l’heure où il aurait du rentrer.
Nom, prénom, date de naissance…C’est déjà fait. Il n’a plus qu’à cocher la case déplacements brefs liés à l’activité physique, inscrire une nouvelle heure de sortie, dater et signer. Il peut finir sa balade l’esprit en paix.
Il quitte la cuisine en laissant la porte ouverte, le Toine allant se suicider aurait-il pris la peine de la fermer? Il traverse la cour et s’éloigne en direction du bourg.
Avant de parvenir aux premières maisons, Jules Delabert fait une pause. Il enfonce sa casquette au ras des oreilles et mets son masque en prenant soin de bien couvrir son nez.
La maison de l’éclusier, on la découvre fleurie, colorée, pimpante. La maison du bonheur, on se dit. Et pourtant…
Le fils de l’éclusier est tombé dans le canal. Depuis, la mère déprime et le père boit. Et tout va sens dessus dessous, les bateaux montent qui devraient descendre et l’inverse.
Ignorants du drame, les touristes flottants, surtout des étrangers venus du nord ou des bobos parisiens, il y a bien longtemps que les mariniers ont disparu, ne sont pas contents. Ils veulent bien prendre leur temps, se la couler douce et s’ennuyer ferme, ça fait partie du programme cher payé, mais dans le bon ordre.
Alors, on se dispute fort, et dans toutes les langues au passage de l’écluse.
Penseur d’onnesaitqui, Venise septembre 2017(photo privée jmg)
Rien à faire ce soir-là. J’ai ouvert Télérama. Un Rohmer sur Arte ou un Tarantino sur la une? J’ai choisi Tarantino. Et ma vie a basculé… C’était « Django Unchained », ça m’a plu, ça m’a donné des idées.
La fin surtout, quand les méchants sont punis, que tout explose. Alors, mission accomplie, justice faite, Django sapé comme un seigneur, rejoint sa nana qui applaudit. Je me suis levé de mon fauteuil et moi aussi j’ai applaudi. Et cette nuit, pour une fois, j’ai bien dormi.
Au matin, je n’étais plus le même homme, j’étais Lulu Unchained. Mon prénom, c’est Lucien.
Je me suis procuré une arme, un petit révolver, presque un jouet. Dans le quartier Beaubrun, c’est facile, quand on y met le prix. J’ai appris à tirer. Facile aussi. J’ai appris seul, prenant mes infos sur Internet. Et je me suis entrainé dur. Il y a plein de coins tranquilles dans la campagne, autour de Saint-Etienne. Je les connais par coeur depuis le temps que je m’y balade. Seul, toujours seul. J’aime pas la compagnie. Et puis un jour, je me suis senti prêt. J’ai mis une perruque, de fausses moustaches, des gants. un blouson passe-partout, sans oublier, dans une poche, un petit sac souple à provisions gris. Et je suis monté dans le tram. A Saint-Etienne, le tram, c’est une institution.
Il faut vous dire que ça fait longtemps que je ne supporte plus ces gars à capuche, écouteurs vissés sur les oreilles, affalés, sur les banquettes du tram, les pieds posés sur celles d’en face et qui vous regardent d’un air mauvais avant même que vous n’osiez les déranger. Et moi j’ai jamais osé les déranger.
C’est même devenu au fil du temps une obsession. Pendant 30 ans, cinq jours sur sept, j’ai dû prendre le tram, matin et soir, pour le boulot et ça a été humiliation, souffrance quotidienne de les voir me narguer, sûrs de leur force, et de ne pouvoir rien dire, rien faire par crainte d’en prendre une. C’est vrai que physiquement je ne suis pas costaud. Pas du genre à impressionner les foules. A cause de ça, toute ma vie, j’ai été obligé de baisser les yeux, de me taire. J’ai dû subir l’arrogance et le mépris des forts, des gros, des épais, des corpulents, des tout en muscles. Dans la jungle urbaine, je ne fais pas le poids, je n’existe pas. Au point même que parfois, il m’est arrivé de faire le trajet à pied, et pourtant ça fait une sacrée trotte de la Terrasse à Bellevue, tellement les gars à capuche, j’en pouvais plus de les voir…
Maintenant c’est fini. Avec mon petit révolver, c’est moi le plus fort. Je vais régler mes comptes. Prendre le tram pour mon plaisir.
Je lui ai demandé poliment d’enlever ses pieds de la banquette. Je lui ai dit poliment que je voulais m’asseoir. Oui, m’asseoir, là, justement où il avait posé ses pieds. Ça s’est passé exactement comme je l’avais prévu. Il m’a à peine regardé et m’a dit de me casser. Il a dit très précisément, Casse-toi grand-père! (En plus d’être maigre, je suis vieux). Alors, j’ai insisté, j’ai commencé à lui faire la leçon, les places assises, jeune homme, ne sont pas faites pour qu’on y pose les pieds… Intérieurement je jubilais. Je savais comment il allait réagir et j’attendais cette réaction avec une impatience gourmande. Quand il s’est levé, l’oeil mauvais, menaçant, sans doute voulait-il me donner un méchant coup de boule, j’ai sorti le petit révolver de ma poche.
Ce fut comme un miracle. Le gars à capuche s’est rassis, s’est dégonflé au sens propre du terme, est redevenu le petit garçon qu’il n’aurait jamais dû cesser d’ être, balbutiant des excuses, sans doute pissant dans sa culotte. Et j’avoue avoir pris du plaisir à voir ses yeux incrédules lorsque le coup est parti. Secrètement, en moi même, comme la femme à Django, j’ai applaudi. Le méchant à capuche était enfin puni. Dans le tram, bien sûr, personne n’a pipé mot. J’ai dit tout fort, ne vous inquiétez pas, Mesdames, Messieurs, je travaille pas à la chaine, je tue à l’unité. J’avais lu quelque part, peut-être dans Télérama, qu’un peu d’humour fait passer en douce la violence. Personne dans le tram n’a ri. Je suis descendu place Marengo. et un peu plus loin, hors du champ des caméras de surveillance que le maire LR a fait poser partout dans le centre ville, j’ai rangé mon déguisement, blouson compris, dans mon sac souple à provisions gris.
Dans les mois qui ont suivi, j’en ai buté quelques uns de ces gars à capuche aux pieds posés sur les banquettes. J’ occupais ma retraite. Le temps passait vite. Par précaution, pour ne pas me faire prendre, j’espaçais mes exécutions, je changeais de stations, d’heures, de jours, de lignes.
J’ai fait la une des journaux, on m’appelait le « tram killer », le « serial capuche » et même, dans une revue littéraire, ça, j’avais bien aimé, « l’homme qui n’aimait pas qu’on pose les pieds sur les banquettes de la STAS », (ndlr: l’équivalent stéphanois de la RATP). Grisé par la célébrité, j’aurais pu donner une autre dimension à mon entreprise, faire exploser tout un tram par exemple, mais ça faisait trop de victimes innocentes, la femme à Django n’aurait pas aimé, et puis je n’avais pas les moyens de Tarantino…
A la longue, je me suis lassé.. J’ai pris moins de plaisir…J’ai réfléchi aussi… C’était intellectuellement limite de tuer pour raison de savoir-vivre. Dans les médias, certains commençaient à m’appeler « Monsieur Propre » et j’éprouvais une réelle gêne à devenir le justicier des incivilités, l’icône des partis d’ordre. L’ordre, la morale, c’était pas trop mon truc. J’avais tué pour mon compte personnel, pour des raisons intimes, pas pour la société… Et puis, à force de voir leurs yeux incrédules quand je pointais sur leur coeur mon petit révolver, je m’étais mis à les aimer un peu ces petits gars à capuche. Je devais arrêter.
Un jour, sans trop savoir pourquoi, je me suis assis dans le tram et j’ai posé mes pieds sur la banquette d’en face. Un vieux con pas très costaud est venu me demander de les enlever et s’est mis à me faire la leçon, à votre âge, Monsieur, vous n’avez pas honte de… Je lui ai dit, casse-toi grand-père, et comme il insistait, j’ai sorti mon révolver et j’ai tiré. Et j’avoue avoir pris du plaisir à voir ses yeux incrédules lorsque le coup est parti. Personne dans le tram n’a pipé mot. J’ai plaisanté, vous en faites pas Mesdames, Messieurs, un coup de feu ça va, deux coups, bonjour les dégâts ! Personne n’a ri. Dans les transports en commun les gens perdent le sens de l’humour. Je suis descendu à Marengo.
Chez moi, j’ai brûlé tous mes déguisements. Il y en avait un stock. Le soir, j’ai regardé le Rohmer que j’avais pris soin d’enregistrer. C’était « Le genou de Claire», et ça m’a plu. La nuit, j’ai bien dormi.
Au matin, j’étais un autre homme. J’ai fait mes bagages et je suis parti m’installer sur les bords du lac d’Annecy.
C’est normal, Madame, que le deuxième lapin, il n’ait pas de bouquet dans la main?
J’ai levé la tête et soulevé le menton du reposoir, conscient du ridicule de poser à mon âge une telle question.
– Oui, oui c’est normal, Monsieur, ne vous faites pas de soucis! Reposez bien votre menton , plaquez votre front et regardez de nouveau dans la lunette et dites- moi quand vous n’en verrez plus qu’un…
Elle a dit ça en se moquant un peu et maintenant elle tourne doucement la molette en sens inverse.
Les deux lapins, celui avec bouquet et l’autre sans, se rapprochent, se superposent . Je dis soulagé, ça y est, j’en vois plus qu’un! Et le lapin tient un bouquet dans la main.
Mais du bouquet, à mon orthoptiste, de toute la séance, je n’en parlerai plus. Trop peur de me faire moquer une nouvelle fois! Je n’en pense pas moins, je ne comprends toujours pas, et ça me turlupine: pourquoi le deuxième lapin, qui est en fait le premier, mais que je vois en double quand l’orthoptiste fait tourner sa molette n’a plus de bouquet dans la main puisque le premier, le modèle, l’unique, le seul, le vrai, en a un de bouquet? Mes yeux dédoubleraient les lapins, mais pas les bouquets! Comment est-ce possible? Que me cache l’orthoptiste? Vais-je vers une nouvelle complication oculaire?
Epilogue
– Dans la patte!
– Quoi dans la patte?
– Les lapins n’ont pas de mains, me corrige l’infirmière à qui je viens de raconter l’histoire du lapin au bouquet. Un lapin ne peut tenir un bouquet que dans sa patte!.
Agacé, je lui réponds que patte ou pas patte, ce n’est vraiment pas le problème et que présentement je me retrouve à l’hôpital avec une « patte » dans le plâtre!
Explication
Comment j’en suis arrivé là? Le cabinet de mon orthoptiste se trouve au 5 ème étage d’un immeuble ancien. Pour redescendre après la consultation, normalement, j’ utilise l’ascenseur, mais il est lent et exigu et comme je ne me sentais pas bien et que je suis un peu claustrophobe, par précaution, pour m’éviter toute bouffée d’angoisse inutile, j’ai préféré cette fois prendre l’escalier.
La première marche m’a été fatale … En vrai, il y en avait deux.
Capharnaûm, Home Art, juin 2019 (photo privée jmg)
Il se frotte les mains, Il est heureux, il ne s’ennuiera pas. Il ne verra pas le temps passer. Il va tout remettre en ordre. Ça prendra du temps, dit-il mais on en gagnera,chaque chose aura sa place.
D’abord je consoliderai la toiture, je repeindrai les murs, remplacerai la porte, poserai un carrelage, oui un carrelage moins salissant…Ensuite je m’organiserai, il y aura ici un meuble à chaussures, là le placard à balais, dans ce coin, la cave à vin, dans l’autre le congélateur, et puis partout des étagères, une pour les chapeaux, mais une aussi, et ça j’y tiens, car j’en suis fier, pour les coupes que j’ai gagnées dans les concours de pétanque, et tant pis si elles font un peu kitch! Je suspendrai aussi à cette poutre la cage à fromages, et puis on laissera la table ronde au centre toujours bien dégagée. C’est important, on y déposera les provisions, les achats du jour, les clés de voiture. J’aime savoir exactement où on en est!
Il n’a pas vu le temps passer… Quelques milliers d’années plus tard, un peu moins peut-être, réchauffement climatique oblige, tout est en ordre. Et personne depuis longtemps ne voit plus le temps passer, Bien sûr, les hommes ont disparu, la terre s’est éteinte, brûlée puis refroidie. Ce n’est plus maintenant qu’un caillou rond, lisse et propre sur lui qui erre dans le vide. Il n’y a plus aucune chose à ranger.
Seul, un blob a survécu. Avec son unique cellule, sa mémoire utile et son absence de cerveau, il avait tout pour durer…
Notre blob avance d’un cm par heure. Il a l’éternité devant lui pour parcourir l’infini.
Banc public, Orcieres Merlette, août 2019 (photo privée jmg)
Ils regardaient ensemble dans la même direction. Allaient-ils déclarer leur amour? Annoncer leur rupture? Engager un projet immobilier?
Mais lui disait, il faudra se mettre d’accord, combien aurons-nous d’enfants et elle répondait trois, j’aimerais bien trois enfants mais qu’il leur faudrait un appartement traversant. Et que c’était peut-être mieux d’investir à la mer qu’à la montagne.
Nous les observions, amusés qu’ils regardent ce que nous n’aurions surtout pas regardé, admiratifs aussi: jamais nous n’aurions osé nous asseoir sur ce banc de peur d’y être vus assis par quelques passants malveillants.
C’était un lieu où on ne pouvait être assis qu’au second degré.
équinoxe, Pyla sur Mer, septembre 2019 (photo privée jmg)
Partout le long de l’esplanade, les badauds sont venus en nombre voir jusqu’où montait l’océan, s’il recouvrirait la chaussée et viendrait même jusqu’aux bancs. On rit comme des enfants de l’imprudent surpris par une vague. Il s’est approché pour prendre une photo et revient le pantalon trempé. C’est qu’avec le coucher du soleil, le spectacle est magnifique. On veut garder un souvenir.
A 19h 54 très précise, comme par magie la mer se calme, les vagues ne font plus un bruit. Alors, en silence, chacun s’en va de son côté.