Le chaperon rouge

poupee1.jpg

Résignée, Maman regarde Papa,

   – Va donc lui raconter une histoire !


Comme tous les soirs, avant de s’endormir, elle pleure à l’étage. Papa est de corvée. Il reprend un peu de vin pour se donner du courage.


Papa  s’assoit à côté du petit lit. Avec ses yeux de fouine, elle ressemble à sa mère.  Papa commence mécaniquement ,

   – Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir … 


Et puis Papa continue, il y a  la mauvaise rencontre et l’imprudence de la petite fille,

   – En passant dans un bois elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger ; mais il n’osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait ; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il est dangereux de s’arrêter à écouter un Loup, lui dit : Je vais voir ma Mère-grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre…


Et puis il y a la traversée de la forêt que Papa fait durer interminablement,

   – la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait…

Mais, une fois chez Mère-grand,  lorsqu’il faut en finir, Papa sort le grand jeu, met  soudain les intonations et fait les gestes qu’il faut avec rapidité et précision.


Avant de redescendre, Papa passe à la salle d’eau se laver les mains.


  – Alors ?

Maman l’attend, immobile, ne le regarde pas.


Papa la rassure, 

– Elle est définitivement endormie.

 


Voisin

 
epaules1.jpg

La visite du voisin

Hier le voisin est venu me voir. Tête de voisin, allure de voisin.
Alors ” m’a-t-il dit ” comment ça va voisin ? “
J’ai répondu que j’allais.
Entre voisins, on s’appelle voisins et on parle  le « voisin ». C’est la langue du temps qu’il fait, des framboisiers ou des bambous qui poussent, mais toujours du mauvais côté, des branches qui dépassent, du mur qui se fend, du combien ça va coûter et du surtout qui va payer. Le « voisin » se parle en chiens de faïence.
Mon voisin est parti, j’ai vu son dos passer le portail.
De dos le voisin me ressemble dit-on.
J’étais content que le voisin s’en aille.

Le retour du voisin

Le voisin est revenu. Il n’aurait pas dû. Brutus n’était plus attaché. Le carnage s’est fait dans le plus grand silence. Je n’ai pas eu à intervenir. Mon chien a été dressé pour rester silencieux lorsqu’il déchiquette un voisin.
J’ai enterré les restes du voisin vers les framboisiers.
Mon voisin avait lui aussi un chien silencieux. Une fois, il m’en avait parlé. On est toujours trop bavard.

Bourreau et victime

 pied.jpg

L’homme que je torturais depuis des heures venait enfin d’avouer quand l’officier des renseignements vint me dire qu’on s’était trompé. Ce n’était qu’un vagabond qu’on avait pris pour un terroriste.
Mais le mal était à moitié fait : l’homme avait déjà un œil crevé et les ongles de la main gauche arrachés. Ce gâchis redoubla ma fureur. Je saisis des tenailles et les approchai du visage de l’homme ligoté en le menaçant : « Avoue maintenant, connard, que tu n’avais rien à avouer »
Il bougea la tête, fit signe que non. En me penchant vers lui, je l’entendis murmurer que ce n’était pas possible, que ça, jamais, il ne pourrait l’avouer.

Médecin traitant

 laisse.jpg

Fragment du mur de Dan Perjovschi

Dessin à la craie

(Xème Biennale d’art contemporain de Lyon)

J’entretenais hélas avec ce médecin des liens d’amitié  qui m’obligeaient à le ménager. Comprenez que je ne pouvais pas lui dire comme ça que j’avais perdu confiance et que je ne voulais plus qu’il me soigne. J’en étais arrivé à penser que, pour ma guérison, il faudrait que mon médecin tombe malade afin que je puisse en changer sans le vexer et risquer de perdre ainsi son amitié. Je savais, pour avoir à l’occasion partagé avec lui ces plaisirs malsains, qu’il fumait et buvait beaucoup. Aussi, à  chaque visite, je scrutais  son visage pour déceler les signes éventuels de la cirrhose libératrice. Mais sa complexion semblait moins délicate que la mienne et je sortais de son cabinet paniqué par le temps qu’il me faudrait rester son patient ami

Vienne

cafe.jpg

Le Ring

Ils ne savaient pas dans quel sens ils avaient pris le Ring et donc ils avaient pu visiter les monuments de droite comme s’ils étaient ceux de gauche. Cela n’avait guère d’importance: ces jours de canicule, seule la qualité des ombres faisait la gloire des lieux.



Le café Hawelka

On nous a dit grand bien du café Hawelka, mais fin juillet le café Hawelka est fermé. Nous nous installons dans la brasserie d’à côté. Nous fermons les yeux, nous y sommes.

Le café Central


On l’a trop cherché sur le plan du guide pour y faire ces rencontres de hasard qui bousculent une vie. Ce n’est pas le lieu, ici, qui n’est pas à sa place.

 


La soucoupe

 

lignes2

 

 

 

L’enfant et sa mère viennent là en milieu d’après-midi. Comme dans de nombreux cafés italiens, il y a au fond de la salle une télé toujours allumée. Mais, à cette heure de la journée  le son a été mis en sourdine, aussi  personne n’y prête vraiment attention, sauf  l’enfant qui tient à se placer face à l’écran.   En attendant que la serveuse apporte les glaces, le petit garçon s’amuse avec une soucoupe déjà  posée sur la table.  Il la prend entre ses doigts, essaie de la faire rouler comme un petit cerceau sur la nappe, la retourne, la pose en équilibre sur le verre d’eau puis recommence. Sa  mère lui a  demandé plusieurs fois d’arrêter. Soudain, la soucoupe s’échappe et se brise sur le carrelage.

Sa  mère le gronde :
-Tu vois, je te l’avais bien dit de faire attention !
Quelques secondes plus tard, à la télé, les programmes sont interrompus. On annonce une terrible catastrophe : la terre a tremblé en Campanie.

Assis à la table voisine, un homme a tout observé. Il se lèvera juste après le départ de la mère et son fils pour les suivre. Il vient de trouver un sens à sa vie. Il agira.  Il ne peut laisser le destin du monde à la merci d’un enfant qui désobéit.

Vichy

vichy.jpg

Pastille

Des vieilles dames et des caniches. Un kiosque et des concerts gratuits. Des palaces fermés. Un couple fatigué s’enfonçant dans la nuit.
Vichy, c’est bon pour le moral!


 

 

Cure

D’anciens collaborateurs venaient ici chercher une nouvelle jeunesse. Gâteux, ils confondaient Madame de Sévigné et la comtesse de Ségur.
Dans son menu diététique à prix gastronomique, le chef leur proposait de subtiles variations sur les eaux et les carottes. Alors, épris d’une mesquine équité quantitative, chacun des pensionnaires épiait l’assiette de son voisin pour exercer ensuite ses restes de pouvoirs sur de malheureux serveurs.

 

 

Plage

Nous avons repris notre marche vers Vichy plage.
Pour imiter Paris et Lyon, les équipes techniques de la ville avaient traîné sur la rive deux palmiers dans des pots, tendu un filet de volley sur le sable et monté des tables de ping-pong. La cabane provisoire qui abritait les secours et sur laquelle flottait un drapeau rouge était fermée. Dans l’eau, l’espace délimité pour les nageurs par des lignes flottantes était inoccupé.
L’ensemble avait été inauguré en grandes pompes la semaine précédente et le maire Claude M., euphorique, s’était jeté tout habillé dans l’Allier. Mais quelques heures après, on avait appris que la rivière était gravement polluée et toute baignade interdite. Depuis, une partie de la ville rigolait.
Décidément Vichy n’était pas faite pour les plaisirs de la jeunesse. C’est pour ça que j’aimais cette ville : à un âge avancé, on pouvait encore y passer pour un jeune homme.
Avec mon compagnon de marche, nous regagnâmes ensuite nos pensions en traversant le parc des Célestins. Nous parlions des tarifs comparés de nos hôtels et de l’organisation de leurs menus (fromages et desserts pour l’un, fromages ou desserts pour l’autre) comme si c’étaient les choses les plus importantes de la terre. 

Berlin

mur.jpg

La Potsdamerplatz.

D’un no man’s land, ils ont voulu faire un centre de vie. On y mange donc des frites. Une jeune fille admire la coupole du Sony Center. Plus âgés, ce qu’on a  préféré, de loin, c’est remonter en vélo la Karl Marx Allée, pris dans la vague des employés qui regagnaient à toute vitesse leurs banlieues en fin d’après-midi. Nous nous imaginions communistes et fiers de l’être.  Je fredonnais en pédalant un air qui ressemblait à l’hymne soviétique. C’est dire!

 
l’Alexanderplatz

J’ai appris trop tard que cette place avait donné son nom a un roman d’Alfred Döblin. Je l’aurais regardée d’un autre œil.

 
 
Le Mur.

Est-ce bien le bon ? Et de quel côté était l’Est ? Et l’Ouest ? la tension est forte dans le petit groupe.   On n’a pas le droit de se tromper. Tout le sens du voyage se joue sur cet instant.

 
La rue Husemann

Loin de la circulation, dans la charmante rue Husemann, on s’assoit à la tranquille terrasse d’un café pour manger une glace. Un homme torse nu viendra mettre des gravas dans une benne verte posée sur le trottoir d’en face. Malgré toutes les précautions qu’il prend à vider sa brouette, on redoute la poussière sur notre chantilly.

 
 
Pankow

Après le Mauerpark surpeuplé et son stade, le panneau sur la piste cyclable indique que le quartier de Pankow est  à plus de 2 Km. Il fait chaud, il y a  l’interminable pont qui enjambe les voies ferrées à traverser et qui monte, nous renonçons.

Même d’ici, Pankow reste une destination  exotique.

Copie conforme

identité

Le contremaître était gêné, – Non ce n’est pas possible, on ne peut pas vous embaucher, oui, oui, il y a bien une place, mais ça créerait trop de problèmes ensuite. Vous comprenez ?
Il fallait que je comprenne. Le contremaître était désolé.
C’était à chaque fois les mêmes réponses.

En ville, je portais toujours une casquette, un foulard  et des lunettes noires. Sinon, on me dévisageait. Les passants me  reconnaissaient, les femmes s’avançaient  vers moi, même les hommes. J’avais beau expliquer que je n’étais pas lui, ça ne prenait pas. Très vite on s’indignait  que je refuse de dire la vérité, – Et pourquoi êtes-vous si mal habillé ? C’’est de la provocation! De qui est-ce que vous vous moquez?  Un jour de froid, j’avais tendu la main pour quelques pièces et ça avait failli dégénérer.


Dans la rue Saint-Jean, comme elle était déserte, j’ôtai ma casquette, dénouai mon foulard, soulevai mes lunettes et me regardai dans le miroir de la boutique de fringues, – Pourquoi Dieu m’avait-il fait si ressemblant ?