Wagon libre

Un fantasma percorre l’Europa (extrait)
Armando Pizzinato

Aujourd’hui, on n’a plus  le droit de rien dire!

On ne sait trop qui a dit ça… Peut-être cette contrôleuse délurée qui ne portait pas la casquette réglementaire de la SNCF mais avait la langue bien pendue? On ne sait pas…

La phrase est arrivée comme ça, dans ce wagon du TER bondé qui nous ramenait un soir de Lyon vers Tarare. Tout le monde était d’accord. L’IFOP ou la SOFRES auraient fait un sondage dans le wagon, c’était du 100%: aujourd’hui, on n’a plus  le droit de rien dire!

Et chacun donnait des exemples, disait à haute voix, pour que tout le monde entende, ce qu’il n’avait plus le droit de dire…

Et puis le train a ralenti, nous arrivions en gare de Saint Romain de Popey. Un grand gaillard a hurlé en levant le poing, juste avant de descendre, c’est pas parce qu’ils m’empêcheront de parler que ça m’empêchera de penser! Bien au contraire! Ceux qui restaient dans le train l‘ont salué en levant eux aussi le poing et en reprenant tous en choeur, bien au contraire!

Le train est reparti, direction Pontcharra sur Turdine. Les passagers se sont tus. Leur héros d’un soir était resté à quai.

Mortelle randonnée

venise
Venise expo Damien Hirst 2017

Elle l’a écrit noir sur blanc au bas de l’ordonnance : marche journalière d’au moins 30 minutes. La toubib a insisté, pour ce que vous avez, Monsieur Lenoir, vous devez absolument marcher. Il est ressorti consterné du cabinet médical,  ses veines de jambes qui se bouchent, passe encore! Mais être obligé de marcher! 

Le lendemain, Augustin Lenoir  se rend donc  à pied au Géant Casino.  Là où il a l’habitude de faire ses courses, mais en bagnole. Il porte en bandoulière son sac à provisions avec, à l’intérieur rangé, par précaution, son mini parapluie. Le temps est menaçant.

Trajet interminable. Exactement 27 minutes! Il n’a fait que regarder sa montre et se trouve maintenant face aux imposants bâtiments du centre commercial.

Hélas, il doit encore franchir les multiples sorties et entrées d’un gigantesque rond point qui semble avoir aimanté la totalité des automobiles de la ville. Quel bordel! L’odeur et le bruit sont  insupportables.  Rien n’est prévu pour  un piéton. Il va jouer sa vie à la roulette russe!.  Mais il ne peut avoir marché  pour rien! Il se lance.

Appels de phares, crissements de pneus, hurlements des avertisseurs, il manque plusieurs fois d’être écrasé. Et  toutes les injures dont on le couvre et qu’il ne peut entendre…

C’est que Monsieur Lenoir on ne fait pas obstacle aux braves gens qui roulent avant les fêtes de Noël vers les supermarchés!  On ne fait pas obstacle aux enfants qui rêvent de jouets et de confiseries, aux épouses qui rêvent de parfums,  aux maris d’alcools forts. Les familles veulent ta peau!   Et  leurs paisibles berlines   se sont transformées en effrayantes machines de   mort.

Lorsqu’il  parvient en sueur, le coeur battant, dans une sorte de no man’s land d’herbes folles qui sépare les voies de circulation des premiers parkings, Augustin Lenoir comprend qu’il est sauvé. Il ne lui reste  plus qu’une centaine de mètres à parcourir pour se retrouver  en terrain connu.

C’est à ce moment que Ferdinand Biron l’aperçoit. Ferdinand Biron est GISCBV (garde intermittent stagiaire citoyen bénévole vigilant) chargé de renforcer la sécurité du centre commercial pendant la période des fêtes. Il a  retenu de son très court stage de formation qu’un individu accédant à pied à un centre commercial péri-urbain est forcément un homme dangereux qui remet en cause le système… Donc un possible terroriste. Aussi Ferdinand Biron soulève lentement le canon de son fusil mitrailleur.

Augustin Lenoir, lui, s’est arrêté  pour reprendre son souffle. Il commençe à pleuvoir. Il a  posé son sac à provisions  sur le sol. Il en sort son parapluie.

Dans un pays en état d’urgence, rien, hélas, ne ressemble plus à un pistolet automatique qu’un parapluie rétractable.

Parcours de santé

Clinique du Parc

Maison de santé

Au village, on vient d’inaugurer une maison de santé. C’est bien.  Toutes les huiles étaient présentes: le préfet, le député, le sénateur, le président départemental de l’ordre des médecins. Ils ont même failli avoir la ministre! C’est dire…

Mais personne pour représenter les malades. Aucune invitation! Déception! Je me voyais pourtant bien faire un discours. Un beau discours de malade dans la maison de santé.

Généraliste

Le nouveau généraliste est jeune, grand, beau… Sans doute sent-il bon le sable chaud. Chez l’ancien flottait plutôt une odeur de tabac froid et d’alcool fort. Mais tout allait bien alors, son pèse-personne sur-estimait mon poids et son tensiomètre sous-estimait  ma pression sanguine.

Chance, aujourd’hui, le nouveau toubib est assisté de son stagiaire. Deux sur mon seul corps penchés, je suis aux anges! Je ne peux m’empêcher de comparer leurs manières d’ausculter et l’ancienne:  mon vieux médecin avait une vue d’ensemble de la bête, eux détaillent chaque morceau. L’esprit de synthèse contre l’esprit d’analyse…

Vite rhabillé, je  suis maintenant assis  sagement prés du bureau, la carte vitale dans une main et les 25 euros dans l’autre. C’est le moment du diagnostic. Rappel: je suis venu  pour un petit rhume qui ne passait pas…

De l’autre côté de la table, ils s’interrogent à haute voix, peut-être un cancer, peut-être le sida, peut-être autre chose ou peut-être pas?. Maintenant , ils se tournent vers moi et disent : on verra plus tard après les analyses.

J’ai entendu. Il fait beau, les larges fenêtres vitrées du cabinet flambant neuf laissent passer une éclatante lumière. La vue sur la plaine au loin est magnifique. Youpi! La vie est belle! On attendra…

Ophtalmo 

Elle est jolie, mais sévère. Elle me dit : regardez au centre, en haut, en bas, à droite, non à droite, à gauche, en haut à gauche, plus à gauche encore,

Et moi j’obéis. J’obéis au doigt et à l’oeil. Justement le doigt…Parfois, son doigt délicatement soulève ma paupière. Je ne peux m’empêcher d’admirer, de l’autre oeil, coquin, mais valide, la finesse de la main.

J’en ai parlé à mon psy, il me met en garde (je le crois jaloux de ses prérogatives), attention, pas de transfert avec une ophtalmo, c’est rigoureusement interdit et hors de prix!

L’art incertain

Giardino delle Vergini.

 Ici tout est calme. Nous sommes loin de la foule habituelle des autres sites de la Biennale. Le début de la visite à travers les jardins nous  conduit jusqu’au bord du chenal qui donne sur le port de l’Arsenal. Ensuite le chemin tourne à gauche vers des sortes de hangars. Une jeune femme s’approche et nous dit très poliment, même un peu gênée, sans doute à cause de notre âge (nous pourrions être ses grands-parents)  qu’à partir de là, il faut avoir un billet. Peut-être pense-t-elle que nous essayons de resquiller et imagine-t-elle mal ses grands-parents, catholiques pratiquants, se comporter ainsi. Du coup, sa gêne, par l’intention qu’elle semble nous prêter,nous gêne aussi.

Nous rebroussons chemin, préférant garder nos sous pour améliorer l’ordinaire du léger repas que nous avons l’habitude de prendre vers midi dans une des petites  boulangeries-cafés que la chaine Majer a positionnées dans le centre de Venise. C’est un mode de restauration pratique et de bonne qualité qui nous va bien. Mais il ne faut cependant pas trop s’écarter au moment de choisir les plats pour rester dans une fourchette de prix raisonnable. Moi, je prends toujours des boulettes de riz aux épinards qui me calent l’estomac et me permettent de tenir jusqu’au soir. Avec l’argent économisé des billet nous pourrons avoir, en plus, cette fois, une pâtisserie et un café. C’est un bon plan qui nous met de bonne humeur!

Qui plus est, en écourtant la visite, nous arriverons suffisamment tôt au Majer de la Via Garibaldi, toute proche, pour espérer pouvoir s’asseoir en terrasse.  Il fait si beau!

Curieusement, en repassant maintenant devant les œuvres pour regagner la sortie, nous leur trouvons moins d’intérêt. Le fait de savoir qu’elles nous étaient présentées gratuitement, alors que d’autres exposées sur le même site nécessitent une contribution financière,  leur  a enlevé le statut d’oeuvre d’art. Nous n’avons pas voulu payer pour voir, mais nous n’avons plus envie de voir ce qu’il ne faut pas payer. Comme si la valeur marchande de cet art était la seule garantie qu’il fût vraiment un art.  Mais peut-être n’est-ce que simple calcul de radin: si c’est gratuit, ça ne vaut rien et si ça coûte, on s’est fait avoir!

Ainsi, en entrant dans les jardins, j’avais pris en photo ce que je croyais alors être une installation savante d’artiste. Lorsque j’en ressors je suis persuadé que ce ne sont là que débris amassés puis abandonnés par un employé d’entretien étourdi .

Avais-je raison ou tort?

De retour en France,  je me me suis reposé la question et après quelques recherches sur internet, je n’en sais toujours rien.

Les bouts de bois photographiés faisaient-ils oeuvre? Ou bien  l’oeuvre était l’enclos dans lequel j’étais entré pour les photographier? Ou bien encore l’oeuvre était l’enclos et les bouts de bois ensemble? Ou bien l’oeuvre était quelque chose de plus grand, de plus enveloppant qui nous aurait échappé? Mystère …

Je souris, quand le doigt montre la lune, l’imbécile regarde…
Moi, j’ai photographié les résidus.

Mon ami à qui je raconte cette mésaventure me sermonne, e te l’ai bien dit, une visite ça se prépare; on ne rentre pas dans un musée comme ça, ce n’est pas une promenade digestive. Si on ne sait pas ce qu’on va voir, on ne sait pas ce qu’on voit et donc on ne voit rien!

Je laisse dire. Il me plait assez de ne pas savoir vraiment si ce petit tas de bois prêt à partir en fumée est  oeuvre de Michael Beutler, artiste berlinois, ou le négligent oubli de Guiseppe Giannero, modeste jardinier de la ville de Venise.

Dingo sauvé des eaux

Visite  de l’exposition Damien Hirst (Venise septembre 2017) à la Punta della Dogana.


Belle idée d’avoir mis ici ces statues sorties de la mer tandis que Venise s’y enfonce…

Peut-être un jour des visiteurs viendront en scaphandre admirer ce Dingo  sauvé des eaux puis de nouveau noyé? Mais à quel prix sera le ticket d’entrée? L’art contemporain est déjà si cher…

Pour l’instant, dans le groupe, c’est le Dingo de la discorde. Pas sérieux ? Du génie? L’un dit qu’il le verrait bien ce Dingo post-aquatique dans son jardin de Grazac en Haute-Loire… C’est peut-être pas de l’art mais c’est décoratif! L’autre qui se gave de séries policières américaines sur Netflix lui fait remarquer qu’il lui sera très difficile de le sortir en douce, rien que pour cette salle, j’ai compté 5 caméras!. On rigole ou pas.

On continue la visite, on discute, on se dispute, Cet art a le mérite de nous faire parler. Pas tous.

L’affaire se termine  à la cafétéria du musée.  Hubert, le plus snob d’entre nous, tout en attaquant à la petite cuillère son tiramisu, soutient avec gourmandise que la destruction de l’oeuvre  est la forme la plus aboutie de l’art,  delenda Dingo est,  et la Joconde avec! 

C’est un « oh! » d’indignation générale dans le groupe. Pas touche à la Joconde!

Venise, cité interdite

vue sur V
Punta della Dogana sept 2017 (photo jmg)

lls furent déçus par leur voyage organisé à Venise. Trop d’eau! Trop de ruelles piétonnes! Ils ne comprenaient pas que depuis le temps on n’ait pas comblé le Grand Canal pour en faire une large avenue bien roulante. Trop de maisons délabrées aussi qu’il aurait fallu raser pour construire à la place des immeubles fonctionnels. Venise était une ville invivable! Seule consolation, la demi-journée libre où ils avaient pu visiter la zone commerciale installée le long du périphérique qui contourne la lagune. Ils y découvrirent un Auchan encore plus grand que celui de Saint-Étienne! Là, parcourant les rayons en poussant leur chariot, ils s’étaient presque sentis chez eux.
Ils y avaient acheté quelques bouteilles de Chianti, celles entourées de paille. Elles feraient de jolis cadeaux à rapporter à la famille et aux amis.

Place Saint-Marc

place Saint Marc sept 2017
(photo privée jmg)

place Saint-Marc (photo privée jmg) – sept 2017

Passé minuit, la place Saint-Marc est presque vide. Encore brillante de la pluie qui est tombée pendant la journée et du halo des réverbères. Un couple chic valse devant le café Florian. Lui droit comme un i, elle penchée sur cet homme petit. Plus loin, de jeunes routards timides les imitent. Je prends des photos, qui ne rendront rien. Instantanés, musiques fugitives. Passé minuit, la place Saint-Marc est presque vide, Venise nous appartient.

Lost

 

 Dans la nuit une partie de la chaussée s’est effondrée.  Sous le bitume, une grande quantité de terre a été emportée. Au matin, on découvre le trou. Un mètre de diamètre environ. Juste devant la porte du garage de l’auberge où  les membres de l’association SAS (ski, amitié, scramble), ont l’habitude, chaque année, de passer une semaine en mars.  C’est la consternation dans le groupe car les trois fourgons  qui servent au transport jusqu’au pied des pistes sont bloqués à l’intérieur. Dans la rue, les gens s’arrêtent pour regarder. Deux agents de la ville posent des barrières de sécurité.

 Heureusement, le patron de l’auberge s’est débrouillé pour se faire prêter d’autres véhicules.  Ils sont arrivés sur les pistes avec du retard, mais la  journée de ski est sauvée et c’est l’essentiel. A  leur  retour, en fin d’après-midi, tout est rentré dans l’ordre: le trou est comblé. Ça sent le goudron frais. Seul un tractopelle est resté  sur place.

C’est seulement au repas du soir, quand ils passent à table et voient la chaise vide devant le bol de potage qu’ils s’étonnent, mais où donc est passée Henriette?

Cette histoire de trou ce matin a  en effet perturbé tout le monde et personne n’a fait attention à qui était avec qui pendant la journée.  Mais il faut se rendre  à l’évidence, personne aujourd’hui n’a vu Henriette !

Aussitôt Victor et Roger, les plus agiles, se précipitent vers sa chambre.  Ils reviennent la mine sombre. La porte était ouverte, le lit défait, et Henriette,  c’est sûr, n’a pas skié de la journée!  C’est maintenant un silence pesant dans la salle à manger.

Et si elle était tombée dans le trou ! s’écrie soudain Albertine qui explique, c’est  possible, car Henriette est insomniaque, je sais qu’il lui arrive souvent de sortir la nuit pour aller prendre l’air!  

Le patron de l’auberge ajoute, oui, c’est bien possible! En plus, depuis cet hiver, l’éclairage du village s’éteint à minuit ! J’étais pas pour, on n’y voit plus rien dans les rues! Et je leur avais bien dit à la mairie que  ça finirait mal! 

C’est alors l’affolement général, on prévient le maire, les gendarmes, les pompiers, puis l’entreprise de Travaux Publics qui a comblé le trou. Vers minuit, sous les faisceaux des   projecteurs, dans le hurlement des sirènes et le clignotement des gyrophares, face aux caméras de FR3 et de BFMTV, devant un parterre d’officiels en costume ou en uniforme, les ouvriers commencent à creuser et les secours à se préparer. De la fenêtre de sa chambre, vêtue d’une légère nuisette, Albertine observe.

Elle tremble de froid et de peur, je t’aime bien ma petite Henriette, mais, mon Dieu, faites qu’ils te trouvent bien là, au fond de ce trou, sinon, moi, de quoi j’aurai   l’air ? Avoir fait déranger tout ce monde pour rien!  

In these twilight hours…

Soulage (extrait)

                                                                                     Soulage  (extrait)

 

Il y a eu ce chien au pelage noir sorti d’on ne sait où.  Qui nous frôla les jambes, puis accompagna notre ballade toute cette fin d’après-midi. C’était le début du printemps, le premier jour de l’heure d’été. Il faisait beau, l’air était doux. Nous marchions sur les chemins qui suivent la ligne de crête, quelque part dans les Monts du Lyonnais.


En fait, le chien, il nous précédait quelques mètres,  se retournant de temps en temps pour voir ou nous en étions. A chaque  croisement, quand nous avions pris un chemin différent du sien, il s’arrêtait, relevait la tête, nous regardait, revenait aussitôt vers nous et repartait devant.  Nous avons trouvé ça plutôt sympathique et amusant. C’est vrai que se promener dans cette campagne, depuis le temps qu’on en pratique tous les chemins, c’est plutôt ennuyeux. Tout y est si prévisible. Et puis cela faisait longtemps qu’un être vivant ne nous avait pas témoigné aussi durablement une tel attachement. On s’est pris au jeu et on a décidé de suivre sa trace plutôt que de lui imposer la nôtre
.
Va où tu veux bon chien! Sois notre guide, on te suit!
Alors on l’a suivi. S’émerveillant de son obstination à nous conduire et de sa patience à nous attendre lorsque nous nous arrêtions pour nous reposer ou regarder le paysage. Quand il a pris ce chemin pentu qu’on connaissait mal et qui s’enfonçait dans une forêt de sapin, beaux joueurs, on l’a suivi.Maintenant, les arbres cachent le ciel, la marche devient plus difficile. Cela descend beaucoup. Il y a des cailloux pointus qui font mal à la plantes des pieds et tordent les chevilles. Le chien a  disparu. 

Et puis  dans la pénombre, soudain, des yeux injectés de sang… Oreilles dressées, poils hérissés, babines retroussées, gueule  effrayante ouverte sur de terribles crocs, notre paisible chien nous fait face. C’est un loup.