La conversation n’embrassa pas les grands problèmes géopolitiques du moment. A table, je me retrouvai avec les gens qui venaient du même village. Ils ont parlé de leur village, des médecins de leur village, des bouchers de leur village, des boulangers de leur village. Ils établirent pour chacun de ces corps de métier des sortes de comparatifs.
Moi ça ne m’intéressait pas trop, parce que je ne suis pas de leur village. J’habite dans un autre village.
Un instant j’ai essayé d’ élargir le débat, tout en restant dans le sujet. J’ai parlé des fromagers de mon village à moi.
Ils m’ont regardé, étonnés, comme si j’étais tombé de Mars.
Bien sûr, il sort plus d’une heure et au-delà du kilomètre. Au bout du chemin se fera-t-il prendre par la patrouille? L’intérêt de la chose est là… Modeste transgression pour un peu d’adrénaline, mais véritable cure de jouvence. A son âge, il peut encore jouer aux gendarmes et aux voleurs!
Il redoute la fin du confinement. Sur ce même chemin il fera une balade triste, comme un vieux gangster rangé des voitures.
C’est normal, Madame, que le deuxième lapin, il n’ait pas de bouquet dans la main?
J’ai levé la tête et soulevé le menton du reposoir, conscient du ridicule de poser à mon âge une telle question.
– Oui, oui c’est normal, Monsieur, ne vous faites pas de soucis! Reposez bien votre menton , plaquez votre front et regardez de nouveau dans la lunette et dites- moi quand vous n’en verrez plus qu’un…
Elle a dit ça en se moquant un peu et maintenant elle tourne doucement la molette en sens inverse.
Les deux lapins, celui avec bouquet et l’autre sans, se rapprochent, se superposent . Je dis soulagé, ça y est, j’en vois plus qu’un! Et le lapin tient un bouquet dans la main.
Mais du bouquet, à mon orthoptiste, de toute la séance, je n’en parlerai plus. Trop peur de me faire moquer une nouvelle fois! Je n’en pense pas moins, je ne comprends toujours pas, et ça me turlupine: pourquoi le deuxième lapin, qui est en fait le premier, mais que je vois en double quand l’orthoptiste fait tourner sa molette n’a plus de bouquet dans la main puisque le premier, le modèle, l’unique, le seul, le vrai, en a un de bouquet? Mes yeux dédoubleraient les lapins, mais pas les bouquets! Comment est-ce possible? Que me cache l’orthoptiste? Vais-je vers une nouvelle complication oculaire?
Epilogue
– Dans la patte!
– Quoi dans la patte?
– Les lapins n’ont pas de mains, me corrige l’infirmière à qui je viens de raconter l’histoire du lapin au bouquet. Un lapin ne peut tenir un bouquet que dans sa patte!.
Agacé, je lui réponds que patte ou pas patte, ce n’est vraiment pas le problème et que présentement je me retrouve à l’hôpital avec une « patte » dans le plâtre!
Explication
Comment j’en suis arrivé là? Le cabinet de mon orthoptiste se trouve au 5 ème étage d’un immeuble ancien. Pour redescendre après la consultation, normalement, j’ utilise l’ascenseur, mais il est lent et exigu et comme je ne me sentais pas bien et que je suis un peu claustrophobe, par précaution, pour m’éviter toute bouffée d’angoisse inutile, j’ai préféré cette fois prendre l’escalier.
La première marche m’a été fatale … En vrai, il y en avait deux.
Capharnaûm, Home Art, juin 2019 (photo privée jmg)
Il se frotte les mains, Il est heureux, il ne s’ennuiera pas. Il ne verra pas le temps passer. Il va tout remettre en ordre. Ça prendra du temps, dit-il mais on en gagnera,chaque chose aura sa place.
D’abord je consoliderai la toiture, je repeindrai les murs, remplacerai la porte, poserai un carrelage, oui un carrelage moins salissant…Ensuite je m’organiserai, il y aura ici un meuble à chaussures, là le placard à balais, dans ce coin, la cave à vin, dans l’autre le congélateur, et puis partout des étagères, une pour les chapeaux, mais une aussi, et ça j’y tiens, car j’en suis fier, pour les coupes que j’ai gagnées dans les concours de pétanque, et tant pis si elles font un peu kitch! Je suspendrai aussi à cette poutre la cage à fromages, et puis on laissera la table ronde au centre toujours bien dégagée. C’est important, on y déposera les provisions, les achats du jour, les clés de voiture. J’aime savoir exactement où on en est!
Il n’a pas vu le temps passer… Quelques milliers d’années plus tard, un peu moins peut-être, réchauffement climatique oblige, tout est en ordre. Et personne depuis longtemps ne voit plus le temps passer, Bien sûr, les hommes ont disparu, la terre s’est éteinte, brûlée puis refroidie. Ce n’est plus maintenant qu’un caillou rond, lisse et propre sur lui qui erre dans le vide. Il n’y a plus aucune chose à ranger.
Seul, un blob a survécu. Avec son unique cellule, sa mémoire utile et son absence de cerveau, il avait tout pour durer…
Notre blob avance d’un cm par heure. Il a l’éternité devant lui pour parcourir l’infini.
Ils ont mis un sapin de Noël dans le hall d’accueil. Sur le côté, pour ne pas cacher les fléchages qui mènent, à droite, vers les cabinets des médecins, tout droit, vers les salles de radiologie et le service d’urgence, à gauche, vers les ascenseurs et escaliers d’accès aux chambres d’hospitalisation.
Un modeste sapin décoré de quelques boules et guirlandes fabriquées en Chine. Un sapin de pauvres. Le remarque celui qui, comme moi, ne fait rien qu’attendre. Un sapin d’hôpital public!Avec tous les dépassements d’honoraires qui se pratiquent ici, cette clinique privée pouvait faire mieux!
Apparaît mon chirurgien, sabots gris et blouse bleue. Impeccable. Qui s’arrête devant l’arbre, le regarde, remet délicatement en place une figurine, dégageune branche, s’éloigne de quelques pas pour s’assurer de l’effet produit. Prend à témoin un autre médecin qui passe par là.
J’avoue être jalouse de l’épineux dans son pot. Mon toubib lui a consacré au moins 5 minutes de son précieux temps et pris l’avis d’un de ses confrères. Bien plus qu’il n’a fait pour moi lors de la consultation!
Ainsi cet homme pressé, glacial, indifférent, capable de m’annoncer sans ménagement la pire de mes catastrophes sanitaires aurait gardé, pour les sapins de Noël, un zeste d’humanité…
« Le chemin des choses proches a de tout temps été pour l’homme le chemin le plus long et le plus difficile » Martin Heidegger
Chaque semaine, je prends mon pâté chaud à la pâtisserie Nelson. C’est une de leurs spécialités. Je demande quatre quenelles, mais de la sauce pour deux seulement, car, de la sauce, ils en mettent toujours trop. Sinon, une fois mes deux quenelles mangées – je n’en mange que deux et place les autres au congélateur- afin de ne pas gaspiller, il me faudrait saucer interminablement des petits morceaux de pain pour éponger l’assiette.
La serveuse a mis les quenelles et la sauce dans des boites séparées, entourant celle qui contient la sauce d’un film plastique supplémentaire, pour éviter tout accident précise-t-elle en souriant. Elle glisse le tout dans le petit sac de provision vert pomme offert par l’épicerie « je mange bio » du centre-ville au moment des fêtes de fin d’année en récompense de ma fidélité. Il y a écrit dessus en gros caractères « Un seul sac pour sauver la planète! »
Ensuite, petit détour par la librairie de Paris pour acheter le bouquin de Pessoa dans sa nouvelle traduction. Ils ont changé le titre: le «livre de l’intranquillité» est devenu «livre(s) de l’inquiétude».
Je regrette. L’intranquillité, plus discrète, inconnue de mon correcteur orthographique m’allait bien. Mais je n’irai pas jusqu’à dire que cette inquiétude me dérange et m’empêchera de dormir. Pour un livre de chevet, ce serait un comble… Je plaisante, je plaisante… On verra bien.
Tout à ces pensées, sans réfléchir, j’ai mis le livre à couverture orange dans le sac vert. Et, c’est seulement dans la rue que je me suis posé la question, malgré la double protection, la sauce des quenelles ne va-t-elle pas se répandre sur les précieux écrits?
Bien sûr d’une main je pourrais porter le sac à pâté chaud et de l’autre le livre mais depuis que j’ai souffert à l’épaule droite d’une capsulite rétractile et tenace, par précaution, de ce côté, je ne porte plus rien.
Si j’y avais pensé, j’aurai pu demander aussi un second sac à la librairie, mais avec mon sac vert écolo et son inscription dessus, je crois que je n’aurais jamais osé.
Ce « suspense » fit de ma course en ville une aventure.
Pour rentrer chez moi, plus question de rejoindre la place Carnot en prenant le tram. A cette heure, je risquais trop d’y être bousculée! Je marchai donc rectiligne, faisant attention à maitriser le balancement de mon bras gauche. Il resterait droit et immobile comme prisonnier d’un plâtre.
Je marchai ainsi dans Saint-Etienne en automate guindé, de l’Hôtel de ville à Marengo, de Marengo à Carnot et un peu plus loin vers la Cité du Design. Mais personne ne remarqua rien, personne ne s’étonna, vous avez vu comment elle marche celle-là? Pâté chaud et Pessoa au fond du sac ou pas, intranquille ou pas, dans la Grand’Rue, au retour comme à l’aller, je restais invisible.
Il la suit par amour, ça me ferait tellement plaisir si tu viens, tu sais! Et maintenant, il est là qui regarde à droite et à gauche dans la rue pour être sûr que personne ne le voit entrer. Il baisse la tête. Enlève ta capuche, tu ne peux être comme ça ici! Elle parle doucement, lui prend la main. Avec elle, il se sent si fort.
Il monte l’escalier, sans tenir la corde de marinier qui sert de rampe. C’est seulement pour la décoration! Elle l’a prévenu. Les marches ne sont pas hautes, il piétine, manque trébucher.
La salle en haut est bleu pâle. Surtout des dames âgées, mais quelques jeunes bourgeoises assises aux tables près des fenêtres. L’une pense en le voyant, tiens, un ours dans notre bonbonnière!
Ici, rires feutrés, musique douce, murmure des conversations. Pas comme au bar-tabac où il va habituellement.
Leur table est placée au centre, il a l’impression qu’ils font le spectacle. Son gâteau est d’un rose vif insoutenable. Pas plus que le thé, il ne l’a choisi. Pareil que Madame, il a bredouillé à la serveuse. Et maintenant, il doit s’en débrouiller. De la théière, de la tasse, de sa soucoupe, du napperon en dentelle, de la petite cuillère, de la fourchette et de la serviette en tissu aussi. Mais heureusement Pauline s’occupe de tout, respecte bien le temps d’infusion. Pour le reste, il n’a qu’à l’imiter.
Le gâteau rose est bon, pas trop sucré et le thé ne lui a pas encore donné envie de vomir. Sur la nappe, il n’a laissé ni miettes ni salissures. Pauline est ravie. Elle le regarde en souriant et lui dit, je t’aime. Il l’aime aussi.
Maintenant, il peut se détendre et profiter un peu de ce voyage en terre inconnue qu’il ne racontera à personne. Alors, il s’étire de tout son long sur le petit fauteuil crapaud et bâille bruyamment ,Ahrrrrr!
Comme il le fait chez lui, affalé sur son canapé, quand il a vu un bon match de foot à la télé.
Comme il veut se faire un idée du monde sur lequel il vient d’arriver, notre martien lit les journaux.
Il voit que le monde présenté par le Figaro n’est pas celui de Libé qui n’est pas celui du Monde qui n’est pas celui de l’Humanité… Ici les patrons sont présentés comme des salauds, là ce sont les syndicats ouvriers, ici les migrants sont une chance, là un fléau, ici on justifie la guerre, là on la condamne.
Notre martien curieux veut en savoir plus. Il organise un micro-trottoir.
Il demande à un lecteur du Figaro pourquoi il lit le Figaro. Réponse: moi, je lis le Figaro parce que ce sont mes idées. Interrogés, les lecteurs de Libé, du Monde et de l’Humanité lui font le même type de réponse. Chacun lit son journal pour y retrouver « ses » idées, pour s’y voir conforté dans « sa » vérité. Car tous sont certains d’être dans le vrai…
Notre martien s’intéresse aussi aux réseaux sociaux. Il voit qu’on y échange entre amis et amis des amis. Qu’on y partage en boucle, grâce à des algorithmes cachés mais savants, des théories et des idées « amies » . Nous nous faisons notre vision du monde à nous, sans les journalistes, sans les spécialistes, sans les experts lui raconte, enthousiaste, un habitué du net, et c’est beaucoup mieux ainsi, parce que c’est une vision du monde qui nous convient exactement!
– Et les idées des autres, ça vous intéresse?
Sa question jette un froid. Notre martien a le sentiment que pour beaucoup l’idée même d’aller jeter un coup d’oeil sur un autre journal est vécue comme un acte de haute trahison. D’autres disent leur peur d’être dérangés, perturbés, voire contaminés par une pensée différente de la leur. Echanger avec des gens différents, des inconnus, quelle initiative saugrenue! Non seulement on pourrait attraper leurs rhumes mais, pire, leurs idées! Je ne veux pas prendre le risque de changer d’avis en me confrontant à une pensée opposée à la mienne, lui avoue même un lecteur de l’Humanité, ce serait absurde, puisque de toute façon, c’est moi qui ai raison!
Mais quelle est donc la réalité du monde? Et qui dit la vérité? Au terme de son séjour sur terre, notre martien est bien obligé de se poser à lui-même les questions qu’il a posées aux autres.
Il a une réponse. Comme chacun, il s’est fait sa petite idée du monde… Mais cependant il hésite, il n’est pas vraiment sûr que cette petite idée du monde soit la bonne. Cette incertitude, il ne l’a rencontrée nulle part ici , Il se dit alors que si l‘erreur est humaine, le doute, lui, est martien.
Du glacier la vue est magnifique, vraiment. Pas pris de photo, J’en ai mille de montagne, l’hiver, stockées dans les nuages, qui se ressemblent toutes, qu’on ne regarde jamais. Les clichés de sommets m’ennuient.
Pour l’heure, j’ai cette piste noire à prendre, et ses bosses monstrueuses à effacer. C’est ce que je tairai ce soir à la veillée à ceux qui sont restés dans la vallée et se font du souci.
L’ai-je bien descendue? Peu importe! Je l’ai descendue. Avec mon casque neuf et mes lunettes noires enveloppantes, ma doudoune fluo ad hoc garantie froid extrême, à la regarder d’en bas, je me sens belle. Puis-je plaire ainsi?
Justement me frôle Georges Clooney. Mais c’est peut-être Jude Law? Peut-être Ryan Gosling? Maitrisant mieux la trajectoire de ses skis se serait-il arrêté pour me demander qui je suis?
Question existentielle ou ivresse des cimes? S’ouvrent à moi tous les possibles. Je vais suivre sa trace.