Village people

 

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Fête au village. Flonflons au kiosque. Petite foule autour. On se retrouve des années après, on se reconnaît, on se salue.  Mais toi tu restes toujours le même ! Si, si, je t’assure ! Les cheveux un peu gris, mais la même silhouette, la même allure ! 

On s’interroge. Et ta retraite ? Et ta prostate ? Pourvu que ça dure ! 

On se fait la bise. Les enfants sentent un peu l’urine, les hommes le ricard, les femmes la transpire. On revoit partout d’anciens jeunes traînant des mômes partis pour faire de vilains vieux.  

On se pense: « Mon dieu est-ce possible ? » .

Il n’y a là, comme dirait l’acteur Luchini, que du méchant, du vilain, du gros, de l’affreux, du très lourd.

 

 Mais soudain l’orchestre joue un air italien des années 70, et c’est reparti pour un petit tour de jeunesse. On se souvient. Les lunettes noires, la fiat 500, l’égérie brune, nos vies en rose.



Canicule

 

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Les quelques plantes vertes qui se trouvaient dans la pièce semblaient avoir été laissées à l’abandon depuis le début de l’été, comme livrées à elles-mêmes, les feuilles desséchées, jaunies, poussiéreuses, craquelées par endroits. La fougère avachie dans son pot faisait peine à voir, elle retombait sur sa tige dans une triste parodie de saule pleureur, les feuilles flapies, l’épiderme fripé.

Jean-Philippe Toussaint,  La Télévision   (Les Editions de Minuit)

 

Canicule. Vilain mot pour un sale temps ! C’est bien trouvé. L’esprit s’y dessèche comme la plante. A  ceux qu’on rencontre, on dit, quelle chaleur ! et ils répondent, mais on peut pas se plaindre, on a eu tellement froid ! La boucle est bouclée.

Alors, comme il y a les championnats du monde de natation à Barcelone, on reste allongé sur son canapé devant sa télé à regarder des nageurs nager. Si vite qu’ils portent l’eau à ébullition.


La révolution des sorbets

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Sorbet au dessert!

 

Ça  passe tout seul, argumente la maîtresse de maison  et les autres, faux-culs, d’ajouter, meilleur pour la santé,  facile à digérer, ce n’est que de l’eau sucrée en fait, toutes  raisons qui font que je hais le sorbet, depuis toujours. 


Irrépressible envie  d’une glace à la vanille, épaisse, onctueuse, à l’ancienne, au lait entier.  Alors soudain je boude, je refuse et  dis méchamment,  je n’aime pas l’eau  sucrée


Eux s’étonnent. A son âge! Se mettre dans cet état! Pour un dessert! Un vrai caprice! Comme s’il avait 5 ans!  De la confiture à la place ?


Oui, ça ira très bien. Régression absolue. Involution. Mais si vous me mettez, avec, deux carrés de chocolat noir et un quignon de pain et une banane…Non!  une seule!   Ça m’ira encore mieux! Tout, sauf leur affreux sorbet. 


 

Je me justifie, solennel, péremptoire,  le sorbet, c’est fait pour les couilles molles, les fenarés. Je pontifie,  j’y consens à la rigueur entre deux plats ou comme mise en bouche pour préparer les papilles, mais en fin de repas! Touche ultime!  Dernier souvenir! De l’eau sucrée ! Vous vous rendez compte! C’est pas possible !

 

Moi d’ordinaire si calme, si poli, si soumis, je pète les plombs, je jette le masque, c’est une première, j’affirme qui je suis,  rebelle,  indépendant,  Che Guevara des entremets glacés,  je m’affranchis. Le sorbet, c’est rabat-joie, bonnet de nuit, peine à jouir, un truc d’écolo intégriste fait pour emmerder les peuples,  et d’un coup comme on parle politique, le ton monte. Alors  je renverse les plats et je quitte la table. Leur sorbet, ce sera sans moi ! Libre. 

L’intelligence des choses

 

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Pour  affronter l’hiver, j’ai fait installer au salon un convecteur dit « intelligent ». Le constat est cruel :  ce convecteur  est  plus intelligent que moi. Il commande, dit quand  ouvrir les fenêtres, quand les fermer, quand entrer ou sortir de la pièce,  quand éteindre la télé, quand aller se coucher, quand partir en vacances.  Bien dans l’air du temps, il m’a programmé en mode « économie ». Tout écart de ma part: c’est le grand froid! Et il émet un petit sifflement moqueur quand, dans mon fauteuil, après le repas de midi, je lis  le « Monde », de la veille, en buvant mon thé.   

Il y a trop de choses intelligentes autour de moi ! Trop de choses qui me dépassent ! J’ai essayé  de piloter le convecteur  « intelligent »,  les volets roulants « intelligents », le vélux « intelligent » avec mon smartphone « intelligent ». Mais ces intelligences se contrarient! Comme quand on réunit, dans un même gouvernement, un quarteron d’énarques.

Mon convecteur, j’aurais dû le choisir un peu con!

 


Désert médical

 

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La porte du cabinet est fermée. Il fait froid. Des vieux attendent sur le trottoir. Il n’y a plus que des vieux au village. Le médecin arrive enfin. Il sort de sa voiture péniblement, gris, pâle, voûté, tremblant.  Plus vieux que vieux.
Les autres vieux l’entourent ,inquiets,
– Comment ça va Docteur?
– Pas très fort, répond-il, pas très fort!
– Vous tiendrez quand même le coup, Docteur ?
– Oui, oui, dit-il, dans une quinte de toux, rassurez-vous, nous partirons ensemble.

 

 

Autosuffisance

 

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Il  rêvait d’une petite maison avec un jardin potager pour les légumes, quelques poules pour les œufs, une vache pour le lait, un cochon car tout est bon, des panneaux solaires pour l’énergie plus une petite éolienne car on ne sait jamais, évidemment un chien, un chien méchant  pour garder le tout,

Et il mettrait partout des pancartes avec écrit dessus, en gros, attention danger, propriété privée, défense d’entrer.

 

 

 

Parapluie

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Le problème quand il pleut, c’est le parapluie. Difficile en ville, abrité sous son parapluie,   marchant sur un trottoir étroit, de croiser un passant qui lui-même s’abrite sous un parapluie. Il faut  élever  le parapluie  au-dessus de sa tête pour laisser passer l’autre. Lequel  doit à     l’inverse le baisser. Les deux passants, sans se connaître, en une fraction de seconde  coordonnent leurs gestes comme des danseurs de ballet. Qui va lever ? Qui va baisser? Choix  délicat  quand les deux  sont de  même taille ou, pour être plus précis, que la hauteur de l’assemblage constitué  par chacun avec son parapluie est à peu près identique. Pourtant, chaque fois, le petit miracle  se produit.  Les statistiques le montrent: il n’y a pas de collisions de parapluies.  Bien sûr, pour éviter l’obstacle, on pourrait aussi incliner son pépin à gauche ou à droite, mais on aurait le désagrément pendant un instant de n’être que partiellement protégé de la pluie et on prendrait le risque, soit d’accrocher le mur longé, soit, plus grave, de voir son parapluie arraché par le rétroviseur du bus.

Un conseil: quand vous croisez un passant de petite taille,  levez  votre parapluie très haut. Souvent les gens se prennent pour plus grands qu’ils ne sont. Votre geste confortera le quidam dans cette illusion et  le rendra heureux  quelques instants. Vous aurez fait une bonne action, sans vous mouiller.

 


Un monde sur ordonnance

 

– Qui suis-je? Où vais-je? D’où viens-je? A quoi sers-je?

L’un s’interrogeait, l’autre répondait:

– T’es rien, tu vas nulle part, tu viens d’on ne sait où, tu sers à rien.

Ils s’appelaient Jojo la déprime et Bébert casse-moral. Bourrés de Tranxène, de Témesta et de Valium, les yeux cernés par des nuits d’insomnie, ils allaient titubant dans les rues de la ville parmi la foule des gens pressés gavés d’amphétamines.

 

Cache-cache

 

 

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C’était son jeu préféré. Quand elle lui tournait le dos pour préparer son goûter, il courait au salon.  Avec ses volets toujours mi-clos, la pièce restait  dans la pénombre. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’était plus utilisée que comme un débarras. Il ouvrait un peu la porte de la grande armoire où étaient suspendus à des cintres en bois des vieux manteaux, des tabliers  et des gabardines. Puis, il se cachait sous la grande table en chêne, protégé des regards par le long rabat de la nappe, et il appelait, Tatan Tatan, viens vite voir ! Elle arrivait lentement, appuyée sur sa canne, ouvrait grand la porte de l’armoire,  soulevait une manche de gabardine. Où es-tu ?  Mais où es-tu ? Lui,  accroupi, mettait une main sur sa bouche pour étouffer son rire.  Elle quittait le salon pour continuer sa recherche dans la chambre voisine en maugréant, mais où a-t-il bien pu passer ?  Alors il se relevait et regagnait à toute vitesse, sans bruit, la cuisine. Elle le retrouvait sagement assis, les deux coudes sur la table, la tête entre les mains, absorbé dans la lecture du journal du jour.  Il n’avait que 7 ans et  venait juste d’apprendre à lire. Elle s’étonnait, mais où étais-tu passé ? Lui prenait son temps pour relever la tête, la regardait avec ses petits yeux plissés, comme courroucé qu’elle osât le déranger dans une aussi sérieuse lecture. Mais Tatan, tu vois bien, je lis, je n’ai pas bougé d’ici,  répondait-il sur un ton de reproche. Elle le regardait, attendrie, tu dois avoir faim ? Alors, elle posait sur la table devant lui, le chocolat fumant, le pain d’épice, le beurre, les biscuits secs, les confitures,  puis, l’âme en paix, s’asseyait pour le regarder manger. C’était son bonheur de la semaine. Quand il partait, elle disait toujours, attends, attends, ne t’en vas pas si vite ! Elle prenait sur l’étagère la boîte en fer  où elle mettait ses économies et lui glissait dans la main une pièce, tiens, c’est pour toi, fais-en ce que t’en veux, ne le dis à personne, et surtout pas à tes parents, je me ferais gronder !