Bouffées réactionnaires

 

 

cailloux.jpg

 

 
La messe n’avait rien gagné à perdre son latin et le tennis ses tenues blanches « de rigueur ». Ces deux activités dominicales de son enfance tiraient l’essentiel de leurs charmes de ces rites. Tout cela avait de l’allure.
Et il admirait l’allure de Federer venant saluer en costume blanc le duc de Kent après sa victoire à Wimbledon et s’offusquait des biceps dénudés, luisants et, pour tout dire, suspects de Nadal.

Il avait beau être progressiste, moderne, de gauche et tout et tout, il n’en pensait pas moins que le tennis devait être mis hors de portée des camionneurs et le catholicisme revenir à une saine illisibilité plus propice à la foi.

 


Atelier d’écriture

 

Rosset.jpg

 

 

« L’agenda est vierge. Est-il  nécessaire d’en posséder un ? Il  est  l’homme anachronique, sans emploi du temps. Rien à faire, libre.  A la bien pensance du rendement économique, il oppose  de l’inutile, un excès de futile par kilos, une graisse d’oisif.  Pourtant il n’est pas gros. »

« Dans la cité on écrit une fresqur éromanaisque, avec des machines c’est une idée de lanimateur sociocul, tout le monde de la maison de retrete au colége. »

« Est-il assez chic pour ne pas sortir ce soir ? Il se regarde dans le miroir. Il l’est.  Un chat repasse une énième fois sur la terrasse minuscule des voisins du rez de chaussée piétinant leurs semis  alors qu’ils ont pourtant posé contre la balustrade une pancarte  où est écrit en gros et rouge « interdit d’y passer ».

« A l’atelier d’écriture, on nous a  dit d’écrire tout ce qui passait par la tête »

« l ne supporte pa l’origial du 6ème ni le chat qu’il va crevé en l’empoisonant ; c’est sa femme qui m’adit tout ce qui  allait lui faire ; »

« Tireront-ils l’analchat bête à la carabine ? Pour enfin s’en débarrasser. Les gens cons ne sont pas forcément maladroits.”

« Impossible d’en faire une lecture publique, je vais tout brûler. Ya du boulot.   Quand on leur dit d’écrire ce qui leur passe par la tête, ils disent du mal des voisins.”

« Est-il heureux ? Pas  même. Le bonheur est une double peine : l’angoisse de le perdre et la douleur de l’avoir perdu.  C’est l’instant de la sieste qu’il préfère, à peine assoupi, qui précède le repas du soir.   Qui le prépare ce repas ? Le sait-il ? Qui l’attend ? Que lui-même, un peu plus tard assis devant son assiette de potage tiède. Pour l’instant, allongé sur son lit,  il  mesure la tranquille  pertinence des rayons du soleil au travers des persiennes (et pourquoi pas ?). On n’a jamais assez écrit sur la tranquille pépèretinence d’un rayon de soleil au travers de persiennes. Son monde, c’est comme un magasin qui ferme. Tout, chat, voisin, semis, raie de lumière, doit disparaître. »

« Qu’il est con celui-la avec ses grands airs. S’il était aussi bien que ça, il vivrait pas ici parmi nous ! »

« je suis sûr que l’animateur sociocul sait même pas écrire »

« Avec tous ces écrits de merde, j’ai matière. »

« Ca me rappelle quand on écrivait pendant la guerre »

« Il a même dit qu’on pouvait faire des fautes autant qu’on veut. »

« A la mairie, y disent qu’y faudra arrêter ce bordel, vous avez vu en plus combien ça coûte ! »

« Si on nous fait écrire ensemble, ils disent qu’on  s’entendra mieux »

« Et disparaîtra même ce qu’il a déjà oublié : le triple sifflement de la locomotive, les Indiens sur la corniche, l’attaque de la diligence, les silhouettes, les visages, les odeurs, les bruits, les couleurs, les musiques, les mots, les mots, les mots et les bulles mêmes qui entourent les mots ».

 


Le chasse-neige

 

neiges.jpg 

Il neige.

Bonnet rouge, anorak bleu, bottes vertes en caoutchouc,  pelle à la main, les matins de neige, le voisin m’attend à la porte de l’immeuble.  Le ton est professionnel, 27 cm dans la cour et moins 9, à 6 heures, sur mon balcon.  Je dis Oh !   Le voisin jubile, On fera mieux demain !  Il me montre l’étroit sillon qui permet de rejoindre la rue, Regardez, j’ai fait la trace. Moi, je redis, Oh !   

Le voisin, quand il neige, est  un homme heureux, mais  je ne peux le quitter sans qu’il m’entretienne de sa pelle, une Duralextra de chez Gouvy en alu à plateau de 29 cm, Il faut pas plus, sinon après c’est trop physique! Il me dit aussi  où il l’a achetée, la pelle, son prix, que si je veux la même, justement, il peut m’en obtenir un, de bon prix, et  comment il s’y prend pour retourner la neige et la mettre en petits tas, Si, si, c’est toute une technique ! et quels sont les avantages et les inconvénients comparés de la pouzzolane et du sel, et que s’il a le temps, il ira aussi dégager la neige vers la chaufferie, parce que,  On ne sait jamais! 

Mon voisin si taiseux par temps sec devient intarissable quand il neige. On pourra le voir, toute la journée,  pelleter, déblayer, jeter des poignées de sel et parler aux passants. 

Les gamins du quartier l’ont surnommé « le chasse-neige ».


 

 

Odette ou la constante griotte

Odette.jpg

 

 

Odette fonctionnait à la griotte : une griotte par copie. 40 copies, 40 griottes.
Les griottes macéraient dans un bocal d’eau-de-vie posé sur son bureau. Sa correction finie, Odette était ivre. Mais tous les élèves avaient la moyenne. Elle pouvait alors rouler sous la table et dormir du sommeil du juste.

 

http://www.educpros.fr/detail-article/h/2793ea6a0f/a/andre-antibi-chercheur-en-didactique-la-constante-macabre-ca-suffit.html

 

Apparences

 

apparences-4-f.jpg

 

 

Sa femme est assise dans le hall de l’hôtel. Comme il la croit ailleurs, et qu’elle s’est fait couper les cheveux, il ne la reconnaît pas:
– Tiens ! pense-t-il, une jolie femme!

Quand, assise dans le hall de l’hôtel, elle voit passer cet homme au regard amoureux, elle ne reconnaît pas son mari.
– Chic ! se dit-elle, Georges Clooney est descendu ici !


Le jour des morts

 

 

 

La mort n’est rien ; et la mort de quelqu’un est tout. »

Cioran (Cahiers 1957-1972) NRF Gallimard

 


 

croix3.jpg

 


 

Comme les années précédentes il avait pris des photos géolocalisées des tombes, il  retrouvait maintenant facilement ses défunts avec son  GPS  dans le dédale des cimetières urbains. Les satellites veillaient au grain et ça lui plaisait assez que du ciel viennent les adresses des morts. En se déplaçant, il chipait des fleurs sur les tombes. Synthétiques, naturelles, jaunes, rouges, blanches, violettes. Il obtenait des bouquets hétéroclites mais, in fine, présentables. 

 

Quand la voix métallique lui disait dans l’oreillette qu’il était arrivé, il stoppait net en imitant, par une légère contraction du fond de la gorge et un pincement des lèvres, le couinement des freins et le crissement des pneus.  Il se comportait à pied comme s’il était en voiture :  il faisait donc une rapide manœuvre pour « se garer » toujours en marche arrière, les yeux  face à la stèle,  dans les allées X, Y ou Z des parcelles A, B ou C des division Nord, Sud, Est ou Ouest des cimetières visités. Vroum! Vroum!  Demi-tour  à droite, deux pas en arrière, un pas en avant. Vroom ! Vroom ! Moteur enfin coupé. Quelqu’un passant par là l’aurait pris pour un fou. Il mettait les fleurs dans d’affreux vases en ciment gris.  Qu’étaient devenues  celles de l’année précédente ?  Faisait une prière en latin.  S’admirait de pouvoir mêler, dans de telles circonstances, modernité et  tradition. S’efforçait  de ne pas penser. Et surtout pas aux morts. Garder les yeux au sec. Ne pas être triste.  

 

Chaque fois, il l’était quand même.  Les pitreries ont leurs limites. Il aurait aimé savoir où étaient leurs âmes?  Alors, machinalement, il  tapait d’un doigt AME sur le clavier digital du GPS.  Le petit appareil interrogeait  le lointain satellite.  Il entendait la  voix métallique répéter patiemment: recalcul recalcul, recalcul . Le ciel prenait  son temps.  L’indication tombait enfin, toujours la même: faites demi-tour, faites demi-tour, faites demi-tour. Il éteignait le GPS. Il pouvait retrouver seul la sortie.

 

 


  

Hep! Toi, là-bas?

 

 

chaus.jpg

 

 

 

– Hep! Toi, là-bas?

Althusser m’interpelle ?

Non, c’est le gardien de la salle des sports qui veut examiner la semelle de mes tennis. Des gravillons pris dans les rainures pourraient rayer le parquet.

 

Il agite une brosse, je dois obtempérer. C’est le rituel humiliant pour accéder à l’aire de jeu et   à l’instant de gloire.


http://www.cairn.info/article.php?ID_ARTICLE=CM_067_0222

http://www.ciepfc.fr/spip.php?article47

http://ledroitcriminel.free.fr/dictionnaire/lettre_a/lettre_a_as.htm