Allo maman bobo

 

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…en fait d’infirmités, je suis bien pourvu et ne redoute la concurrence de personne, je ne suis pas un parvenu.    (E. Cioran)

 

Question  bobos, comme Cioran, j’ai mes quartiers de noblesse. Je tiens ça de ma mère, malade chronique, magnifique et intraitable. La maladie était sa chasse gardée et le médecin son gibier. Elle ne semblait malade que pour prendre en défaut la science du malheureux toubib. Je la revois jubilant en lisant l’ordonnance,  « C’est un âne, pas étonnant qu’il ait fait Médecine ! ».

 

Les cheveux en quatre

 

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C’est fini. La coiffeuse déplace lentement le miroir derrière ma nuque et me demande si ça va comme ça. Chaque fois, je réponds  en souriant: « Oui, ça va très bien, merci ». Comme je suis très myope et que, le temps de la coupe, j’ai posé mes lunettes sur la tablette devant moi, en vérité, je ne vois rien.  

Mais, remettre mes lunettes avant de répondre donnerait à mes paroles une solennité  d’autant plus  embarrassante  que je serais censé alors voir ce que tout le salon peut voir : ça ne va pas!  

 Il me faudrait donc, soit dire la vérité : « Non, ça ne va pas » et m’engager  dans une discussion périlleuse qui pourrait se conclure par un humiliant « Ce n’est pas ma façon de couper les cheveux  qui pose problème, Monsieur, mais la forme de votre tête ! », soit mentir, les lunettes sur le nez, et laisser croire que je manque totalement de lucidité quant à l’état de mon crâne, une fois ses cheveux coupés. 

Compte tenu de mon statut, maintenant bien établi au village, d’arbitre des élégances (je suis responsable au conseil municipal de la commission « embellissement »),  je préfère de beaucoup que les gens du salon expliquent ma réponse par ma forte myopie (le pauvre, heureusement, il n’avait pas remis ses lunettes!) plutôt  que par une défaillance grave de mon jugement esthétique. 

Comme dit un proverbe houbiste* « Le sage n’a pas besoin de lunettes pour ne pas voir ».

 

* Le houbisme est la doctrine philosophique du Marsupilami : « Houba ! » 


Une vie de chien

 

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Il souffre d’être seul.
Que faudrait-il que je fasse pour avoir des amis ? Suffirait-il que je change de nom? Changer de vie? Dois-je aller même jusqu’à changer de moi?
Il se pose toutes ces questions en promenant (sans laisse et sans muselière) son énorme chien.
Quand on lui  dit que c’est son chien qui gêne sa vie sociale, il n’en revient pas.  Il explique qu’il est plus lui-même avec son chien que sans.
La preuve, c’est que quand je sors sans mon chien, on ne me reconnaît pas.
Comme on insiste, il se met en colère et envoie son chien sur nous.


 


l’homme aux pensées concrètes

 

 

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Villa Malaparte

 http://chroniquesitaliennes.univ-paris3.fr/PDF/44/Talamona.pdf

 

 

Ses jours de repos, il n’a pas une minute à lui.  Il s’affaire de la cave au grenier, du jardin à l’établi. Il  sait toujours où il va.  Il lui manque 3 doigts et 2 orteils, perdus dans les travaux domestiques. A coups de tondeuses et de scies égoïnes. Il porte sur le corps des cicatrices laissées par ses outils. Il claudique.
Calé dans mon transat, plongé dans une demi-sieste, du haut de ma terrasse, d’un œil,  je l’observe et souris:  cet homme blessé est heureux.

Aussi, quand j’apprends qu’il déprime, je tombe de haut.
Surtout qu’il dit que de me voir à ne rien faire, à la longue, l’a miné. Il m’envie, il aurait  aimé être comme moi. Avoir des doigts de pianiste. Il m’interroge car ça le turlupine :
– Comment pouvez-vous rester ainsi sans dépérir d’ennui ?

Que lui dire sans l’accabler davantage ? Que je prends plaisir à ne pas remplir ma vie ! Que je fais mon bonheur de l’ennui ! Je n’ose. Je l’invite à s’asseoir à mes côtés , sur la terrasse, à l’ombre des steulitis géants et  des poulicasses nains pour partager l’horizon d’eau, de roches et de ciel mêlés.
– Regardez, on dirait le Sud, et le temps dure longtemps, plus d’un million d’années. Et toujours en été.

Mes arbres rares le fascinent.  


 


Juninho

 

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Villa Gillet

 

Assis à la terrasse du grand café du Clos Jouve, nous parlions littérature tandis que des jeunes femmes parfumées, dans des robes légères, descendaient le boulevard de la Croix-Rousse, sans doute à la recherche de la Villa Gillet où se tenaient les assises internationales du roman. A leur passage, des supporters aux couleurs de l’Ol, qui attendaient le car pour le stade de Gerland, les sifflèrent gentiment en agitant des pancartes à la gloire de Juninho.


– En fait, j’aurais aimé écrire comme il tire un coup franc.

– Comme Juninho

– Oui, comme Juninho



Coup franc

 

Comme toujours, Juninho a le regard triste. Il attend un long moment, immobile, avant de tirer le coup franc. Le but est loin, à 37 m, ont précisé les journalistes à la télé. Il frappe sans trop d’élan. La balle s’élève haut, à droite, passe le mur, redescend, hésite, puis part à gauche. Le gardien, surpris par ce ballon flottant, plonge en vain. Juninho a marqué. La foule exulte. Il sourit.

 

 

 

http://www.villagillet.net/section/0/21
http://www.dailymotion.com/video/xj60t_tous-les-coups-francs-de-juninho_sport

 

 

 

 

Règlement de comptes

 

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Sarah SZE

Untitled (Portable Planetarium), 2009

 

 

 

 

Son truc, c’est de s’intéresser aux grandes causes du monde. Il me reproche avec mépris mon nombrilisme : – Oh, toi et  tes petits problèmes!  

Je lui lui réponds souvent : – Tu sais, d’où je suis, y a que moi qui compte!  

Je passe mon temps chez moi, de la chambre au salon, par la case cuisine, pas à pas, seconde décomptée après seconde, tandis que lui, fulgurant, encyclopédique, traverse le monde et les siècles.

Je pense inlassablement le quotidien, le banal, l’intime.  Lui, brasse l’Histoire. D’un  insecte écrasé, d’un rhume, je fais  mon miel, un roman, une aventure.  Il ne peut écrire que sur fond de génocide ou de révolution.

Je lui dis souvent : – Regarde-toi dans un miroir, tout y est, tu as le monde à domicile, Pourquoi aller chercher ailleurs ?   
 

Un jour, il me traite d’auto-centré et c’est le mot de trop.  Haineux, nous en venons aux mains. Quand je lui plante dans le ventre le couteau de cuisine, sur son visage, plus que la douleur, je lis la surprise.

Un coup de couteau, bien placé, et voilà un corps qui se vide. La baudruche se dégonfle et le monde, brutalement, rétrécit.  Dans le sang et la mort, l’universel rejoint  l’anecdotique. Et vice-versa. CQFD.