la seconde visite

 

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Le médecin spécialiste qui me soignait n’est plus. Suicidé. Sans raison. C’est mon généraliste qui m’a appris la nouvelle. Avec précaution. Il sait que je suis sensible.

Je le connaissais peu, ce spécialiste, je ne l’avais vu qu’une fois. Mais le courant est passé. Je suis sorti en forme de sa consultation. Du coup, je l’aimais bien.

J’ai des regrets. Si j’avais pu lui dire, – « Docteur, je vous aime bien, j’ai besoin de vous ». Peut-être que ça l’aurait aidé dans ce moment difficile ? Un malade, c’est fait aussi pour ça.

Mais comme il m’avait presque guéri, j’ai tardé à lui faire cette seconde visite.


la parabole du perchiste

 

 

 

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Je suis capable de tenir en équilibre à la pointe du pied, pendant de longues minutes, un balai posé sur son manche. Une fois j’ai même dépassé l’heure. C’est une activité  ennuyeuse et certainement peu télégénique. N’empêche, enfant, j’ai découvert, par hasard, ce don, le seul que je me connaisse, et l’ai entretenu en m’entraînant.  J’ai de la chance. Tout le monde, ne peut se dire, comme moi : « j’ai trouvé ce que je sais faire ».


Je pense au saut à la perche. A tous ces hommes et ces femmes de par le monde dont le seul don est de sauter à la perche mais  qui, comme elle ne leur sera jamais tendue, ignoreront toute leur vie qu’ils auraient pu sauter très haut avec. Combien de Serguei Boubka et de Yelena Isinbayeva oubliés ?



On me dit que la plupart des individus ont un don qu’ils n’ont jamais eu la chance de découvrir.   C’est certainement juste. Du coup je regarde d’un autre œil mon voisin. Mon voisin, un homme doué? Quand même, je doute. Quel pourrait bien être ce don qu’il n’a pas découvert ?

 


Colloque littéraire

 

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C’est temps libre. Je lis négligemment « Terrasse à Rome » assis à la terrasse d’un café romain. Elle, que j’avais repérée pendant la conférence, m’a vu.
C’est ce que je souhaitais. Elle s’approche et se risque:
– Vous aimez Quignard?
– Certaines phrases.
– Comme ?
– Ce que dit Meaume « Chacun suit le fragment de nuit où il sombre ».
– C’est joli.

Devant mon air surpris, elle ajoute aussitôt, dans un petit rire et en imitant James Bond:
–  Meaume…Jolie Môme…
Qu’une femme d’allure aussi fine puisse sortir pareille plaisanterie dans cet endroit magique sur un tel sujet à un homme comme moi qui représente assez bien, je crois, la fine fleur de l’intelligentsia européenne, m’accable.
Ainsi, j’aurais porté un bob Ricard sur un marcel crasseux, étalé mon “Equipe” sur les restes d’un jambon-beurre devant une Kronembourg basique, que c’eût été tout comme !
Le coup est rude, mais je réagis en gentleman. Je me force à sourire, me fends d’un « très drôle » et, pour me mettre sans équivoque à hauteur de la belle, soulevant un coin de fesse droite, laisse filer un pet sonore et nauséabond du plus bel effet.
C’est réussi. Elle rit aux éclats, s’assoit à ma table et dit:
– Je vous observe depuis le début du colloque et je savais bien que, comme moi, vous n’étiez pas de leur monde »

L’art mesquin

 

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Elle lui dit qu’elle l’a mis dans son tableau.
– La tache, au fond à droite, c’est toi.
Il l’aperçoit en effet, cette tache, qui bave un peu sur le ciel. Il s’éloigne, se rapproche, se décale pour voir l’effet produit.
Il lui fait remarquer qu’il y a aussi des taches ailleurs.
– Oui, oui, c’est sûr, je connais plein de monde.
Il est furieux qu’elle se moque, mais ne dit rien.
Ce soir, il trempera sa plume dans l’encre froide pour la coucher, seins nus, sur papier glacé.

 


 

 

Carton rouge

 

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Fragment du mur de Dan Perjovschi

Dessin à la craie

(Xème Biennale d’art contemporain de Lyon)

 

 

 

Pendant la dictature, le stade de foot  servait de lieu de détention. Comme le colonel était un ancien arbitre, il faisait en sorte que les prisonniers soient abattus par groupe de onze dans la surface de réparation, – une belle équipe, disait-il. Ça lui rappelait le temps où  sortant un carton rouge de sa poche et désignant du doigt le point de penalty,  il décidait  du sort de la partie. L’endroit était aussi idéalement placé, près de la fosse ombragée d’un sautoir. 

 
Pendant les périodes de démocratie, le stade était rendu à sa fonction première. Souvent, devant  l’extraordinaire engouement que connaissait le football, on était obligé de l’agrandir  pour qu’il puisse accueillir davantage de public.

Cela pourra toujours servir, disait  notre colonel redevenu arbitre.

 


 


Air shot

 

 

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Quand le toubib lui apprit  qu’il souffrait d’une bursite du gros trochanter,  il comprit tout de suite la difficulté qu’il aurait, dit comme ça, à convaincre son entourage que ce n’était pas une maladie honteuse. Il opta  alors pour ne déclarer qu’un banal problème de hanche.
En fait, comme souvent ceux qui débutent au golf, rêvant d’égaler Tiger Wood, il
 voulait taper le plus fort possible dans la balle. La tête de son club passait alors invariablement  au-dessus  de la balle et il effectuait ainsi, pour rien, à toute vitesse et tournant sur lui comme une toupie, ce que les spécialistes nomment un air shot.  De tous les coups manqués au golf, c’est  le plus humiliant.  A le répéter à chaque séance, il s’était détruit aussi physiquement.  Le corps, à la longue, se fatigue de la maladresse.
Bien sûr,  il ne pouvait raconter ça à personne.  Il répondait donc à ceux qui lui demandaient pourquoi il boitait, qu’il s’était fait mal à la hanche en bêchant son jardin.  Par ces temps de crise économique, c’était une explication qu’il jugeait plus convenable.