Autoradio

 

Retour d’Autriche sur l’autoroute en direction de Genève. France Inter : Guillaume Gallienne lisait du Stendhal.  A 120km/h, vitesse autorisée, dans le flux calme de la circulation, c’était la plus douce musique, un inattendu moment de bonheur. Nous avions abandonné la langue française pendant une semaine, elle nous revenait dans toute sa splendeur.

Je ne sais si j’aurais éprouvé autant de plaisir à écouter du Sollers  dont j’ai  sous la main le livre « Trésor d’amour » que j’ouvre, par ce  hasard qui fait bien les choses, à sa page 16:  « l’oreille sait où elle a quelque chose à voir »  

http://www.franceinter.fr/emission-ca-peut-pas-faire-de-mal-saison-2011-2012-stendhal-et-litalie

 

 

Un Tesson chasse l’autre

« Je suis empereur d’une berge, seigneur de mes chiots, roi des Cèdres du Nord, protecteur des mésanges, allié des lynx et frère des ours. je suis surtout un peu gris, parce que après deux heures d’abattage de bois, je viens de m’envoyer un fond de vodka. »

« Dans les forêts de Sibérie »  Sylvain Tesson  (Gallimard)

Le problème de Sylvain Tesson, c’est son père Philippe, une des plus belles têtes à claques du PAF (paysage audiovisuel français) avec FOG (Franz-Olivier Giesbert) . On comprend mieux  les besoins de  voyages longs et de solitude profonde du fils quand on connaît la logorrhée du père.

Lettres de Sibérie plutôt réussies quand Tesson  raconte les petites choses de  sa vie quotidienne d’ermite dans une cabane isolée sur les rives du lac Baïkal et parle de ses rencontres  avec ses voisins russes. Et puis, on ne peut être qu’admiratif d’un écrivain capable de couper du bois pendant deux heures !

Sibérie ou pas, la solitude conduit à faire de trois fois rien une aventure. Quand on est seul,  chaque instant est là pour tenir compagnie. Instinct de survie du solitaire?  Retour de l’écrivain aux origines de la littérature?  Les deux, sans doute, mon capitaine!
On lira le bouquin de Tesson comme un roman d’aventures ou/et comme la thérapie d’un individu qui s’est sorti du groupe (on comprend mieux les besoins de voyages longs et de solitude profonde du fils..etc. etc)

Le livre de Tesson requiert un lecteur « à point », comme on dit d’un steak. Pour l’apprécier à sa juste valeur, il faut le lire au bon moment et au bon endroit. Mais, il y a des Baïkal partout. Choisissez la bonne rive.

 

 

Les bonnes blagues de Cioran

A la date du 1er avril 1964, Cioran écrit dans ses Cahiers (Gallimard),

« Accès de mélancolie dont le diable même serait jaloux. On pense au début du cafard ; mais on ne peut plus penser lorsqu’il atteint à une intensité anormale.(Autrement : Passé un certain degré de cafard, on ne peut plus penser). Le grand cafard éteint l’esprit.

 Le 1er avril 1965, 

« Ce matin avant de me réveiller, j’ai fait un cauchemar d’une horreur si savante, si élaborée, que je défie peintre ou visionnaire de pouvoir jamais en imaginer un pareil. Quant à essayer de le décrire, je ne m’y risquerai pas » 

Le 1er avril, Cioran est donc porté à la blague majeure, existentielle. La bonne blague, c’est justement d’exister ! Je suis, donc j’en ris. La formule tient la route, même un 18 septembre.

Anquetil pour moi tout seul

 

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Saint-Etienne, jardin public de Badouillère, année 58, jeu d’enfants. 

D’une pichenette (le pouce fait ressort avec l’index), les gamins accroupis envoient leurs billes le plus loin possible. A l’ombre d’un arbre, ils ont tracé à la main un circuit sinueux  sur la terre  de l’allée qui conduit tout droit à la Grand Rue.  Chacun donne à sa bille  le nom d’un coureur : la mienne, rugueuse, mal dégrossie, c’est Gastone Nencini (il devait gagner le Tour de France en 1960). Mais comme je suis maladroit et que celui qui finit dernier la course doit abandonner sa bille aux autres copains, je laisse prudemment  ma bille Anquetil à la maison. Toujours. Je la garde précieusement dans la vitrine de mon lit cosy. C’est la sphère la plus colorée, la plus lumineuse, la plus parfaite. Elle irise d’or mes rêves.

 

 Anquetil, Fournel et moi.

Contrairement à Echenoz avec  Zatopek (Courir), Fournel avec Anquetil (Anquetil tout seul) ne touche pas l’universel. Vous l’avez compris, son livre est fait tout exprès pour moi. Le 12 octobre 1958, j’avais 10 ans, j’habitais à deux pas du Vel d’hiv, rue Désiré Claude, et je témoigne : Anquetil courut bien ce jour-là à Saint-Etienne. J’y étais et je l’ai vu et j’ai vu Paul Fournel.

Si vous voulez en savoir plus sur cette mémorable journée, lisez son livre jusqu’à la dernière page.

« Anquetil tout seul » Paul Fournel (Seuil)          « Courir » Jean Echenoz (Minuit)

Ma vérité sur Toussaint (Jean-Philippe)

 

J’avais découvert Toussaint grâce à Michel Polac qui en avait (bien) parlé dans son émission « Droit de réponse ». J’avais aimé La Salle de bain, adoré La Télévision, lu avec plaisir  Fuir et La Vérité sur Marie. J’ai donc acheté son dernier bouquin sur sa réputation. Je me suis fait  avoir ! L’écrit est si court  qu’on ne peut le résumer sans risquer de faire plus long. Je ne cours pas le risque. Au rapport prix/poids, ce livre fait payer cher le mot. Par temps de crise, c’est un luxe de lecteur qu’on ne peut se permettre.  On a beau dire « qualité vaut mieux que  quantité » où encore « les plus courtes sont les meilleures », ici, c’est court, simplement court. Toussaint nous fait quelques confidences – il n’écrit plus qu’avec un ordinateur, il est monté sur un cheval en Corse pendant l’été 2006 – qui mises bout à bout font son livre.  On peut penser que  « Minuit » ne  l’a publié que parce que Toussaint s’appelle Toussaint  et qu’il est connu par ailleurs. Comme « Fixot » publie des  chanteurs, footeux  et autres people. L’étrange ici, c’est que la notoriété de Toussaint tient à son habileté d’écriture  et que c’est donc un écrivain, un vrai, qui nous a fait un livre de footballeur!

« L’Urgence et la Patience »  Jean-Philippe Toussaint  (les Editions de Minuit)

 

Lautréamont à Montparnasse

C’est l’heure silencieuse où plus d’un être humain rêve qu’il voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls, couverts de taches de sang, comme un ciel noir, d’étoiles.    Lautréamont (les Chants de Maldoror)

 

La saison se prête à la visite, mais, à cause de la neige et du gel, le cimetière du Montparnasse est fermé. Trop dangereux, c’est écrit sur un panneau à l’entrée.  Un cimetière  interdit  aux vivants,  la météo fait bien les choses !  Aussi je ne verrai que les hauts murs d’enceinte  et derrière les grilles un départ d’allée et quelques  bouts de tombe.

J’aurais fait chou blanc s’il avait été ouvert. Je venais m’y recueillir sur la tombe d’Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont. Je  croyais, je ne sais pourquoi, qu’il était enterré là. Or ces restes ont été dispersés dans l’ossuaire de la tombe commune de Pantin.

Je ne regrette pas mon erreur. Pantin aurait été une expédition, et de l’autre côté du périphérique. L’hommage au poète maudit a ses limites.

Jojo la déprime

 

                                      La môme néant (Jean Tardieu) 

 

           

statue

                        Quoi qu’a dit ? – A dit rin.

                        Quoi qu’a fait ? – A fait rin.  

                        A quoi qu’a pense ? – A pense à rin.                                    

 

 

                        Pourquoi qu’a dit rin ?

                        Pourquoi qu’a fait rin ?

                        Pourquoi qu’a pense à rin ?

                                       – A’ xiste pas.


 

      Interview de Jojo la déprime.


Comment tu passes tes journées ?

 

– Je vais sur mon blog voir s’il y a des commentaires. Y en n’a pas. Personne le lit, mais moi je lis pas celui des autres. Je modifie un peu les textes. L’ordre des phrases. Les mots. Ça sonne plus juste. Ça change un peu le sens. J’aime bien. Le temps passe vite comme ça.

 

Tu as peur de t’ennuyer ?

 

– Non j’aime bien. Quand on peut s’ennuyer un peu, c’est preuve que tout va bien, qu’on n’a pas de gros emmerdes

 

Et tu fais pas autre chose ? Tu sors pas ? Tu essaies pas de voir des gens ?

 

– Sortir, voir des gens, c’est compliqué, il faut se laver,  se raser, s’habiller, se mettre présentable, faire une conversation. Avoir un plan quoi. C’est du boulot.

 

Mais là, avec ton blog tu as bien envie de dire quelque chose à quelqu’un ?

 

– Non, pas vraiment, c’est une contenance, oui tu sais, comme le journal qu’on tient dans ses mains pour ne pas avoir les mains vides, mais on ne le lit pas, ce pourrait être n’importe quel journal, c’est une contenance. Faire des phrases, ça donne une contenance à ma vie, c’est tout. Sans ça, je crois que ma vie aurait l’air bête.

 

Et tu répondrais à quelqu’un qui réagirait à ce que tu écris ?

 

– Non, trop compliqué de parler avec des gens qu’on ne connaît pas, il faut comprendre, se faire comprendre. C’est du boulot.

 

Pourquoi tu parles avec moi ?

 

– Avec toi, c’est pas pareil, j’ai pas besoin de me forcer, je peux dire n’importe quoi, même m’arrêter de parler, c’est gênant pour personne. Toi tu es comme moi, t’existes pas.

 

 

Paris Boulevard Raspail

copie

Il y a des quartiers mal famés qui vous renvoient dans votre passé et où il est préférable de ne pas traîner. On croit qu’on oublie parce qu’on n’y pense pas mais il ne demande qu’à revenir. J’évitais Montparnasse. Il y avait là des fantômes dont je ne savais pas quoi faire. J’en voyais un devant moi dans la contre-allée du boulevard Raspail.

Jean-Michel Guenassia – Le Club des Incorrigibles Optimistes – (Albin Michel)

 

On s’est croisé sur la contre-allée du boulevard Raspail, même taille, même corpulence, même dégaine. Je me suis dit, c’est pas possible, c’est  moi. Tout en marchant il lisait un prospectus. J’ai fait demi-tour, je l’ai suivi un moment. C’était la même démarche, le décalque de mon pas, du balancé de bras. Je lui ai tapé sur l’épaule, il s’est retourné. C’étaient mes yeux, mon nez, ma bouche, c’était moi. Je lui ai dit timidement, on se connaît non? Il m’a  regardé,  surpris, un peu gêné et m’a répondu, oui, bien sûr, excusez-moi, je n’avais pas fait attention, je lisais, et il a glissé le papier dans sa poche. Alors je l’ai pris par la main, elle était  tout comme la mienne, longue, maigre et froide, et je l’ai entraîné sur le côté,  vers  l’immeuble qui fait angle arrondi avec la rue de Vaugirard et on s’est regardé dans les grandes baies vitrées du hall d’entrée. J’étais heureux qu’on puisse se voir ensemble. Cela faisait si longtemps ! Après on a fait quelques pas  sans échanger un mot jusqu’à la rue de Rennes. Il m’a dit alors qu’il lui fallait remonter vers la tour Montparnasse, j’ai répondu que j’allais, moi, à l’opposé, vers St Sulpice. Cela n’avait pas de sens. Mais j’avais bien senti qu’on devait se séparer, qu’il tenait  à garder ses distances.

 

Acte gratuit

 

Elodie, jolie fille de 15 ans aux nattes blondes, écouteurs sur les oreilles, trottine sur le petit chemin qui mène au crêt des Ombres. A la croix Mesniel, elle prend dans la forêt le  sentier à peine marqué qui grimpe vers la cascade.  Arrivée au bord de la falaise, là où    l’eau du ruisseau disparaît pour aller se fracasser tout en bas sur les rochers, elle sort son iphone. Il est 17h15. Elle est dans les temps. Elle vérifie une nouvelle fois que dans les heures à venir il va  pleuvoir. Elle devra rentrer vite, elle n’a  pas d’imperméable. Elle envoie un texto à sa copine Marie «  G pl1 d’ID ».

L’homme avance d’un pas tranquille. Comme tous les jours, à la même heure, beau ou mauvais temps, il fait sa promenade, mon dernier tour de piste, a-t-il l’habitude de dire en rigolant à ses copains du café de la joyeuse boule. A 17h30, quand il passe  à la croix Mesniel,  il entend un cri venant de la cascade. Un hurlement d’effroi et de douleur. Cela fait longtemps qu’il n’a  pas pris ce sentier trop pentu pour ses vieilles jambes. Mais il doit aller voir, quelqu’un a besoin d’aide.  Quand il parvient essoufflé  sur le petit replat herbeux, il n’y a personne et tout est silencieux. Il s’approche du bord de la falaise et se penche dans le vide pour scruter plus bas l’entrelacs d’eau, d’arbres et de rochers.

Monsieur, Monsieur, une voix douce appelle. Il se retourne. Elodie est  là, nue, presque à le toucher. Elle  sourit, une main posée sur sa poitrine, l’autre pointant sur lui une mince baguette de coudrier.

Bien que l’alerte soit donnée assez tôt dans la soirée, le corps n’est retrouvé que le lendemain, les fortes pluies  qui se sont abattues sur la région ont  rendu les recherches difficiles. L’homme brisé gît  dans les éboulis, la tête ensanglantée. Les gendarmes ont conclu à une chute  du haut de la cascade.  Les gens, même âgés, sont imprudents.

Dans le salon, Elodie  assise au coin du feu referme le livre que lui a passé Marie. « Les caves du Vatican » d’André Gide.  Elle observe parmi les bûches la fine baguette de coudrier et sa petite flamme orange qui crépite. Elle secoue ses nattes blondes, met ses écouteurs mauves, allume son iphone blanc, pose le doigt sur l’icône de Météo France.  Il pleuvra demain après-midi. Elle envoie un texto à Marie: « Lafcad C 1 mek vrMen b1« .

Céline, d’un blog, l’autre

 

Présentant ses vœux, l’auteur d’un blog littéraire (Paul Edel, près,loin ) cite ceux de Céline. Résultats : plus de 100 commentaires.  Souvent passionnés. Son billet précédent sur Proust  en avait attiré  28.  Dans le microcosme littéraire, Céline fait encore polémique et recette. Est-il ou non un grand écrivain? Vaste interrogation! Pour le reste, on sait tous que c’était un sale mec. Mais, début 2012, sur Céline l’écrivain, on continue de s’étriper.  Plutôt réjouissant, si la dispute littéraire reste  simple jeu de  société entre gens de « bonne  compagnie » !

Remettons  le débat à sa place. Ne surestimons pas  l’influence médiatique de Céline. En son temps,  que pesait Céline face à Maurice Chevalier ou à Tino Rossi ? Et aujourd’hui ? Que pèse le Céline du Voyage ou de Mort à crédit à côté  du JP Pernaut  de TF1 ou du Nikos Aliagas de la Star Ac, du Thierry Roland du foot et de M6 qui ont tous, plus ou moins, écrit des livres? Dans ma cité (3000 habitants), assez représentative de la société française,  peu de gens ont lu Céline et beaucoup même ignorent qui il est ( petite enquête  conduite dans quelques associations et à la bibliothèque municipale). Toute tranche d’âge confondue,  on peut dire que, face aux animateurs ou présentateurs télé, Céline, question notoriété et influence,  n’existe  pas. Donc pas la peine de s’exciter ! De l’avis que nous avons sur le style de Céline, le sort du monde n’en dépend pas ! Ni l’ordre public !  Pitié! Pas utile de pondre une loi interdisant de lire et d’étudier Céline.

C’est  qu’il faut se méfier :  pour faire oublier les difficultés du présent,  le « passé « , surtout s’il fait débat et même littéraire, intéresse nos politiques.  Plus simple, en effet, pour eux de s’agiter sur ce passé que de construire un projet d’avenir.  Dit autrement : –  plus facile de s’occuper  des morts  que des vivants. Avec les vivants, il est urgent de prendre son temps,  d’attendre sagement qu’ils soient morts.

Avec cette gestion politique du passé fondée sur l’émotion, fluctuant en fonction de la conjoncture, guidée par les sondages, cette recherche d’une Histoire politiquement correcte qui fasse le plus large consensus, c’est à dire  électoralement rentable, on peut très bien se retrouver un jour avec un Céline au placard et son lecteur en prison.

Méfiance  donc! Débattons et disputons de tout, mais loin de la gendarmerie.