La vie de Jésus

Niéderthal, janvier 2017, photo jmg

Ses parents l’avait prénommé Jésus, sans penser que ce serait un prénom lourd à porter et pas de bon présage… 

Toujours est-il que la famille et les amis étaient venus à ce réveillon avec une multitude de cadeaux pour le petit Jésus. Beaucoup de cadeaux! Trop! Mais chez nous, Noël, c’est  cadeau! 

On les avait entassés près du sapin. Une pyramide géante qui montait jusqu’à la cime de l’arbre. Impressionnant! Et puis tout s’est écroulé…

On  ne s’en  aperçut, hélas, que trop tard… On était à rire, à l’apéro, au salon, autour de canapés au saumon fumé, blinis au caviar et flûtes à champagne.  

Quand on l’a découvert, sa petite  main dépassait à peine d’entre les paquets pailletés qui jonchaient le sol… Le bambin avait péri asphyxié , enseveli sous une avalanche de jouets.

Le cousin Alphonse qui avait déjà bu un coup de trop, ne trouva rien de mieux à dire aux parents, croyant les consoler, que pour Jésus, c’était une belle mort.

Une sombre histoire de confinement…

les risques collatéraux du confinement…

Chemin (photo privée jmg 2019)

Quand il voit la Skoda bleue de la gendarmerie garée à l’intersection de la route et du chemin de terre, il se planque sur le bas côté derrière une haie. Jules Delabert se trouve à bien plus d’un kilomètre de son domicile. Impossible de rejoindre Saint-Julien!  

Mon voisin m’a dénoncé, c’est sûr! C’est un sournois, toujours à sa fenêtre, planqué derrière les rideaux.  Mais peut-être qu’ un hélico m’a repéré ?   J’ai entendu un  drôle de bruit dans le ciel, un peu plus tôt. Etait-ce un drone? Tout est possible.

Delabert panique, craint que surgisse  derrière lui la patrouille vététiste! Il a entendu dire qu’on en aurait créé une pour choper les randonneurs. Alors, il est  fait comme un rat! Passe l’amende de 135 euros, mais  les reproches   des gendarmes,  « Monsieur, à votre âge, quand même! » et les bavasseries des gens quand  son histoire  fera le tour de Saint-Julien « Vous vous rendez compte! Le petit père Delabert! Ce monsieur si sérieux! Qui nous faisait la morale à l’école quand il était instit pour un oui et pour un non! On n’aurait jamais cru! »  Ça, il ne supportera pas! 

Seule solution, revenir sur ses pas, une centaine de mètres, et  prendre  a droite le  sentier qui descend à la ferme des Toines. Ensuite, plus loin, il pourra  traverser la départementale  hors de la  vue  des flics.

Descente difficile. Il n’a pas les bonnes chaussures. Son pied glisse sur le sol raviné. Il manque tomber.  Des années  qu’il n’est pas venu ici! Personne  n’y vient jamais. Les Toines ne sont pas de ceux qu’on aime approcher. Une mauvaise réputation  transmise  de pères en fils depuis des générations jusqu’au dernier Toine, vieux garçon, ultime rejeton de la lignée, qui s’occupe seul de l’exploitation depuis la mort de ses parents.

Le sentier débouche sur le côté nord de la ferme. Ensuite Delabert devra passer devant l’immense cour ouverte. Une traversée de l’enfer! Odeur insoutenable et bordel invraisemblable de carcasses de voitures, de bidons éventrés, de cageots démembrés,  d’amas de tuiles cassées,  de pneus usagés plus ou moins recouverts par des bâches en plastique. Et partout des outils ou matériels agricoles divers  et qu’il ne peut même pas identifier, laissés  au hasard, à l’abandon, ébréchés, édentés, rouillés, souillés. Sous un appentis en pisé, à moitié écroulé, on  aperçoit deux tracteurs   l’un, le plus petit, hors d’âge, graisseux,  bancal, avec des roues tordues et l’autre, flambant neuf,  qui du coup fait tache. Sans doute payé avec les sous avancés par le Crédit Agricole, pense Delabert

J’ai vu le chien trop tard, quand il a pris son élan pour me sauter à la gorge. Cet énorme beauceron a eu le vice de ne pas aboyer. Sous le choc, mes jambes  fléchissent.J’essaie de tenir mes bras le plus tendus possible pour éloigner ses crocs de mon visage.

Ils roulent au sol, presque enlacés dans un nuage de poussière. Delabert tremble de tous ses muscles, le molosse est plus fort que lui, il ne pourra tenir longtemps. Il est perdu.

C’est trop con de finir ainsi déchiqueté par un clébard! Je valais mieux,

Détonation,  hurlements à la mort  Le corps de la bête se raidit, devient inerte. C’est fini. L’homme à terre relâche son étreinte. Le fauve est vaincu.

Ce qui s’est passé?  le Toine, attiré par le bruit, est sorti sur le pas de sa porte avec son fusil. Voulant atteindre le visiteur inconnu, il a tiré dans le tas et occis son chien du premier coup. Le Toine n’ est pas maladroit, mais à cette heure de la journée, il a déjà pas mal picolé.  Hébété, il constate les dégâts, arme baissée. 

Mu par un instinct de survie, Jules Delabert se relève d’un bond. Qui l’en aurait cru capable! Et se jette sur le Toine, lui arrache  son fusil avant qu’il ne reprenne ses esprits. Le Toine n’offre pas de résistance.  Il   regarde Delabert l’air absent.

Me reconnait-il même?  Ce sera  trop long de tout lui expliquer et pas sûr qu’il comprenne. Quand je l’avais en classe comme élève, le Toine ne comprenait jamais rien! Et en plus désormais, il y a ce chien mort entre nous.  Une chose qu’il ne pourra  jamais me pardonner. C’est sûr, La perte de son chien a enlevé tout sens à sa vie. A-t-il encore envie de vivre?

Delabert a pris sa décision, il  se recule, met en joue, appuie sur la gâchette, oubliant de vérifier, dans le feu de l’action, que le fusil est bien un fusil à deux coups. Il l’est. Le Toine pivote sur lui-même, sans un cri, et s’écroule sur le cadavre de son chien.

Ensuite Jules Delabert doit  traîner les deux corps dans la fosse à purin.  Il en a  fini avec le chien, ça n’a pas été chose facile, le beauceron est lourd, quand il entend au loin des rires  et le grincement caractéristique de freins trop brusquement sollicités.  La brigade vététiste? Il ne manquait plus qu’eux! Vite, il  rentre à l’intérieur de la ferme et se retrouve dans une  sombre cuisine. Il aperçoit posés sur la table au milieu de  bols, verres et assiettes sales, deux  fusils, canons  relevés. Le Toine  aimait  chasser! Il s’assure  cette fois qu’ils sont bien chargés et à deux coups. Il choisit celui qui  semble en meilleur état et pose  l’autre contre le mur près de l’étroite fenêtre qui donne sur la cour. Il la laissera ouverte, mais fermera les volets juste ce qu’il faut pour ne pas être vu,  prenant soin  de garder l’espace suffisant au mouvement du canon lorsqu’il suivra sa cible. Il se tient prêt.

Les voix se rapprochent. Deux gendarmes casqués apparaissent sur leur VTT. Ils bavardent  et jouent en rigolant les équilibristes, contournant les obstacles dans le capharnaüm de la cour, se défiant  à qui mettra pied à terre le dernier. Sûrement de jeunes gendarmes! Mais qui se rapprochent dangereusement du corps du Toine encore masqué par les piles de tuiles, désolé pour vous les gars, mais c’est le moment ou jamais. Delabert fait feu deux fois. 

Jules Delabert est précis; Il est lui aussi chasseur. Le second gendarme surpris, empêtré dans son vélo n’a pas eu le temps de sortir son arme.  Delabert s’approche  des corps. Comme prévu,  ce sont des jeunes, peut-être des stagiaires, un garçon et une fille, morts sur le coup. Tant mieux! Ça m’aurait été pénible de devoir les achever.

Maintenant, Il lui reste le plus dur à faire, enfouir les deux nouveaux cadavres dans la fosse à purin près du chien. Et y mettre aussi celui du Toine. Et puis avec une fourche  arranger le tout pour  que rien, en surface, ne dépasse.

Mais avant, je dois  souffler un peu. Tout est allé si vite.Je suis épuisé! Pris dans l’action, je n’ai pas eu le temps de réfléchir.  Pourtant, je dois réfléchir. J’ai commis mes crimes sans préméditation. Si je suis découvert, devant un tribunal, ce sera un bon point pour moi. Ça ne doit pas m’empêcher de méditer après! Trouver un plan malin pour s’en sortir.

Un crime avec post-méditation! Est-ce une circonstance aggravante? Delabert en sourit… Il a  une idée! Faire croire à un coup de folie du Toine! Qui aurait tué les gendarmes et ensuite se serait suicidé. Simplet, mais plausible! Célibataire, alcoolique,  dépressif et agriculteur, le Toine coche  toutes les cases pour rentrer sans problème, en tant que suicidé, dans les probabilités statistiques annuelles de la police et de la gendarmerie.  Dommage collatéral du malaise du monde paysan! Et le tracteur neuf sera la preuve évidente de son endettement.  On n’ira  pas chercher plus loin. Le tour est joué! Il ne lui reste plus qu’à arranger la scène du crime. Mais comme on n’est pas ici  dans un roman policier, on  passera sur  les détails.

C’est fait. Delabert doit maintenant vider les lieux au plus vite… Sans oublier de remplir  une nouvelle attestation de déplacement dérogatoire. Il en porte toujours une vierge sur lui au cas où… Car s’il  est bien ici à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau de son domicile, il a  largement dépassé l’heure où il aurait du rentrer.

Nom, prénom, date de naissance…C’est déjà fait. Il n’a plus qu’à cocher la case  déplacements brefs liés à l’activité physique, inscrire une nouvelle heure de sortie, dater et signer. Il peut finir sa balade l’esprit en paix.

Il quitte la cuisine en laissant la porte ouverte, le Toine  allant se suicider  aurait-il pris la peine de la fermer?  Il traverse  la cour et s’éloigne en direction du bourg. 

Avant de parvenir aux premières maisons, Jules Delabert fait une pause. Il enfonce  sa casquette au ras des oreilles et mets son masque en prenant soin de bien couvrir son nez.  

.

 

 .

Un tramway nommé plaisir.

Penseur d’onnesaitqui, Venise septembre 2017(photo privée jmg)

Rien à faire ce soir-là. J’ai ouvert Télérama. Un Rohmer sur Arte ou un Tarantino sur la une? J’ai choisi Tarantino. Et  ma vie a basculé…    C’était « Django Unchained », ça m’a  plu, ça m’a donné des idées.

La fin surtout, quand les méchants sont punis, que tout explose. Alors, mission accomplie, justice faite,  Django sapé comme un seigneur,  rejoint sa nana qui applaudit. Je me suis levé  de mon fauteuil et moi aussi j’ai applaudi. Et cette nuit, pour une fois, j’ai bien dormi.

Au matin,  je n’étais plus le même homme, j’étais Lulu Unchained. Mon prénom, c’est Lucien.

Je me suis procuré une arme, un petit révolver, presque un jouet. Dans le quartier  Beaubrun,  c’est facile, quand on y met le prix.  J’ai appris à tirer.  Facile aussi. J’ai appris seul, prenant mes infos sur Internet. Et je me suis entrainé dur. Il y a plein de coins tranquilles dans la campagne, autour de Saint-Etienne. Je les connais par coeur depuis le temps que  je m’y balade. Seul, toujours seul. J’aime pas la compagnie.  Et puis un jour, je me suis senti prêt. J’ai mis une perruque, de  fausses moustaches, des gants. un blouson passe-partout, sans oublier, dans une poche, un petit sac souple à provisions gris.  Et je suis monté dans le tram. A Saint-Etienne, le tram, c’est une institution.

Il faut vous dire que ça fait longtemps que je ne supporte plus ces gars à capuche, écouteurs  vissés sur les oreilles, affalés, sur les banquettes du tram, les pieds posés sur celles  d’en face  et qui vous regardent  d’un air mauvais avant même que vous n’osiez les  déranger. Et moi j’ai jamais osé les déranger.

C’est même devenu  au fil du temps une obsession. Pendant 30 ans, cinq  jours sur sept, j’ai dû prendre le tram,  matin et soir, pour le boulot  et  ça a été humiliation, souffrance quotidienne de les voir me narguer, sûrs de leur force, et de ne pouvoir rien dire, rien faire  par crainte d’en prendre une. C’est vrai que physiquement je ne suis pas costaud. Pas du genre  à impressionner les foules. A cause de ça, toute ma vie, j’ai été obligé de baisser les yeux, de me taire. J’ai dû subir l’arrogance et le mépris des forts, des gros, des épais, des corpulents, des tout en muscles. Dans la jungle urbaine, je ne fais pas le poids, je n’existe pas. Au point même que parfois,  il m’est arrivé de faire le trajet à pied, et pourtant ça fait une sacrée  trotte de la Terrasse à Bellevue, tellement les gars à capuche, j’en pouvais plus de les voir…

Maintenant c’est fini. Avec mon petit révolver, c’est moi le plus fort. Je vais régler mes comptes. Prendre le tram pour mon plaisir.  

Je lui ai demandé  poliment d’enlever ses pieds de la banquette. Je lui ai dit  poliment que je voulais m’asseoir. Oui, m’asseoir, là, justement où il avait posé ses pieds. Ça s’est passé exactement comme je l’avais prévu. Il  m’a à peine regardé  et m’a dit de me casser. Il  a dit très précisément, Casse-toi grand-père!   (En plus d’être maigre, je suis vieux). Alors, j’ai insisté, j’ai commencé à lui faire la leçon, les places assises, jeune homme, ne sont pas faites pour qu’on y pose les pieds… Intérieurement je jubilais. Je savais comment il allait réagir et j’attendais cette réaction avec une  impatience gourmande. Quand il s’est  levé, l’oeil mauvais, menaçant, sans doute voulait-il me  donner un méchant coup de boule,  j’ai sorti le petit  révolver de ma poche.

Ce fut comme un miracle. Le gars à capuche s’est rassis, s’est dégonflé au sens propre du terme, est redevenu  le petit garçon qu’il n’aurait jamais dû cesser d’ être, balbutiant des excuses, sans doute pissant  dans sa culotte.  Et  j’avoue avoir pris du plaisir à voir ses yeux incrédules lorsque le coup est parti. Secrètement, en moi même, comme la femme à Django, j’ai applaudi. Le méchant à capuche était enfin puni. Dans le tram, bien sûr, personne n’a pipé mot.  J’ai dit tout fort, ne vous inquiétez pas, Mesdames, Messieurs, je travaille pas à la chaine, je tue à l’unité. J’avais lu quelque part, peut-être dans Télérama, qu’un peu d’humour   fait passer en douce la violence. Personne dans le tram n’a ri. Je suis descendu place Marengo. et un peu plus loin, hors du champ des caméras de surveillance que  le maire LR a fait poser partout dans le centre ville, j’ai rangé mon déguisement, blouson compris, dans mon sac souple à provisions gris. 

Dans les mois qui ont suivi, j’en ai buté quelques uns de ces gars à capuche aux pieds posés sur les banquettes. J’ occupais ma retraite.  Le temps passait vite. Par précaution, pour ne pas me faire prendre, j’espaçais mes exécutions, je changeais de stations, d’heures, de jours, de lignes.

J’ai fait la une des journaux, on m’appelait le « tram killer », le « serial capuche »  et même, dans une revue littéraire, ça, j’avais bien aimé,  « l’homme qui n’aimait pas qu’on pose les pieds sur les banquettes de la STAS », (ndlr: l’équivalent stéphanois de la RATP). Grisé par la célébrité, j’aurais pu donner une autre dimension à mon entreprise, faire exploser tout un tram par exemple, mais ça faisait trop de victimes innocentes, la femme à Django n’aurait pas aimé, et puis je n’avais pas les moyens de Tarantino…

 A la longue, je me suis lassé..  J’ai pris moins de plaisir…J’ai réfléchi aussi… C’était intellectuellement limite de tuer pour raison de savoir-vivre. Dans les médias, certains commençaient à m’appeler « Monsieur Propre » et j’éprouvais une réelle gêne à devenir le justicier des incivilités, l’icône des partis d’ordre. L’ordre, la morale, c’était pas trop mon truc. J’avais tué pour mon compte personnel, pour des  raisons intimes, pas pour la société…   Et puis, à force de voir leurs yeux incrédules quand je pointais sur leur coeur mon petit révolver,  je m’étais mis à les aimer un peu ces petits gars à capuche. Je devais arrêter.

Un jour, sans trop savoir pourquoi, je me suis assis dans le tram et j’ai posé mes pieds sur la banquette d’en face.  Un vieux con pas très costaud est venu me demander de les enlever et s’est mis à me faire la leçon, à votre âge, Monsieur, vous n’avez pas honte de… Je lui ai dit, casse-toi grand-père,  et comme il insistait, j’ai sorti mon révolver et j’ai tiré. Et j’avoue avoir pris du plaisir à voir ses yeux incrédules lorsque le coup est parti.   Personne dans le tram n’a pipé mot. J’ai plaisanté, vous en faites pas Mesdames, Messieurs, un coup de feu ça va, deux coups, bonjour les  dégâts ! Personne n’a ri. Dans les transports en commun   les gens perdent le sens de l’humour. Je suis descendu à Marengo.

Chez moi,  j’ai brûlé tous mes déguisements. Il y en avait un stock.  Le soir, j’ai regardé le Rohmer que j’avais pris soin d’enregistrer. C’était « Le genou de Claire», et ça m’a  plu. La nuit, j’ai bien dormi.

Au matin, j’étais un autre homme. J’ai fait mes bagages et  je suis parti m’installer sur les bords du lac d’Annecy.

Mortelle randonnée

venise
Venise expo Damien Hirst 2017

Elle l’a écrit noir sur blanc au bas de l’ordonnance : marche journalière d’au moins 30 minutes. La toubib a insisté, pour ce que vous avez, Monsieur Lenoir, vous devez absolument marcher. Il est ressorti consterné du cabinet médical,  ses veines de jambes qui se bouchent, passe encore! Mais être obligé de marcher! 

Le lendemain, Augustin Lenoir  se rend donc  à pied au Géant Casino.  Là où il a l’habitude de faire ses courses, mais en bagnole. Il porte en bandoulière son sac à provisions avec, à l’intérieur rangé, par précaution, son mini parapluie. Le temps est menaçant.

Trajet interminable. Exactement 27 minutes! Il n’a fait que regarder sa montre et se trouve maintenant face aux imposants bâtiments du centre commercial.

Hélas, il doit encore franchir les multiples sorties et entrées d’un gigantesque rond point qui semble avoir aimanté la totalité des automobiles de la ville. Quel bordel! L’odeur et le bruit sont  insupportables.  Rien n’est prévu pour  un piéton. Il va jouer sa vie à la roulette russe!.  Mais il ne peut avoir marché  pour rien! Il se lance.

Appels de phares, crissements de pneus, hurlements des avertisseurs, il manque plusieurs fois d’être écrasé. Et  toutes les injures dont on le couvre et qu’il ne peut entendre…

C’est que Monsieur Lenoir on ne fait pas obstacle aux braves gens qui roulent avant les fêtes de Noël vers les supermarchés!  On ne fait pas obstacle aux enfants qui rêvent de jouets et de confiseries, aux épouses qui rêvent de parfums,  aux maris d’alcools forts. Les familles veulent ta peau!   Et  leurs paisibles berlines   se sont transformées en effrayantes machines de   mort.

Lorsqu’il  parvient en sueur, le coeur battant, dans une sorte de no man’s land d’herbes folles qui sépare les voies de circulation des premiers parkings, Augustin Lenoir comprend qu’il est sauvé. Il ne lui reste  plus qu’une centaine de mètres à parcourir pour se retrouver  en terrain connu.

C’est à ce moment que Ferdinand Biron l’aperçoit. Ferdinand Biron est GISCBV (garde intermittent stagiaire citoyen bénévole vigilant) chargé de renforcer la sécurité du centre commercial pendant la période des fêtes. Il a  retenu de son très court stage de formation qu’un individu accédant à pied à un centre commercial péri-urbain est forcément un homme dangereux qui remet en cause le système… Donc un possible terroriste. Aussi Ferdinand Biron soulève lentement le canon de son fusil mitrailleur.

Augustin Lenoir, lui, s’est arrêté  pour reprendre son souffle. Il commençe à pleuvoir. Il a  posé son sac à provisions  sur le sol. Il en sort son parapluie.

Dans un pays en état d’urgence, rien, hélas, ne ressemble plus à un pistolet automatique qu’un parapluie rétractable.

Lost

 

 Dans la nuit une partie de la chaussée s’est effondrée.  Sous le bitume, une grande quantité de terre a été emportée. Au matin, on découvre le trou. Un mètre de diamètre environ. Juste devant la porte du garage de l’auberge où  les membres de l’association SAS (ski, amitié, scramble), ont l’habitude, chaque année, de passer une semaine en mars.  C’est la consternation dans le groupe car les trois fourgons  qui servent au transport jusqu’au pied des pistes sont bloqués à l’intérieur. Dans la rue, les gens s’arrêtent pour regarder. Deux agents de la ville posent des barrières de sécurité.

 Heureusement, le patron de l’auberge s’est débrouillé pour se faire prêter d’autres véhicules.  Ils sont arrivés sur les pistes avec du retard, mais la  journée de ski est sauvée et c’est l’essentiel. A  leur  retour, en fin d’après-midi, tout est rentré dans l’ordre: le trou est comblé. Ça sent le goudron frais. Seul un tractopelle est resté  sur place.

C’est seulement au repas du soir, quand ils passent à table et voient la chaise vide devant le bol de potage qu’ils s’étonnent, mais où donc est passée Henriette?

Cette histoire de trou ce matin a  en effet perturbé tout le monde et personne n’a fait attention à qui était avec qui pendant la journée.  Mais il faut se rendre  à l’évidence, personne aujourd’hui n’a vu Henriette !

Aussitôt Victor et Roger, les plus agiles, se précipitent vers sa chambre.  Ils reviennent la mine sombre. La porte était ouverte, le lit défait, et Henriette,  c’est sûr, n’a pas skié de la journée!  C’est maintenant un silence pesant dans la salle à manger.

Et si elle était tombée dans le trou ! s’écrie soudain Albertine qui explique, c’est  possible, car Henriette est insomniaque, je sais qu’il lui arrive souvent de sortir la nuit pour aller prendre l’air!  

Le patron de l’auberge ajoute, oui, c’est bien possible! En plus, depuis cet hiver, l’éclairage du village s’éteint à minuit ! J’étais pas pour, on n’y voit plus rien dans les rues! Et je leur avais bien dit à la mairie que  ça finirait mal! 

C’est alors l’affolement général, on prévient le maire, les gendarmes, les pompiers, puis l’entreprise de Travaux Publics qui a comblé le trou. Vers minuit, sous les faisceaux des   projecteurs, dans le hurlement des sirènes et le clignotement des gyrophares, face aux caméras de FR3 et de BFMTV, devant un parterre d’officiels en costume ou en uniforme, les ouvriers commencent à creuser et les secours à se préparer. De la fenêtre de sa chambre, vêtue d’une légère nuisette, Albertine observe.

Elle tremble de froid et de peur, je t’aime bien ma petite Henriette, mais, mon Dieu, faites qu’ils te trouvent bien là, au fond de ce trou, sinon, moi, de quoi j’aurai   l’air ? Avoir fait déranger tout ce monde pour rien!  

In these twilight hours…

Soulage (extrait)

                                                                                     Soulage  (extrait)

 

Il y a eu ce chien au pelage noir sorti d’on ne sait où.  Qui nous frôla les jambes, puis accompagna notre ballade toute cette fin d’après-midi. C’était le début du printemps, le premier jour de l’heure d’été. Il faisait beau, l’air était doux. Nous marchions sur les chemins qui suivent la ligne de crête, quelque part dans les Monts du Lyonnais.


En fait, le chien, il nous précédait quelques mètres,  se retournant de temps en temps pour voir ou nous en étions. A chaque  croisement, quand nous avions pris un chemin différent du sien, il s’arrêtait, relevait la tête, nous regardait, revenait aussitôt vers nous et repartait devant.  Nous avons trouvé ça plutôt sympathique et amusant. C’est vrai que se promener dans cette campagne, depuis le temps qu’on en pratique tous les chemins, c’est plutôt ennuyeux. Tout y est si prévisible. Et puis cela faisait longtemps qu’un être vivant ne nous avait pas témoigné aussi durablement une tel attachement. On s’est pris au jeu et on a décidé de suivre sa trace plutôt que de lui imposer la nôtre
.
Va où tu veux bon chien! Sois notre guide, on te suit!
Alors on l’a suivi. S’émerveillant de son obstination à nous conduire et de sa patience à nous attendre lorsque nous nous arrêtions pour nous reposer ou regarder le paysage. Quand il a pris ce chemin pentu qu’on connaissait mal et qui s’enfonçait dans une forêt de sapin, beaux joueurs, on l’a suivi.Maintenant, les arbres cachent le ciel, la marche devient plus difficile. Cela descend beaucoup. Il y a des cailloux pointus qui font mal à la plantes des pieds et tordent les chevilles. Le chien a  disparu. 

Et puis  dans la pénombre, soudain, des yeux injectés de sang… Oreilles dressées, poils hérissés, babines retroussées, gueule  effrayante ouverte sur de terribles crocs, notre paisible chien nous fait face. C’est un loup.

Nationale 7

 

 

Installation  (allée des Soupirs, Panissières)

Emile, dit le vieux-beau, file vers la côte d’Azur pour une énième tournée des grands ducs. Cheveux blancs et clairsemés au vent, écharpe beige au cou, il roule sur la Nationale 7, entre Roussillon et Bollène. Petit cabriolet anglais, rouge, désuet. Ses enfants ont grandi. Les enfants de ses enfants aussi. Il ne se souvient pas des prénoms ni des anniversaires. Il n’a jamais fait beaucoup de cadeaux, ni donné de baisers, ni séché de larmes… Il est un peu à la ramasse, Emile, à contre-temps. Mais libre.

En sens inverse remontant prudemment vers Paris, entre Bollène et Roussillon, voici le papy cadeau Fernand. Dans sa Skoda Superb, un break gris. Il revient de vacances. Du Lavandou. Il transporte la dernière génération de la famille, les Amandine, Florian, Gabin, Marianne, Laetitia, Manon. Ça crie, ça rit, ça pleure, ça grimace autour de lui. Et puis il y a les arrêts pipi, les jeux, les taquineries, les bouderies, les petits bisous, les envies de friandises.

Le hasard fait qu’Emile et Fernand ont choisi, au même moment, la même station-service sur la Nationale 7 pour faire le plein.

Ils  remplissent leur réservoir, face à face. Essence contre Diesel enrichi.

Chacun se regarde, Emile, vieux loup solitaire, écharpe de tweed et Fernand, aïeul débonnaire, bermuda fleuri. Voyant l’autre, chacun pense, et si, comme lui, j’avais…Que serait ma vie?

Ensuite ils entrent ensemble dans la boutique Agip et se trouvent côte à côte devant la caisse enregistreuse.

Après, que s’est-il passé? On ne sait trop… Une chose inexplicable. En effet, quand ils sortent, ils ont échangé clés et papiers. Chacun monte dans la voiture de l’autre, comme si de rien n’était. Papy-cadeau dans la Triumph rouge et vieux-beau dans la Skoda grise. Les enfants, qui voient avec des yeux d’enfants, ne s’aperçoivent de rien. ( Pour vous, lecteurs dubitatifs, sachez que le regard des enfants se focalise sur les détails, et comme papy-cadeau et vieux-beau ont un grain de beauté à peu près identique sur la joue droite…).

Dès qu’il pose les mains sur le volant en bois d’acajou du cabriolet, Fernand, a des envies de femmes, d’alcool et d’aventures. Rapide coup d’oeil dans le minuscule rétroviseur intérieur. Il se  trouve fière allure! A lui, la belle vie!

Pour Emile, c’est quelques heures plus tard, la nuit venant, en réglant la climatisation électronique quadri zones du break Skoda qu’il se sent devenir pleinement pater familias comblé, prêt pour ces longues soirées d’hiver au coin du feu, petits-enfants sur les genoux à qui raconter des histoires d’ogres et de fées… Il était une fois…

Nos deux hommes sont heureux. Echange réussi.

Bon, après, bien sûr, ça se gâte… Dieu qui régit l’ordre des étoiles et des planètes, assoupi pendant le trajet Roussillon – Bollène, se réveille, voit les choses et ne peut les laisser en l’état… Sinon Dieu n’est plus Dieu!

Du côté de la Coucourde, la fragile Triumph fait donc une embardée et se prend de plein fouet la pile d’un pont. Près de Nevers, à Puyloubier pour être précis, la Skoda Superb grise, pneu avant droit éclatant, s’encastre sous un énorme camion. Et 8 morts, d’un seul coup d’un seul, viennent s’ajouter aux statistiques des accidents routiers du week-end.

Moralité: quand ta route est tracée, tu dois la suivre.

La machine

La machine

Dis, tu l'installes quand la machine?

Il a pris ce ton geignard qui agace … Je lui réponds que pas tout de suite, que pour le moment je n'ai pas le temps, qu'on ne peut pas faire n'importe quoi, qu'il faut lire la notice, que je ferai ça à tête reposée.

Il insiste, tu sais que c'est important pour moi cette machine! Maintenant, il pleurniche. C'est insupportable! Et pourquoi, en plus, il appelle toute chose, une machine!

Oui, oui, je te dis que je vais m'en occuper! Mais il n'y a pas que toi dans la vie! J'ai d'autres choses à faire! Tu peux bien attendre un peu! Tu n'es plus un enfant!

Il sanglote. J'ai soudain envie de le frapper. Je préfère sortir. En claquant la porte.

Dehors l'air est doux, c'est le début du printemps. Sur le boulevard, les gens se sont installés aux terrasses des cafés. Les femmes ont mis leurs tenues légères. Je les trouve belles. Je respire. Ma colère est tombée. J'ai tort de m'énerver. Tout ça ne me prendra que quelques minutes, je n'ai même pas besoin de lire la notice. Pour lui c'est important et pour moi c'est rien, à peine un petit quart d'heure.

Quatre à quatre je monte l'escalier. Je n'aurais jamais du lui parler comme ça. Je vais m'excuser, l'embrasser, lui dire que je l'aime. Je savoure d'avance le plaisir que je vais lui faire.

Il ne tourne pas la tête lorsque j'entre dans le salon. Il est, comme je l'ai laissé, assis dans un des fauteuils, mais immobile, endormi. Mort.

Je me laisse tomber à côté de lui sur l'autre fauteuil. Triste, plein de remords, anéanti aussi par toutes les formalités à faire et tous les papiers qu'il va me falloir remplir. J'essaie de chasser ces idées honteuses qui me passent par la tête comme : ce n'est pas encore demain la veille que je vais pouvoir aller me balader tranquille sur le boulevard et m'installer à la terrasse d'un café pour voir passer les filles. Que n'est-il mort en hiver!

Pour le salut de mon âme, il faut absolument que je me concentre sur ma peine. Uniquement sur ma douleur. Que je sois pleinement le fils éploré qui vient de perdre son père. Impossible! Devant moi, posé sur le sol, il y a le colis livré par Amazon, à peine ouvert lors de la vérification d'usage. Et me trotte dans la tête cette question infâme qui me conduira droit en enfer, sur leboncoin, combien vais-je bien pouvoir tirer de cette" machine" qui n'a jamais servi?

Un joli coup de golf

Balle égarée (Druids Glen, Irlande 2013)

Il arriva au départ du 13. Trou classé le plus difficile. Et il l’était. Il n’avait ici que rarement réussi le par. C’était souvent bogey, voire double ou triple, parfois même, ensablé dans un bunker, l’humiliation de ne pas finir et devoir alors mettre une croix sur la carte de score. Le début était étroit, bordé de buissons de ronces, en légère montée. Ensuite, il y avait ce dog-leg à gauche presque à angle droit qu’il fallait négocier en aveugle. Ne joue pas trop long, ni trop court, ni trop bas!

Il posa la balle sur le tee, vérifia qu’elle était à la bonne hauteur, se recula lentement et regarda le ciel, à l’horizon, au-dessus de la forêt. Regarde toujours le ciel avant de frapper! Il s’avança et respira profondément. Une fois en position, le buste incliné, les pieds légèrement écartés, les yeux fixés sur la balle, il devait s’arrêter de penser, faire corps avec le club et le laisser aller. C’était l’instant critique. Surtout ne pense plus. Ne pense même plus qu’il ne faut pas penser !

A l’impact, il y eut un joli bruit. Puis une belle et longue trajectoire sur la gauche, légèrement incurvée. La balle passa la ligne des arbres et disparut. Son cœur battait très fort. As-tu réussi le swing parfait? Il marqua en tremblant son coup sur la carte -Joueur consciencieux et méthodique, il inscrivait tous ses coups joués – et la remit soigneusement dans la petite poche haute de son sac en la laissant légèrement dépasser afin qu’il puisse après chaque coup joué aisément s’en saisir. Il était maintenant pressé de savoir où était allée sa balle, mais en joueur avisé, il ne changea pas le rythme de ses pas. Au rythme de tes pas tu conduiras ta vie !

Il jouait souvent seul, conscient qu’il est difficile de partager avec quiconque cette idée qu’il n’y a rien de plus important dans la vie qu’une partie de golf. Seul donc, au milieu des lapins, des hérons, des écureuils, des ragondins, des oiseaux, des putois, tous occupés de leur survie, il était homo sapiens, heureux de faire avancer avec précaution par monts et par vaux vers d’improbables drapeaux une petite balle blanche parfaitement inutile.
Il aimait croire – le crois-tu vraiment ?– que cette disposition à la futilité distinguait l’homme des autres espèces animales. Il aimait aussi porter son sac sur les épaules comme un jeune homme.

Sur le trou 8, en contrebas, il aperçut Harmide et Jean-José.  On aurait dit des gravures de mode sorties  d’un catalogue spécial sport papier glacé du Bon Marché Paris (rive gauche). Il se tassa et vite tourna le dos pour ne pas être obligé d’aller les saluer.
Elle avait un putter plaqué or au maillet incrusté de diamants. Lui, un chariot-robot-caddie à pilotage automatique qui en plus de transporter son sac en cuir Louis Vuitton lui indiquait à haute voix et dans un pur anglais d’Oxford, en fonction de l’endroit où il se trouvait, de l’humidité de l’air, de la température, de la force du vent, de la nature et de l’état du sol (ce chariot possédait au moins 1000 capteurs !) quel club il devait prendre et comment il devait le jouer.

Ce couple donnait du golf l’image socialement terrifiante que le commun des mortels qui n’y joue pas s’en fait. Notre golfeur solitaire, homme de gauche pondéré, les évitait prudemment, persuadé qu’être vu, ne serait-ce qu’un instant en leur compagnie, l’aurait condamné à coup sûr à avoir la tête tranchée pour trahison de la classe ouvrière et collusion avec l’ennemi si un jour Jean-luc Mélenchon et le Front de Gauche prenaient les commandes du pays. Souvent, d’ailleurs, pour se faire pardonner, il avançait sur les fairways en sifflotant l’internationale.

Il tourna sur sa gauche. Il avait enfin dépassé le virage. Il scruta le sol devant lui. Sa balle était là, bien visible au milieu du fairway. Il sourit. Le second coup serait difficile avec le cercle de bunkers qui protégeait le green et l’étang sombre au fond. Ne joue surtout pas trop long! Il prit son fer 6, qu’il aimait bien, caressa la lame du bout des doigts, fit quelques essais. L’herbe était douce, un vrai tapis. Schlaff ! Escalope magnifique, coup réussi. La balle s’éleva très haut, se posa sur le green, glissa un peu vers le drapeau. Pour la première fois sur ce trou, il pourrait jouer birdie !

La balle était à environ un mètre du trou. Il releva son pitch, enleva le drapeau, prit son temps pour étudier le green, voir s’il y avait une pente. Apparemment il n’y en avait pas. Joue droit! Le coup était facile. Immanquable ! Il en avait rentré des centaines comme ça. Mais il en avait aussi raté quelques-uns. Un putt d’un mètre à peine, ce serait trop bête ! Une occasion comme ça ne se représenterait pas. Il enleva la protection de son putter, se mit en place, tourna plusieurs fois la tête vers le trou, imagina la trajectoire idéale, puis s’immobilisa. Il fallait y aller maintenant, ne pas attendre plus longtemps, ne pas se crisper. Très ému, la respiration bloquée, les mains délicatement jointes sur le grip, il lança le court balancement des bras vers l’arrière puis ,au retour, la face traversa lentement la balle au cœur.

Ta vue se brouille, tes jambes fléchissent. Tu comprends. Ta surprise est que toute ta vie ne défile pas en cet instant. Mais, quelle importance! Tu ne regrettes rien! Sauf de ne jamais savoir où finira la course de la balle.

Dix minutes plus tard, les joueurs de la partie suivante trouvèrent l’homme mort sur le green du 13. La balle était dans le trou. Un des golfeurs prit la carte de score qui dépassait de la poche haute du sac du défunt. Il vit que tous les coups étaient consignés. Alors, machinalement, il sortit son crayon et marqua le birdie. Puis souleva sa casquette.

Le grand méchant saint et le bon petit diable (conte de Noël en janvier)

sapins2

 

 

Je suis si heureux de te faire plaisir !


Il a son bon sourire et pourtant la phrase me glaçe. Depuis toujours, il n’est que mots gentils, attentions, menus services, petits cadeaux. Il trouve toujours un prétexte pour me faire plaisir. Mais, à la fin, trop, c’est trop ! Aujourd’hui comment lui dire, sans le rendre malheureux, tant il semble heureux de me faire plaisir, que de me faire plaisir, ça ne me rend pas heureux ?

 

Devant lui, j’ai trop longtemps fait semblant d’être heureux. j’ai mimé la joie, trépigné, poussé des petits cris, je l’ai serré dans mes bras, en lui disant merci, merci, mille fois merci, ce que tu es gentil ! Autant de réactions qui, hélas, l’ont conforté dans l’idée qu’il me rend  heureux en me faisant plaisir.

 

Il est devenu cette araignée bienveillante qui a tissé sa toile et m’a pris dans les fils gluants de sa bonté. Je vis l’enfer de sa prévenance obsessionnelle. J’aurais tant aimé qu’il me donne au moins une fois une raison de ne pas l’aimer, au moins une fois une raison de penser que mon amour pour lui puisse être déraisonnable.

 

Mais c’est bien tard pour lui avouer que ce que j’aime le moins en lui c’est son excès de bonté, de prévenance, d’amabilité, de politesse, de courtoisie, cette gentillesse dégoulinante de tous les instants et surtout cette certitude béate qu’il a fini par acquérir au fil des années d’être le bien, le bon, le juste, le droit, le meilleur dans sa seule personne incarnés. Oui, je lui ai laissé trop longtemps le champ libre sur le créneau de la bonne humanité. Par ma faute, il a  pris la grosse tête, a enflé des chevilles, bref, à gonflé de partout.

 

C’est maintenant un être bouffi de bonté, sorte de baudruche géante, monstrueuse, effrayante de vertu, faisant de moi par comparaison une mesquine  chambre  à air de méchancetés. Que n’entend-il pas l’effroi, mais aussi la sourde menace, dans ma voix quand je lui réponds avec un sourire de supplicié, tu es trop gentil, beaucoup trop gentil !

 

Et ce qui devait arriver arriva : le jour de Noël, je me suis enfin décidé  à lui offrir ma petite boîte de chocolats empoisonnés. Oubliant que dans son implacable générosité il voudrait sur le champ les partager avec moi…