Corbeaux

 

série noire 2 

« Tu sais bien qui tu es et ce que tu as fait »
On  prend rarement ça pour un compliment, surtout si c’est écrit dans une lettre anonyme qu’on vient de recevoir. Et les honnêtes gens sont  plus touchés que les vrais salauds car leur inévitable part d’ombre les rend davantage honteux.  

« Tu sais bien qui tu es et ce que tu as fait »
Avec cette phrase, on peut mettre le feu à tout un village.

 Et moi, ce que j’aime plus que tout, c’est faire souffrir les honnêtes gens.

Alors, j’ai laissé tomber au hasard mon doigt sur la carte de France : ce fut Fontanges, un petit bled dans le Cantal, près de Salers. J’ai noté des adresses dans l’annuaire téléphonique et envoyé les lettres. Pour brouiller les pistes, j’ai posté de différents quartiers de Paris. Je me disais que, peut-être, cet été, je me rendrais là-bas, en touriste, constater les dégâts : des divorces, des dépressions, des suicides? Combien? Et peut-être même un crime ? J’étais tout excité  par cette comptabilité sordide. Et puis, comme toujours après mes mauvais coups, j’ai été pris de remords et j’ai oublié tout ça.

Un jour, j’ai reçu une lettre. Elle était postée de Salers dans le Cantal. Et ça m’a fait tout drôle quand j’ai lu :
« Tu sais bien qui tu es et ce que tu as fait »

 


Plasticienne

 

 

 

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– Vous avez une laideur intéressante.
C’est ainsi qu’elle l’avait réconforté lors du souper qu’ils avaient passé en tête-à-tête.
Mais, ensuite, comme il l’avait raccompagnée à la porte de son hôtel, elle le laissa à l’entrée, et lui serrant la main :
Pensez à me donner de vos nouvelles après votre petite opération du nez.

 

Tyrolienne

 

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Je la rencontre lors d’une course en  montagne au croisement des deux sentiers qui vont de la vallée jusqu’au sommet du Poschachkogel. Comme tous les jours, j’ai pris la variante sportive. Il fait un temps de chien et nous sommes certainement les seuls de l’hôtel à avoir osé sortir. Elle s’appelle Natacha, ce qui n’est guère plausible, et parle avec un accent slave,  mais se débrouille bien en français. Nous décidons de poursuivre ensemble. Par temps clair, c’est une promenade facile. Aujourd’hui,  il faudra quand même être prudents.

Nous nous étonnons de ne nous être jamais rencontrés auparavant à l’hôtel.  Le matin au petit-déjeuner? Ou le soir au dîner? La salle à manger est vaste et il y a beaucoup de clients en cette saison, mais quand même, c’est étonnant! Peut-être que maintenant avec nos gros anoraks, les lunettes, la capuche et le bonnet, nous ne sommes plus très ressemblants à ce que nous sommes à l’hôtel! Il faudrait nous déshabiller. Nous éclatons de rire comme des gamins. Et pourtant nous en  avons passé l’âge! Comme elle est étrangère, je parle  lentement et j’aime bien cette manière qui donne du poids à mes paroles et de la profondeur à ma pensée. Du moins c’est l’impression que j’ai. Souvent, j’ai remarqué que mes plaisanteries font davantage rire les étrangers qui comprennent plus ou moins bien le français que mes compatriotes.

Notre conversation, débarrassée de son gras, va donc à l’essentiel. Aussi, à mi-chemin, comme nous nous entendons bien, nous envisageons qu’il sera peut-être possible de faire l’amour, mais une fois rentrés à l’hôtel, bien sûr, au chaud!  Avant le bol de chocolat!  Le Falknerhof Hotel l’offre traditionnellement, comme goûter, vers les 16 heures avec son énorme part de gâteau aux noix. C’est compris dans le prix de la pension. Oui à l’hôtel, ce sera quand même mieux qu’ici, plus confortable ! Et  nous pouvons quand même attendre, nous ne sommes pas des gamins, pas des bêtes non plus !   Nous éclatons de rire. Une fois l’accord conclu, comme le brouillard est de plus en plus épais, nous décidons  de regagner la vallée.

C’est alors que les choses se gâtent. Voilà qu’elle me dit qu’elle souhaiterait plutôt faire l’amour après le goûter qu’avant, nous aurons tout notre temps, et  nous serons reposés, mais  moi je préfère avant, parce que ça me met en appétitet puis  après avoir mangé, j’ai plus envie de dormir qu’autre chose, et puis c’est ce qu’on avait dit, on ne peut revenir là-dessus. J’ai dit ça en élevant la voix, elle ne répond pas. Nous descendons en silence. Je ressasse mes arguments et lui en veux terriblement  d’avoir changé la donne. Mais je ne céderai jamais. Dans notre couple en devenir, sur cette question futile, je sais qu’il y a un véritable enjeu  de pouvoir. Le charme est rompu. Ce n’est qu’une sale  pute venue de l’Est et sans doute même payée par l’hôtel pour appâter le client. Pour qui  me prend-elle ?  Ce qui est sûr, c’est que je n’ai plus rien envie de partager, ni le chocolat, ni le gâteau aux noix, ni l’amour.

Nous nous séparons à l’endroit même où quelques heures auparavant nous nous étions rencontrés,  Restons en là, Madame! Prenez le chemin que vous voulez,  je prendrai l’autre. Elle ne dit rien, ne se retourne pas, je la regarde s’éloigner. La garce m’a laissé  le chemin  dit « des familles » que je déteste !  Sous son  déguisement de montagne, à  quoi pouvait-elle bien ressembler ? Je vais la suivre de loin sans me faire remarquer jusqu’à l’endroit où le sentier passe sur une dangereuse corniche.

 


Vie associative

 

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Je voulais absolument participer à la vie du village.
Pour bien montrer que je ne plaisantais pas,  je lui ai mis une balle dans le genou. Dès lors notre conversation a pris un autre tour. J’ai obtenu très vite du secrétaire adjoint tous les renseignements que je souhaitais pour adhérer à la société de chasse de la commune. Avec le club de pêche, ce me fut plus compliqué d’enfoncer un hameçon de 13 dans le gosier du trésorier.

 


Betsy

 

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Betsy voulait son meurtre. Ses yeux brillaient, sa voix suppliait :
Dis, on va la tuer, on va la tuer, promets qu’on va la tuer, promets ! 
J’éclatais de rire :
C’est promis. Tu y tiens tellement ? 
Plus que ça ! Tu me laisseras faire ! Tu verras, ce sera classe.
Elle était rayonnante. Pour me remercier, elle me fit un gentil baiser.

–  C’est horrible ce qu’on a fait ! C’est horrible…Peut-on aller plus loin ?
–  Difficilement Betsy, si Dieu existe, nous serons damnés. 
Betsy avait l’air d’un ange, elle posa la tête contre mon épaule :
Tu me tueras avant l’aube, je ne veux pas voir le jour. Les journaux, les flics, les ambulances, ce sera moche. 

L’ivresse était retombée. Envie que tout s’efface, rejoindre Touna la tendresse, me blottir dans le lit chaud, m’endormir contre son corps. Demain, cela ne serait qu’un mauvais rêve.
La voiture avançait tous feux éteints. Nous descendions vers le fleuve. Roulons encore Betsy.

Brève de comptoir

 

 

 fond

Récemment, Xavier me demandait quel était le coup le plus jouissif au tennis. Je lui en donnai trois : la volée amortie de coup droit (la raquette reste en suspens au niveau de l’épaule), l’amortie de revers de fond de court, et le passing de revers décroisé le long de la ligne. Mais j’ajoutai qu’ils n’étaient jouissifs que dans la conclusion d’un échange, dans l’aboutissement d’un plan de jeu. Sommé de choisir, je retins la volée amortie, pour le sentiment de puissance maîtrisée qu’elle procure, cette générosité perverse qui transforme une gifle en caresse mortelle.
Un quidam, qui buvait au bar à nos côtés, interrompit la conversation pour dire qu’il trouvait nos propos futiles.
Mon ami brisa alors une bouteille sur le rebord du zinc et d’un geste vif lui trancha la gorge.


 


Jeux de rôles

 

 

 

 

rue

 

 

 

 

Une belle blonde est assise en face de lui. Assurément vulgaire et stupide. Monsieur le Directeur des Etudes Comparatives au Ministère porte un jugement sans indulgence sur les gens. Quand on lui demande comment il  est arrivé à cette haute fonction, ll répond que, même dans une démocratie, il faut bien quelqu’un pour s’occuper des chiottes. Alors la conversation tourne court. C’est bien, il n’aime pas parler.
Contrairement aux autres Grands Directeurs, il met un point d’honneur à prendre les transports en commun. Comment comparer sans voir ? Alors il voit. On le voit aussi, et surtout ses chaussures.  Dans son train de banlieue, il est le seul à en avoir d’aussi belles, si chères, si lustrées. De lui, on ne voit qu’elles. La blonde les regarde. La chaussure, c’est l’homme, avait-il dit un jour à ses collaborateurs qui n’avaient su qu’en penser.

Encore trois arrêts. Il reste peu de monde dans le wagon. Monsieur le Directeur ferme les yeux.

Ce sera dans la rue Mortensen, près du square, l’endroit idéal. On vient d’y installer quatre bancs en métal vert.
La petite bande, trois hommes, une femme, s’abattra sur lui, le bousculera, l’insultera. Il devra donner sa montre, son  téléphone portable, son portefeuille, ses godasses, enlève les, vite, plus vite, dépêche, connard ! Il se retrouvera, ridicule, en chaussettes, alors il entendra la fille suggérer une sodomie. On l’arc-boutera  violemment sur le dossier du banc, slip arraché, jambes  écartées, sexe empoigné, tête relevée, tirée vers l’arrière par les cheveux. La femme le regarde dans  les yeux à l’instant crucial.  Tout le temps, elle a filmé la scène avec son  téléphone et décrit en même temps ce qui se passe, puis dit  « C’est fait ». Sur sa nuque, le Grand Directeur a senti un souffle tiède, un homme dans son dos a gémi. Les autres se taisent, attendent leur tour, peut-être, sagement, comme dans un rêve.

Le train s’arrête.  Il ouvre les yeux sur ses chaussures, il débande. La blonde le regarde.  Si elle savait. Comme souvent à cette heure tardive, il est le seul passager à descendre. Il attend un instant sur le quai que le train disparaisse. Il a pu apercevoir la fille blonde qui téléphonait.
Il sort de la gare par la porte sud. Traversant rapidement la petite place déserte, il prend à droite la rue Viggo Mortensen.

 


Circonstances atténuantes

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Au cours de la conversation, il m’offrit un jus d’orange gazeux. Plutôt que de dire que je n’avais pas soif et que je n’aimais pas l’orange, pour éviter les complications, parce que je supposais que mon refus pouvait être pris pour de l’impolitesse et créer une sorte de gêne entre nous, je prétextai un embarras gastrique. Au lieu de dire simplement ” merci, mais je n’ai pas soif ” (je n’étais pas obligé d’ajouter alors que je n’aimais pas l’orange), je dis ” merci, mais j’ai en ce moment des petits problèmes d’estomac “.

Ce simple mensonge eut une conséquence inattendue lorsque entra dans le salon son neveu qui se trouvait être docteur. Mis au courant par son oncle de mes troubles, il tint à en savoir plus pour m’apporter un soulagement.

Pour éviter de longues explications, et comme je portais un revolver, je préférai alors les abattre. Ce fut chose aisée, aucun des deux ne s’attendait à ce geste.

La vieille dame et l’enfant

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Comme tous les mercredis en fin d’après-midi, c’est lui qui raccompagnait la vieille dame. Le trajet jusqu’à la maison de retraite n’était pas long, mais on ne pouvait plus la laisser rentrer seule. Plusieurs fois déjà elle s’était perdue. L’enfant avait l’habitude, il marchait lentement et la tenait par la main, comme on lui avait dit. Il ne parlait pas, la vieille dame ne parlait plus.

La gardienne les accueillait en souriant, toujours de la même manière :
– Ah Lolita, vous avez bien de la chance d’avoir un aussi joli chevalier servant!
Et elle offrait un bonbon à la menthe à l’enfant. Humbert disait merci, embrassait sa grand-mère « au revoir, à mercredi » et partait vite, heureux de pouvoir enfin courir et zigzaguer sur les trottoirs à sa guise.

Le chaperon rouge

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Résignée, Maman regarde Papa,

   – Va donc lui raconter une histoire !


Comme tous les soirs, avant de s’endormir, elle pleure à l’étage. Papa est de corvée. Il reprend un peu de vin pour se donner du courage.


Papa  s’assoit à côté du petit lit. Avec ses yeux de fouine, elle ressemble à sa mère.  Papa commence mécaniquement ,

   – Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir … 


Et puis Papa continue, il y a  la mauvaise rencontre et l’imprudence de la petite fille,

   – En passant dans un bois elle rencontra compère le Loup, qui eut bien envie de la manger ; mais il n’osa, à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt. Il lui demanda où elle allait ; la pauvre enfant, qui ne savait pas qu’il est dangereux de s’arrêter à écouter un Loup, lui dit : Je vais voir ma Mère-grand, et lui porter une galette avec un petit pot de beurre…


Et puis il y a la traversée de la forêt que Papa fait durer interminablement,

   – la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des petites fleurs qu’elle rencontrait…

Mais, une fois chez Mère-grand,  lorsqu’il faut en finir, Papa sort le grand jeu, met  soudain les intonations et fait les gestes qu’il faut avec rapidité et précision.


Avant de redescendre, Papa passe à la salle d’eau se laver les mains.


  – Alors ?

Maman l’attend, immobile, ne le regarde pas.


Papa la rassure, 

– Elle est définitivement endormie.