Voisin

 
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La visite du voisin

Hier le voisin est venu me voir. Tête de voisin, allure de voisin.
Alors ” m’a-t-il dit ” comment ça va voisin ? “
J’ai répondu que j’allais.
Entre voisins, on s’appelle voisins et on parle  le « voisin ». C’est la langue du temps qu’il fait, des framboisiers ou des bambous qui poussent, mais toujours du mauvais côté, des branches qui dépassent, du mur qui se fend, du combien ça va coûter et du surtout qui va payer. Le « voisin » se parle en chiens de faïence.
Mon voisin est parti, j’ai vu son dos passer le portail.
De dos le voisin me ressemble dit-on.
J’étais content que le voisin s’en aille.

Le retour du voisin

Le voisin est revenu. Il n’aurait pas dû. Brutus n’était plus attaché. Le carnage s’est fait dans le plus grand silence. Je n’ai pas eu à intervenir. Mon chien a été dressé pour rester silencieux lorsqu’il déchiquette un voisin.
J’ai enterré les restes du voisin vers les framboisiers.
Mon voisin avait lui aussi un chien silencieux. Une fois, il m’en avait parlé. On est toujours trop bavard.

Bourreau et victime

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L’homme que je torturais depuis des heures venait enfin d’avouer quand l’officier des renseignements vint me dire qu’on s’était trompé. Ce n’était qu’un vagabond qu’on avait pris pour un terroriste.
Mais le mal était à moitié fait : l’homme avait déjà un œil crevé et les ongles de la main gauche arrachés. Ce gâchis redoubla ma fureur. Je saisis des tenailles et les approchai du visage de l’homme ligoté en le menaçant : « Avoue maintenant, connard, que tu n’avais rien à avouer »
Il bougea la tête, fit signe que non. En me penchant vers lui, je l’entendis murmurer que ce n’était pas possible, que ça, jamais, il ne pourrait l’avouer.

La soucoupe

 

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L’enfant et sa mère viennent là en milieu d’après-midi. Comme dans de nombreux cafés italiens, il y a au fond de la salle une télé toujours allumée. Mais, à cette heure de la journée  le son a été mis en sourdine, aussi  personne n’y prête vraiment attention, sauf  l’enfant qui tient à se placer face à l’écran.   En attendant que la serveuse apporte les glaces, le petit garçon s’amuse avec une soucoupe déjà  posée sur la table.  Il la prend entre ses doigts, essaie de la faire rouler comme un petit cerceau sur la nappe, la retourne, la pose en équilibre sur le verre d’eau puis recommence. Sa  mère lui a  demandé plusieurs fois d’arrêter. Soudain, la soucoupe s’échappe et se brise sur le carrelage.

Sa  mère le gronde :
-Tu vois, je te l’avais bien dit de faire attention !
Quelques secondes plus tard, à la télé, les programmes sont interrompus. On annonce une terrible catastrophe : la terre a tremblé en Campanie.

Assis à la table voisine, un homme a tout observé. Il se lèvera juste après le départ de la mère et son fils pour les suivre. Il vient de trouver un sens à sa vie. Il agira.  Il ne peut laisser le destin du monde à la merci d’un enfant qui désobéit.

Copie conforme

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Le contremaître était gêné, – Non ce n’est pas possible, on ne peut pas vous embaucher, oui, oui, il y a bien une place, mais ça créerait trop de problèmes ensuite. Vous comprenez ?
Il fallait que je comprenne. Le contremaître était désolé.
C’était à chaque fois les mêmes réponses.

En ville, je portais toujours une casquette, un foulard  et des lunettes noires. Sinon, on me dévisageait. Les passants me  reconnaissaient, les femmes s’avançaient  vers moi, même les hommes. J’avais beau expliquer que je n’étais pas lui, ça ne prenait pas. Très vite on s’indignait  que je refuse de dire la vérité, – Et pourquoi êtes-vous si mal habillé ? C’’est de la provocation! De qui est-ce que vous vous moquez?  Un jour de froid, j’avais tendu la main pour quelques pièces et ça avait failli dégénérer.


Dans la rue Saint-Jean, comme elle était déserte, j’ôtai ma casquette, dénouai mon foulard, soulevai mes lunettes et me regardai dans le miroir de la boutique de fringues, – Pourquoi Dieu m’avait-il fait si ressemblant ?

Terroristes

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Dans la gare, les soldats en treillis étaient partout.  On aurait dit la guerre. Il prit un thé à la cafétéria près des kiosques à journaux. La même information faisait la une : hier soir, dans sa couveuse, à la maternité, un bébé terroriste avait explosé. La mère avait disparu, on la cherchait partout, on ne savait rien du père.
Tout le monde voulait quitter la ville. Le train aurait du retard.
Il sentait que quelque chose allait se passer. Quand il vit Kate, il fit un signe et  heurta avec sa main le gobelet blanc posé sur la tablette. Le liquide le brûla sur le haut de la cuisse près des couilles. La douleur le fit se lever brusquement. Il jura. Le garde, à l’entrée, surpris, pointa vers lui  son fusil-mitrailleur. Alors il fit ce qu’il avait appris à faire, il plongea. Après ce fut le bruit, des cris, la poussière, le silence et l’odeur.
Quand on l’aida à se relever, il n’avait rien. Autour gisaient  des corps. Il vit celui de Kate. Il pensa que, finalement, comme ça, c’était bien.  

Freud of course

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Le sentier suit une ligne de crête, la vue est dégagée. Quelqu’un marche devant moi. Je distingue sa silhouette. Certainement un homme. Il avance vite, je ne lui reprends rien. En regardant bien, le chapeau, le long foulard, et surtout le mouvement si caractéristique des bras, on dirait mon père.  Je me mets à courir, mais lui, en même temps, court aussi. A-t-il peur ? Est-ce un jeu ? Je suis bien entraîné pourtant, mais il ne faiblit pas. La distance entre nous reste identique. Rien à faire !  Il va aussi vite que moi !
Ce n’est pas possible ! Mon père est trop vieux pour courir ainsi. En plus il est mort.
Résigné, fatigué, je ralentis, je m’arrête. Je me retourne. Sur le chemin, un homme me suit. Mais là,  aucun doute, je l’ai reconnu : c’est mon psy! Je dois courir.

Une histoire sans fin

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La maison est pleine d’escaliers qui ne conduisent à rien. Les couloirs finissent en impasses, les portes ouvrent sur le vide. Comme si les précédents propriétaires des lieux  s’étaient chaque fois ravisés sur les destinations à prendre. Ou voulaient-ils aller ? ils sont tous morts.

Aujourd’hui, j’y suis habitué et, dans ce labyrinthe, je trouve mon chemin.

Au fil du temps, cette maison a changé mon caractère : je ne termine plus mes phrases, je ne vais plus au bout de mes sentiments, je ne tiens pas mes promesses, je change d’avis. On dit de moi que je suis un homme complexe, compliqué, incertain et changeant. Ce sont des mots qui me vont bien. Avant de vivre ici, j’étais simple et prévisible, pour tout dire ennuyeux.  Je dois à la maison que j’habite des trésors d’incohérence et de fantaisie.

J’en étais là de mes considérations sur l’influence de l’habitat sur le comportement humain quand j’aperçois de ma fenêtre un SDF qui installe ses cartons sur le trottoir d’en face. 

Je l’interpelle: « Hé, l’ami !