Le petit maître des horloges

nostalgie ASSE

L’équipe mène d’un but, le coach me fait entrer en jeu dans les dernières minutes. Il faut préserver le score,  se contenter de faire circuler le ballon,  une sorte de passe à dix, sans rien vraiment tenter.

Moi, ça me va, je n’aime pas humilier l’adversaire.  Un but d’avance, c’est suffisant. On a les trois points du match. Et puis gagner du temps, je sais faire. Quand je reçois le ballon,  je m’amuse à  le garder pour moi tout seul. Calé près de la ligne de touche,  je fais des petits dribbles sur place, petits pas en avant, petits pas en arrière, petits  pas à droite, petits pas à gauche… 

Toujours des petits pas, c’est très important, il ne faut surtout pas que le ballon s’échappe de l’espace, le plus réduit possible, laissé entre les  pieds. L’astuce, c’est de bouger, tout en restant immobile.  En quelque sorte, faire semblant de jouer. Inévitablement, à la longue, les deux puis les trois défenseurs qui sont sur moi, collés comme des mouches, s’agacent, incapables de comprendre que la figure de jeu que je leur impose exige une infinie patience. Il y en toujours un,  trop pressé d’en finir, qui au lieu de toucher le ballon me touche le pied. Et à ce moment du match il ne  faut pas beaucoup me toucher … 

Je tombe en hurlant de douleur, et le plus fort possible pour prendre à témoin l’arbitre, les bancs de touche, le public et le monde entier de l’intolérable agression. Je reste au sol  en me tenant la cheville , et même si je n’ai  pas mal, je me tourne vers l’arbitre avec de vraies larmes dans les yeux. Joueur sensible, touché et touchant.   Et comme je n’en rajoute pas trop, que je ne roule pas sur moi-même dix fois de suite, j’attire la sympathie de l’arbitre. Je suis le type même de joueur que dans les stages de formation on leur demande de protéger. Dans une rencontre, il faut toujours protéger l’artiste, on leur a dit.  Ici l’artiste, à terre, à l’évidence, c’est moi! 

Mes partenaires accourent en faisant de grands gestes , comme si l’ennemi voulait m’achever. Il en faut peu pour que ça dégénère. On frôle l’incident.  Comme je n’aime pas la bagarre, alors je me relève, remonte mes chaussettes, réajuste mes protège-tibia, tape sur les épaules ou dans le dos de mes coéquipiers pour calmer les esprits. dis à l’arbitre que tout va bien et serre la main de la brute qui m’a  agressé. J’ai le beau rôle. Même sur les terrains adverses, souvent dans ces moments, après qu’il m’a hué,  le public  m’applaudit. 

Tout ça prend du temps. Beaucoup de temps. Du temps plus ou moins bien décompté. L’arbitre,  lorsque les esprits s’échauffent est plutôt pressé d’en finir!

Je suis un joueur précieux en fin de match, le petit maître des horloges. C’est le coach qui le dit. Pas en ces  termes bien sûr… Notre coach, un ancien défenseur, ne fait pas dans la poésie

Un secret de jeunesse

Stade Bernabéu, Madrid, 1978 (photo privée jmg)

Madrid, stade Bernabéu. C’est moi sur la pelouse, en short et chaussures à crampons, les bras levés. Je viens de marquer le but de la victoire,  la foule m’acclame, mes coéquipiers m’encerclent.  Di Stéphano, Gento, Neymar et Mbappé. me sautent au cou. 

J’ai attendu d’être seul dans la maison pour commencer le match. Qui me verrait me ferait enfermer à l’ asile avec tous ceux qui se prennent pour Napoléon!

Je dribble dans mon salon les poufs en simili et  mime un tir cadré vers le portier imaginaire qui garde la baie vitrée.

Goaaaaaaal……

 

Skieuse

photo jmg 2017

Du glacier la vue est magnifique, vraiment. Pas pris de photo, J’en ai mille de montagne, l’hiver, stockées dans les nuages, qui se ressemblent toutes, qu’on ne regarde jamais. Les clichés de sommets m’ennuient.

Pour l’heure, j’ai cette piste noire à prendre, et ses bosses monstrueuses à effacer.   C’est ce que je tairai ce soir à la veillée à ceux qui sont restés dans la vallée et se font du souci.

L’ai-je bien descendue? Peu importe! Je l’ai descendue.
Avec mon casque neuf et mes lunettes noires enveloppantes, ma doudoune fluo ad hoc garantie froid extrême, à la regarder d’en bas, je me sens belle. Puis-je plaire ainsi?

Justement me frôle Georges Clooney. Mais c’est peut-être Jude Law? Peut-être  Ryan Gosling?  Maitrisant mieux la trajectoire de ses skis se serait-il arrêté pour me demander qui je suis?

Question existentielle ou ivresse des cimes? S’ouvrent à moi tous les possibles. Je vais suivre sa trace.

Un joli coup de golf

Balle égarée (Druids Glen, Irlande 2013)

Il arriva au départ du 13. Trou classé le plus difficile. Et il l’était. Il n’avait ici que rarement réussi le par. C’était souvent bogey, voire double ou triple, parfois même, ensablé dans un bunker, l’humiliation de ne pas finir et devoir alors mettre une croix sur la carte de score. Le début était étroit, bordé de buissons de ronces, en légère montée. Ensuite, il y avait ce dog-leg à gauche presque à angle droit qu’il fallait négocier en aveugle. Ne joue pas trop long, ni trop court, ni trop bas!

Il posa la balle sur le tee, vérifia qu’elle était à la bonne hauteur, se recula lentement et regarda le ciel, à l’horizon, au-dessus de la forêt. Regarde toujours le ciel avant de frapper! Il s’avança et respira profondément. Une fois en position, le buste incliné, les pieds légèrement écartés, les yeux fixés sur la balle, il devait s’arrêter de penser, faire corps avec le club et le laisser aller. C’était l’instant critique. Surtout ne pense plus. Ne pense même plus qu’il ne faut pas penser !

A l’impact, il y eut un joli bruit. Puis une belle et longue trajectoire sur la gauche, légèrement incurvée. La balle passa la ligne des arbres et disparut. Son cœur battait très fort. As-tu réussi le swing parfait? Il marqua en tremblant son coup sur la carte -Joueur consciencieux et méthodique, il inscrivait tous ses coups joués – et la remit soigneusement dans la petite poche haute de son sac en la laissant légèrement dépasser afin qu’il puisse après chaque coup joué aisément s’en saisir. Il était maintenant pressé de savoir où était allée sa balle, mais en joueur avisé, il ne changea pas le rythme de ses pas. Au rythme de tes pas tu conduiras ta vie !

Il jouait souvent seul, conscient qu’il est difficile de partager avec quiconque cette idée qu’il n’y a rien de plus important dans la vie qu’une partie de golf. Seul donc, au milieu des lapins, des hérons, des écureuils, des ragondins, des oiseaux, des putois, tous occupés de leur survie, il était homo sapiens, heureux de faire avancer avec précaution par monts et par vaux vers d’improbables drapeaux une petite balle blanche parfaitement inutile.
Il aimait croire – le crois-tu vraiment ?– que cette disposition à la futilité distinguait l’homme des autres espèces animales. Il aimait aussi porter son sac sur les épaules comme un jeune homme.

Sur le trou 8, en contrebas, il aperçut Harmide et Jean-José.  On aurait dit des gravures de mode sorties  d’un catalogue spécial sport papier glacé du Bon Marché Paris (rive gauche). Il se tassa et vite tourna le dos pour ne pas être obligé d’aller les saluer.
Elle avait un putter plaqué or au maillet incrusté de diamants. Lui, un chariot-robot-caddie à pilotage automatique qui en plus de transporter son sac en cuir Louis Vuitton lui indiquait à haute voix et dans un pur anglais d’Oxford, en fonction de l’endroit où il se trouvait, de l’humidité de l’air, de la température, de la force du vent, de la nature et de l’état du sol (ce chariot possédait au moins 1000 capteurs !) quel club il devait prendre et comment il devait le jouer.

Ce couple donnait du golf l’image socialement terrifiante que le commun des mortels qui n’y joue pas s’en fait. Notre golfeur solitaire, homme de gauche pondéré, les évitait prudemment, persuadé qu’être vu, ne serait-ce qu’un instant en leur compagnie, l’aurait condamné à coup sûr à avoir la tête tranchée pour trahison de la classe ouvrière et collusion avec l’ennemi si un jour Jean-luc Mélenchon et le Front de Gauche prenaient les commandes du pays. Souvent, d’ailleurs, pour se faire pardonner, il avançait sur les fairways en sifflotant l’internationale.

Il tourna sur sa gauche. Il avait enfin dépassé le virage. Il scruta le sol devant lui. Sa balle était là, bien visible au milieu du fairway. Il sourit. Le second coup serait difficile avec le cercle de bunkers qui protégeait le green et l’étang sombre au fond. Ne joue surtout pas trop long! Il prit son fer 6, qu’il aimait bien, caressa la lame du bout des doigts, fit quelques essais. L’herbe était douce, un vrai tapis. Schlaff ! Escalope magnifique, coup réussi. La balle s’éleva très haut, se posa sur le green, glissa un peu vers le drapeau. Pour la première fois sur ce trou, il pourrait jouer birdie !

La balle était à environ un mètre du trou. Il releva son pitch, enleva le drapeau, prit son temps pour étudier le green, voir s’il y avait une pente. Apparemment il n’y en avait pas. Joue droit! Le coup était facile. Immanquable ! Il en avait rentré des centaines comme ça. Mais il en avait aussi raté quelques-uns. Un putt d’un mètre à peine, ce serait trop bête ! Une occasion comme ça ne se représenterait pas. Il enleva la protection de son putter, se mit en place, tourna plusieurs fois la tête vers le trou, imagina la trajectoire idéale, puis s’immobilisa. Il fallait y aller maintenant, ne pas attendre plus longtemps, ne pas se crisper. Très ému, la respiration bloquée, les mains délicatement jointes sur le grip, il lança le court balancement des bras vers l’arrière puis ,au retour, la face traversa lentement la balle au cœur.

Ta vue se brouille, tes jambes fléchissent. Tu comprends. Ta surprise est que toute ta vie ne défile pas en cet instant. Mais, quelle importance! Tu ne regrettes rien! Sauf de ne jamais savoir où finira la course de la balle.

Dix minutes plus tard, les joueurs de la partie suivante trouvèrent l’homme mort sur le green du 13. La balle était dans le trou. Un des golfeurs prit la carte de score qui dépassait de la poche haute du sac du défunt. Il vit que tous les coups étaient consignés. Alors, machinalement, il sortit son crayon et marqua le birdie. Puis souleva sa casquette.

Onze nuances de vert

En silence j’avais pleuré toutes les larmes de mon corps. J’étais inconsolable. Inconsolable je suis resté. Parfois je me dis que ma vie débutera vraiment lorsque les verts deviendront champions d’Europe.
Laurent Sagalovitsch, « Loin de quoi ? » (Actes Sud)

Les jours de derby, il faut trouver sa place. Dans les gradins, personne n’est assis. En équilibre sur un pied, mon père me porte sur ses épaules. Peur de tomber et surtout d’étouffer si je reviens sur terre. L’usine d’en face crache sa fumée ocre. Des ouvriers  aux fenêtres, d’autres même sur le toit. La tension est extrême. Les joueurs, on les enverra à la mine s’ils ne savent pas jouer.

Lors des matchs ordinaires, le dimanche après-midi, à la mi-temps, comme il n’y a pas foule, on change de place pour rester près des avants. On est sûr qu’ils vont marquer! Curieusement, dans les tribunes latérales, c’est assis sur les marches des escaliers qu’on voit le mieux. Ailleurs, des places numérotées, qui valent quand même une petite fortune, les piliers en béton masquent une partie du but opposé. Il faut se tordre le cou pour suivre le jeu dans la surface de réparation adverse. Mon père qui a fait tout seul les plans de sa cabane de pêcheur au bord de la Dunières est furieux. Il dit que  les architectes sont des incapables.

Après le match, nous prenons le bus qui nous laisse à Dorian. C’est la fin de l’automne, Place du Peuple, près du café Rizzi, il y a une petite locomotive noire où grillent les marrons. Mon père marche vite. Je cours derrière en me brûlant les doigts dans le cornet.

On arrivera  quand même à temps. L’émission de Serge, l’historien du cirque se termine. On écoute à la radio tous les résultats sportifs du dimanche. Et on les commente.

Et puis  le temps a passé…

Il y a eu Rocheteau l’ange vert, le petit dribleur hollandais Rijvers surnommé ” trottinette “, Njo Léa le fantasque, Mekhloufi l’élégant, les frères Tylinski, le grand Ferrier qui ensuite acheta un bar à La Ricamarie ou au Chambon, l’arrière Wicart, le capitaine Domingo que je croisais à la boulangerie vers Badouillère, le gardien Abbes, sa doublure Ferrière, et aussi, jouant au centre, De Cecco. Il y eut les improbables N’Doumbé, Baulu, Zimako qui se perdirent souvent dans les brumes du poteau de corner, le génial Keita, Janvion l’intraitable, Lopez le rigoureux, l’ordonné Curkovic, Bosquier et Piazza les flamboyants, Carnus le discret, Triantafilos dit ” Tintin “, l’opportuniste, Rep le chanteur, Alex le dilettante, Le grand Castanéda.

Et puis et puis…

Le foot à la radio, c’est mieux qu’à la télé. Comme si le temps n’avait pas prise. Les soirs de match, je reste aux aguets. Une voix dans la nuit ” Ici le stade Geoffroy Guichard à St Etienne…“.  Le cœur bat plus vite. Ont-ils marqué? Les Verts sont éternels.

http://www.ina.fr/audio/PHD88013951

Eugène N’Jo Léa, joueur de foot

 

 

 foot

Fragment du mur de Dan Perjovschi      Dessin à la craie    

((Xème Biennale d’art contemporain de Lyon)

 Il se jouait de la complexité des surfaces de réparation, manquait tomber au point de penalty,  gardait comme  par miracle dans les pieds le ballon qu’il accompagnait ensuite, tandis que s’enflait la rumeur de la foule, dans l’entrelacs des jambes et des corps adverses jusqu’au fond des filets. Cet avant-centre aimait l’inextricable.

 

Supporter

 


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 Elle le traitait comme un caniche, lui demandait des petits baisers, désignait avec le doigt le coin de la bouche où il devait les poser. Elle lui faisait porter aussi son minuscule sac.
Un dimanche après-midi où il avait prévu d’aller voir jouer « les verts » contre l’OL à Geoffroy-Guichard, un derby, ça ne se manque pas ! Elle insista, j’aimerais tant que tu restes avec moi. Comme il hésitait, elle posa l’ultimatum,  c’est moi ou le foot !
Tout se décida en fin de seconde mi-temps :  à la 81ème minute, Rachid Mekloufi donna la victoire aux stéphanois. Alors, dans la tribune Henri Point, il se dressa, bras levés, poings serrés, et hurla sa joie.

 

Diminution du domaine de la balle

 

 

balle 2

 

 

On m’avait dit, à la retraite, surtout ne coupez pas le lien social!  Pourtant, j’avais retrouvé le plaisir du tennis en jouant contre le mur du garage.


Le psy auquel je m’étais confié voulait surtout savoir si cette pratique avait amélioré mon jeu. Je répondis que je l’ignorais vu que je n’avais jamais remis les pieds sur un court.


– Dommage! Dommage! J’ai tellement de problèmes moi-même avec mon revers que je me demandais si ça ne valait pas le coup d’essayer… On a un superbe mur au club que personne n’utilise!  Et le psy ajouta en rigolant, c’est vrai que jouer contre un mur, en chaussettes blanches à rayures, ça n’est pas très fun!


J’ai dit que ça m’intéressait, ce mur, surtout s’il se trouvait suffisamment à l’écart du passage des joueurs et loin du club-house, que mon mur de garage à moi  avait un revêtement en mauvais état qui provoquait quelques faux rebonds et que ça gâchait un peu mon plaisir. Je lui demandai s’il pensait que je pourrais  adhérer à son club, mais en toute discrétion et uniquement avec l’option mur.

Le psy me répondit que je tombais bien, qu’il était le trésorier du club et qu’il me ferait un prix puisque je n’utiliserais que le mur, il suffit que vous régliez la cotisation avec  la consultation et je m’occuperai de tout.


J’en fus heureux. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’avais l’impression que les choses tournaient à mon avantage. Mon projet commençait à prendre corps. Je  percevais que j’avais une certaine emprise sur ce psy-trésorier et qu’ avec le temps, peut-être, je pourrai obtenir des choses. Je rêvais d’un mur parfait,  d’un sol parfait,  d’une raquette parfaite et  d’une balle parfaite dont la trajectoire ne serait plus soumise qu’à la seule précision de mon geste. Et je n’aurais de repos que de cette balle jaune allant et revenant sans cesse du mur à la raquette. De ça, bien sûr, je n’en dis pas un mot au psy.


Fair play

 

 

 

 Avant le match,   il m’a glissé qu’il avait  une douleur à la hanche quand il prenait ses appuis. Il s’interrogeait tout haut pour savoir – me demandait-il mon avis?-  si c’était le nerf sciatique pincé ou un début d’arthrose.  Avec son serre-tête, sa genouillère, sa coudière, son bandage au poignet, on aurait dit une vraie momie. J’avais envie de lui poser la question : est-ce bien  raisonnable de continuer à jouer au tennis quand on est  grabataire?

 

Pour l’instant, je lui ai fait une balle très haute, en lob, qu’il va essayer de smatcher,   je sais  que le  soleil l’éblouit et qu’il a les yeux qui piquent à cause de la poussière rabattue par le vent.  Son manque de technique est tel qu’il n’a aucune chance de l’atteindre.  Mais dans un dernier moulinet désespéré, miracle,  il réussit quand même  à la toucher  avec le bord de la raquette, un « bois », comme on dit, qui fait un vilain bruit, mais qui  envoie la balle à l’exact opposé de l’endroit où il voulait la mettre et où je l’attendais le pied ferme. Coup imparable. Il fait  le point et le jeu. Il s’excuse. Il s’excuse encore, tout miel. Il insiste, car il sent bien que cette politesse hypocrite m’agace.  Je  réponds  sèchement, c’est le jeu, en haussant les épaules. Il ajoute, oui mais quand même, j’ai eu beaucoup de chance, je ne le méritais pas. Peut-être pense-t-il  que je vais exploser, lui jeter ma raquette à la figure et que je serai  mis hors jeu par le juge arbitre du tournoi qui regarde notre match depuis le club house ? Qu’il n’y compte pas ! Je vais garder mon calme.

 

On change de côté. C’est la pause. Il s’est assis sur le banc tout près de moi dans une promiscuité insupportable de souffles courts  et d’odeurs de transpiration. Je le regarde en douce. C’est un petit homme gris et vieux qui ne paie pas de mine. Quand il est en costume, dans son agence bancaire, aucun de ses clients ne peut sans doute imaginer  qu’il puisse faire du sport. En short, avec ses chaussettes maculées de terre rouge et sa chemisette trouée auréolée aux aisselles, c’est pire ! On dirait un petit retraité, négligé, assis devant son abri de jardin. 

J’ai tout pour moi, la technique, la tenue, la beauté du geste, l’intelligence du jeu, la condition physique, sauf que lui, visiblement, il ne pense pas, il ne réfléchit pas, il n’introspecte pas… il renvoie la balle.   C’est un être basique créé exprès par Dieu ou Satan, pour  punir ceux qui sont en face de lui d’avoir payer cher des mois et des mois de cours particuliers à apprendre jouer  dans les règles de l’art. C’est un teigneux qui joue au tennis comme s’il jouait sa vie. Un souffreteux qui, même aplati sur le court,  aura encore la force de lever sa raquette pour renvoyer la balle de l’autre côté du filet une fois de plus que vous. C’est le genre de mec à demi-mort qu’on n’arrive pas à finir, l’hypoglycémique chronique qui vous laisse croire tout le match qu’il  est à l’agonie, en ingurgitant bananes sur bananes et barres chocolatées sur barres chocolatées, et en buvant, à petites gorgées, avec la précision d’une montre suisse, une boisson improbable  dans sa gourde  plastique. Soudain je le hais. Nous sommes au milieu du 3e set,  j’ai un jeu de retard et j’en ai plein le dos.

A l’épier, je le trouve quand même  pâlichon et le souffle un peu court. Un fol espoir m’envahit : Peut-être va-t-il abandonner ? Grand seigneur, je lui dirai alors, c’est dommage, on faisait une belle  partie, vous auriez pu gagner…Mais j’ajouterai aussitôt, de peur qu’il ne se ravise, c’est plus prudent d’arrêter si vous ne vous sentez pas bien, j’ai connu un ami qui… 

Fin de la pause. Ce n’était qu’un rêve. Il se  dresse vivement, sautille sur place, puis rejoint d’un pas décidé la ligne de fond. Tassé sur mon banc, serviette encore sur la tête, je le regarde s’éloigner. Je me sens soudain accablé d’une irrésistible fatigue et d’un affreux pressentiment: je vais perdre.

Melvin Martin, de la passe à la phrase.

Melvin Martin est un jeune joueur de football talentueux, « un artiste de la passe décisive » disent les spécialistes. Il est l’invité d’honneur de l’émission dominicale « Canal Football Club ».  On aurait pu nous montrer une petite rétrospective de ses plus belles passes. Au  lieu de cela, on s’obstine à vouloir le faire parler.  Et çà, les phrases (sujet,verbe, complément), Melvin ne sait pas les passer.

Amélie a de la peine pour Melvin. Elle se dit, qu’en les obligeant à parler,  les journalistes   sont  cruels et injustes  avec les footballeurs. Auraient-ils l’idée de demander à un philosophe ou à un écrivain de marquer des buts?  Pourtant, pour Amélie, Melvin Martin interviewé, c’est comme Edgar Morin en short au point de pénalty!