Dans les yeux de Scarlett

 

Il n’était pas bête! Il savait que le monde existait avant lui et existerait après. Quant à savoir si ce monde était triste ou gai, juste ou injuste? C’était selon son humeur. Et son humeur, le plus souvent, le journal télévisé de 20 heures la dictait. Hier, le présentateur avait ouvert sur les morts de Gaza, parlé ensuite du crash du Boeing en Ukraine puis d’une mini-tornade en Ardèche enfin d’une agression à l’arme blanche. Rien que des morts et des blessés. A 20h30, son humeur était morose, le monde triste et injuste.

Et puis, il avait regardé le film qui suit le journal télévisé: c’était « le gamin au vélo » des frères Dardenne, primé au festival de Cannes, 3T rouges sur Télérama. Un beau film simple et généreux où on voit une bonne personne, jouée par Cécile de France, se prendre d’affection pour un gamin abandonné. A 22h30, grâce à Cécile, le monde était toujours injuste, mais moins triste.

Il n’était pas bête, vers 23h il se coucha avec l’intuition que son monde, c’était de la télé, au mieux du cinéma, qu’un autre monde devait exister, le même, mais hors du regard des hommes, inaccessible, impavide, indifférent… En cherchant le mot juste, il s’endormit.

Il ouvrit les yeux sur les yeux de Scarlett. Que regardait-elle ? L’empilement des siècles? Le fatras des galaxies? Il entendit à la radio l’alerte orange. Il mit le nez dehors. La lumière du matin était celle d’un soir d’été juste avant l’orage.

Cairnryan ( Ecosse)

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  Il n’y a rien d’autre à Cairnryan que le départ du ferry. La traversée jusqu’à Larne dure 2 heures dans une sorte de cafétéria flottante aux relents de cantine. La mer est calme. On n’est pas dans l’épopée marine. Pas de corsaires, pas de flibuste.  

Des Irlandais rentrent au pays, couples tranquilles, familles remuantes, chauffeurs routiers. Plus quelques touristes qu’il suspecte s’être arrêtés au  Marks et Spencer de Dumfries pour y faire la razzia de ces  cakes denses aux raisins sultana  et cerises confites dont les tranches délicates à couper s’émiettent doucement dans le thé de l’après-midi et qui lui sont délices par cette touche déliquescente, un peu trop sucrée, qu’ils apportent à la boisson  stricte et amère – réconciliation  de deux façons d’appréhender la vie – mais qu’il a cherchés en vain, tournant comme une âme en peine de longues minutes autour des rayons pâtisserie  du grand magasin, perdu dans la profusion  anarchique de  gâteaux improbables, friandises rutilantes et boules de gomme colorées.

 
 
A l’heure dite, le bateau quitte le quai. Assis au salon de proue face à l’immense  baie qui donne sur le large,  il est maintenant sourd aux bavardages, muet, tendu, le nez fermé à toutes les odeurs, les yeux fixés sur l’horizon. Il a pour seul projet de ne pas être malade. ll faut tenir 2 heures. Même si rien ne tangue, c’est sûr, il se connaît, un simple écart de pensée et il vomit.

 

 

Gela (Sicile)

   

 

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J'apprends de Cioran qu’Eschyle est mort à Gela en Sicile et qu’elle est la ville la plus horrible qu’il ait jamais vue.

J’ai vécu à Gela. C’était une ville en chantier qui coulait les cadavres dans le béton de constructions inachevées. On disait de Gela qu’elle était la capitale des crimes mafieux.

Nous y fîmes l’amour entourés de morts violentes. Gela était le paradis.

 

Quo non ascendet?

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  Entre la tête de Favières et celle du Girardin, sur un replat lunaire (L’altimètre de sa montre Suunto marque 2870), il peut enfin penser tranquille : à 360 degrés, avec vue alternée, au Sud, sur la haute vallée de l’Ubaye, au Nord, sur celle du Mézelet.

  Lors de la consultation, il avait affirmé à son médecin que c’étaient les conditions nécessaires, mais peut-être pas suffisantes, pour une méditation libératoire.

– N’hésitez pas à me donner de vos nouvelles, avait dit le spécialiste, en le  raccompagnant.

  Il lui avait prescrit trois mois de Valium (un comprimé de 5mg le matin, un autre de 5mg  le soir) et des chaussettes de randonnée à coussinets qui protégeraient ses pieds des ampoules.

Randonneur

 

 

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Il s’était équipé au Vieux Campeur. Chaussures, chaussettes, pantalon, chemisette, bob, tout était ultralight. Ses bâtons de marche télescopiques en titane ne pesaient que quelques grammes. Mais, dans le  petit sac de montagne en gore-tex cordura dernier cri, il avait mis un sandwich au jambon cru qu’il s’était fait le matin avec  deux tranches de pain de pays dense et bio qui devaient peser chacune au moins la tonne.

Les loups

 

 

 

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Le berger nous avait donné l’adresse à voix basse. C’était une auberge perdue en altitude dans la forêt. Comme plat du soir, il servait, disait-il, un agneau cuit à la broche, tendre et goûteux, mais qu’il fallait manger masqués, les yeux dissimulés par un loup.

 


Photo de groupe

 

 

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 C’est la fin des vacances à la montagne. L’instant rituel de la photo du groupe. L’appareil numérique est  posé  sur le rebord de la barrière en bois qui longe le chemin en bas du chalet. Comme toujours, c’est le plus sportif qui prend la photo. Il a placé délicatement des pièces de monnaie sous la base du boîtier, juste ce qu’il faut pour que sur le petit écran apparaisse la totalité du  groupe. Nous nous tenons sagement alignés sur le balcon. Il lui faut ensuite enclencher délicatement le retardateur, surtout sans bouger l’appareil, et il a 10 secondes pour nous rejoindre et être sur la photo. Mais il y a les 4 marches métalliques à grimper, le portillon à franchir et puis les 10 marches en bois avant d’arriver sur la terrasse.  Trop tard ! Il pose le pied sur la dernière marche quand le déclic se fait entendre. Il essaie plusieurs fois. A la troisième tentative, il  y est presque. Sur la photo sauvegardée, on pourra même apercevoir, tout à droite, le bout de deux de ses doigts. Mais il fatigue et se déplace de moins en moins vite. Maintenant, au déclic, il arrive à peine au portillon, et tout en sueur.   

 

Un peu déçus, on va abandonner l’idée, quand, au loin, on entend comme un air de reggae. Au bout du chemin, venant de la montagne, avec sa dégaine, on l’a tout de suite reconnu… C’est Usain Bolt fredonnant du Bob Marley.   En passant devant nous, tout sourire,  avec un  clin d’oeil,  il fait comme s’il tirait à l’arc en visant le ciel.

On lui fait signe de s’arrêter  et  un qui se débrouille bien en anglais lui explique,  il nous faut quelqu’un qui court en moins de 10 secondes pour prendre la photo. Il comprend et, sympa, il accepte. On se remet en place. Il  a pris le petit appareil dans ses grandes mains et l’a porté à son visage. Il  cadre avec précaution et nous demande de sourire, cheese, please, cheese ! On est prêt. Il appuie sur le bouton, regarde l’écran et  fait signe avec le pouce que c’est OK.

 

On est ravis. On l’a enfin notre photo du groupe! Une fois rentrés chez nous, on pourra  la montrer à tout le monde en disant, pas peu fiers, vous ne devinerez jamais qui l’a prise !

 


Cartes postales

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Les cartes postales achetées au bar-tabac du coin étaient d’une banalité affligeante. Mais qui m’allait bien. 

  Il fait beau, il pleut, meilleurs souvenirs de Perros-Guirec.

 J’étais venu sur la côte bretonne pour étudier les fractales. J’avais tout le temps. 

  Les pommiers sont en fleurs, c’est  jour de tempête.

  Je mentais, bien sûr je mentais, je voulais dire…Peu importe ce que je voulais dire.   C’est toi en lisant qui  donnerait  leur sens aux mots. Parfois je n’écrivais rien, j’envoyais la carte  avec seulement le timbre et l’adresse (pouvais-je faire moins ?). Peu importe ce que ça voulait dire ! Là-bas, à l’autre bout du monde, tu comblerais  le vide.  Parfois je t’écrivais comme si tu étais ma mère.

  Il neige sur Saint-Brieuc, du jamais vu ici, on mange bien et c’est pas cher, je crois que j’ai grossi.   As-tu des nouvelles de Félicien ?   Et le chien comment va-t-il?

  Je savais que le chien vieillissait plus vite que moi :  c’était scientifique et rassurant. Pour le chien, si le chien existe, quand je reviendrai, je serai toujours un jeune homme. Il me fera la fête.

  Envoie-moi un peu d’argent, on ne peut vivre que d’amour et d’eau fraîche  et fais un don pour moi à Saint Expédit.   

Tendrement ou un baiser, ou mille baisers… 

  J’avais alors  la coquetterie de ne jamais signer. Je pensais que les lettres d’amour devaient être anonymes.  Je ne doutais pas que tu me  reconnaisses.


A deux pas d’ici…

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« Le temps, c’est ce qui fait que l’espace se modifie, ou plus exactement la modification de l’espace engendre ce que nous appelons le temps »  (Jean Fourastié)

La fusée intergalactique qui me dépose sur la planète B16 de la 18 ème galaxie a dépassé plusieurs fois la vitesse de la lumière. Je demande à l’hôtesse d’accueil, à combien je suis de la terre? Elle sourit, à pied, Monsieur, il vous faudra des milliards et des milliards et des milliards d’années pour rentrer chez vous!

Je découvre une ville triste,  alignements de bâtiments gris et de places uniformes.  Sans intérêt! Le voyage ne m’a rien coûté. Offert pour mon départ à la retraite.  Je ne resterai que l’après-midi.

Les gens  ici sont vieux. Je bois un café dans un bar. Des télévisions  accrochées aux murs.  On passe en langue universelle  un épisode de  «L’inspecteur Derrick ». Je m’ennuie. Je regarde ma montre, il faut que je rentre sur terre. Je serai chez moi pour dîner.

Le taxi semble se perdre. Ces rues se ressemblent toutes. J’arrive au spatioport. L’hôtesse semble embarrassée,  Vous ne saviez pas, Monsieur? On ne vous a  rien dit? Il n’existe pour cette destination qu’un billet aller!

Je suis paniqué. L’hôtesse m’explique alors que pour retourner sur terre il existe bien un moyen détourné, que  ce serait de prendre une navette qui s’arrête sur chaque planète et dans toutes les galaxies. Mais pour rentrer chez vous avec la navette, Monsieur, je suis désolée, vous en auriez  pour l’éternité!

Elle me regarde gentiment,  à votre âge, Monsieur, il vaudrait mieux songer à vous installer définitivement ici. Elle me tend un petit prospectus coloré qui vante les mérites d’une maison de retraite, vous y serez bien, m’encourage-t-elle, elle n’est qu’à  deux pas d’ici !