Le centre est ailleurs

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"C'est pourquoi aussi le monde n'est pas petit et monotone, mais vaste et inconnu..."

Clément Rosset, Le philosophe et les sortilèges, (les Editions de Minuit)

Comme rien, ici, ne distingue le centre de ce qui ne l’est pas, on peut  indiquer de partout que le centre est ailleurs. Ils ont placé habilement de chaque côté de la traboule la même pancarte indiquant le centre du village.  Ainsi, que le promeneur aille dans un sens ou dans l’autre, il va toujours au centre, mais sans jamais l’atteindre. Quand il se croit arrivé au centre, il découvre que le centre est ailleurs. Le centre du village est toujours là où il n’est pas. S’il ne se lasse pas avant, le promeneur éprouve un vrai désir de centre puis touche, épuisé, l’infini. S’il se lasse, il pense, agacé, ici, on me promène! 

 

Le fil des jours

 

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     Les nuits, il survivait en clown triste


     Le matin laissait ses phrases en suspens


     Midi rien


     L’après-midi parfois en juillet l’échappée d’un cycliste


     Puis les soirs s’enchaînaient aux matins


     Il survivait en clown triste


     Sur ses jours de gisant, le temps n’avait plus prise

Boulevard Raspail, Paris

 

copie

 

 

Il y a des quartiers mal famés qui vous renvoient dans votre passé et où il est préférable de ne pas traîner. On croit qu’on oublie parce qu’on n’y pense pas mais il ne demande qu’à revenir. J’évitais Montparnasse. Il y avait là des fantômes dont je ne savais pas quoi faire. J’en voyais un devant moi dans la contre-allée du boulevard Raspail.

Jean-Michel Guenassia – Le Club des Incorrigibles Optimistes – (Albin Michel)

 

On s’est croisé sur la contre-allée du boulevard Raspail, même taille, même corpulence, même dégaine. Je me suis dit, c’est pas possible, c’est  moi. Tout en marchant il lisait un prospectus. J’ai fait demi-tour, je l’ai suivi un moment. C’était la même démarche, le décalque de mon pas, du balancé de bras. Je lui ai tapé sur l’épaule, il s’est retourné. C’étaient mes yeux, mon nez, ma bouche, c’était moi. Je lui ai dit timidement, on se connaît non? Il m’a  regardé,  surpris, un peu gêné et m’a répondu, oui, bien sûr, excusez-moi, je n’avais pas fait attention, je lisais, et il a glissé le papier dans sa poche. Alors je l’ai pris par la main, elle était  tout comme la mienne, longue, maigre et froide, et je l’ai entraîné sur le côté,  vers  l’immeuble qui fait angle arrondi avec la rue de Vaugirard et on s’est regardé dans les grandes baies vitrées du hall d’entrée. J’étais heureux qu’on puisse se voir ensemble. Cela faisait si longtemps ! Après on a fait quelques pas  sans échanger un mot jusqu’à la rue de Rennes. Il m’a dit alors qu’il lui fallait remonter vers la tour Montparnasse, j’ai répondu que j’allais, moi, à l’opposé, vers St Sulpice. Cela n’avait pas de sens. Mais j’avais bien senti qu’on devait se séparer, qu’il tenait  à garder ses distances.

 


Lautréamont à Montparnasse

C’est l’heure silencieuse où plus d’un être humain rêve qu’il voit apparaître des femmes enchaînées, traînant leurs linceuls, couverts de taches de sang, comme un ciel noir, d’étoiles.    Lautréamont (les Chants de Maldoror)

 

La saison se prête à la visite, mais, à cause de la neige et du gel, le cimetière du Montparnasse est fermé. Trop dangereux, c’est écrit sur un panneau à l’entrée.  Un cimetière  interdit  aux vivants,  la météo fait bien les choses !  Aussi je ne verrai que les hauts murs d’enceinte  et derrière les grilles un départ d’allée et quelques  bouts de tombe.

J’aurais fait chou blanc s’il avait été ouvert. Je venais m’y recueillir sur la tombe d’Isidore Ducasse, Comte de Lautréamont. Je  croyais, je ne sais pourquoi, qu’il était enterré là. Or ces restes ont été dispersés dans l’ossuaire de la tombe commune de Pantin.

Je ne regrette pas mon erreur. Pantin aurait été une expédition, et de l’autre côté du périphérique. L’hommage au poète maudit a ses limites.

Paris Boulevard Raspail

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Il y a des quartiers mal famés qui vous renvoient dans votre passé et où il est préférable de ne pas traîner. On croit qu’on oublie parce qu’on n’y pense pas mais il ne demande qu’à revenir. J’évitais Montparnasse. Il y avait là des fantômes dont je ne savais pas quoi faire. J’en voyais un devant moi dans la contre-allée du boulevard Raspail.

Jean-Michel Guenassia – Le Club des Incorrigibles Optimistes – (Albin Michel)

 

On s’est croisé sur la contre-allée du boulevard Raspail, même taille, même corpulence, même dégaine. Je me suis dit, c’est pas possible, c’est  moi. Tout en marchant il lisait un prospectus. J’ai fait demi-tour, je l’ai suivi un moment. C’était la même démarche, le décalque de mon pas, du balancé de bras. Je lui ai tapé sur l’épaule, il s’est retourné. C’étaient mes yeux, mon nez, ma bouche, c’était moi. Je lui ai dit timidement, on se connaît non? Il m’a  regardé,  surpris, un peu gêné et m’a répondu, oui, bien sûr, excusez-moi, je n’avais pas fait attention, je lisais, et il a glissé le papier dans sa poche. Alors je l’ai pris par la main, elle était  tout comme la mienne, longue, maigre et froide, et je l’ai entraîné sur le côté,  vers  l’immeuble qui fait angle arrondi avec la rue de Vaugirard et on s’est regardé dans les grandes baies vitrées du hall d’entrée. J’étais heureux qu’on puisse se voir ensemble. Cela faisait si longtemps ! Après on a fait quelques pas  sans échanger un mot jusqu’à la rue de Rennes. Il m’a dit alors qu’il lui fallait remonter vers la tour Montparnasse, j’ai répondu que j’allais, moi, à l’opposé, vers St Sulpice. Cela n’avait pas de sens. Mais j’avais bien senti qu’on devait se séparer, qu’il tenait  à garder ses distances.

 

L’aventure, c’est l’aventure

 

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Elle me demande si, un jour, dans ma vie, j’ai connu l’aventure. Je souris.

–  Oui, oui. Un jour, c’est vrai, un type est venu chez moi. Il ressemblait  à Patrick Dewaere, dans Série Noire, un jeune gars plein d’énergie, écorché vif, qui bougeait beaucoup et parlait à toute vitesse. Il voulait me parler de tas de choses, des gens, de la vie,  du monde. Je l’ai tout de suite aimé. Le coup de foudre!  

 – Alors ?

  – Pouvais-je le laisser entrer et s’installer chez moi?  Non. J’ai refermé la porte. J’ai  mis le DVD dans le lecteur et je me suis assis dans mon fauteuil, devant la télé, au salon. Avec la télécommande, j’ai monté le son. Sur l’écran, j’avais le film en vrai.

 

http://www.youtube.com/watch?v=P7QbCk4IU38


Melilem

 

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   (à Dino Buzzati)

 

 

Rien ne ressemble à Mélilem, ce village aux confins des déserts.
Il apprit l’attente interminable du désir des autres, ce goût de solitude.
Décrire le lent cheminement des morts vers la vie.
L’ombre portée sur la nuit, parfois cette absence de nuit qui n’est pas la lumière.
Mélilem, chant des êtres oubliés, silence glaçant des souvenirs non partagés.
Mélilem, village miroir au reflet brisé.