Les bonnes blagues de Cioran

A la date du 1er avril 1964, Cioran écrit dans ses Cahiers (Gallimard),

« Accès de mélancolie dont le diable même serait jaloux. On pense au début du cafard ; mais on ne peut plus penser lorsqu’il atteint à une intensité anormale.(Autrement : Passé un certain degré de cafard, on ne peut plus penser). Le grand cafard éteint l’esprit.

 Le 1er avril 1965, 

« Ce matin avant de me réveiller, j’ai fait un cauchemar d’une horreur si savante, si élaborée, que je défie peintre ou visionnaire de pouvoir jamais en imaginer un pareil. Quant à essayer de le décrire, je ne m’y risquerai pas » 

Le 1er avril, Cioran est donc porté à la blague majeure, existentielle. La bonne blague, c’est justement d’exister ! Je suis, donc j’en ris. La formule tient la route, même un 18 septembre.

Anquetil pour moi tout seul

 

velo-an-1.jpg

 

 
Saint-Etienne, jardin public de Badouillère, année 58, jeu d’enfants. 

D’une pichenette (le pouce fait ressort avec l’index), les gamins accroupis envoient leurs billes le plus loin possible. A l’ombre d’un arbre, ils ont tracé à la main un circuit sinueux  sur la terre  de l’allée qui conduit tout droit à la Grand Rue.  Chacun donne à sa bille  le nom d’un coureur : la mienne, rugueuse, mal dégrossie, c’est Gastone Nencini (il devait gagner le Tour de France en 1960). Mais comme je suis maladroit et que celui qui finit dernier la course doit abandonner sa bille aux autres copains, je laisse prudemment  ma bille Anquetil à la maison. Toujours. Je la garde précieusement dans la vitrine de mon lit cosy. C’est la sphère la plus colorée, la plus lumineuse, la plus parfaite. Elle irise d’or mes rêves.

 

 Anquetil, Fournel et moi.

Contrairement à Echenoz avec  Zatopek (Courir), Fournel avec Anquetil (Anquetil tout seul) ne touche pas l’universel. Vous l’avez compris, son livre est fait tout exprès pour moi. Le 12 octobre 1958, j’avais 10 ans, j’habitais à deux pas du Vel d’hiv, rue Désiré Claude, et je témoigne : Anquetil courut bien ce jour-là à Saint-Etienne. J’y étais et je l’ai vu et j’ai vu Paul Fournel.

Si vous voulez en savoir plus sur cette mémorable journée, lisez son livre jusqu’à la dernière page.

« Anquetil tout seul » Paul Fournel (Seuil)          « Courir » Jean Echenoz (Minuit)

Parapluie

   parapluie.jpg

 

 

 

Le problème quand il pleut, c’est le parapluie. Difficile en ville, abrité sous son parapluie,   marchant sur un trottoir étroit, de croiser un passant qui lui-même s’abrite sous un parapluie. Il faut  élever  le parapluie  au-dessus de sa tête pour laisser passer l’autre. Lequel  doit à     l’inverse le baisser. Les deux passants, sans se connaître, en une fraction de seconde  coordonnent leurs gestes comme des danseurs de ballet. Qui va lever ? Qui va baisser? Choix  délicat  quand les deux  sont de  même taille ou, pour être plus précis, que la hauteur de l’assemblage constitué  par chacun avec son parapluie est à peu près identique. Pourtant, chaque fois, le petit miracle  se produit.  Les statistiques le montrent: il n’y a pas de collisions de parapluies.  Bien sûr, pour éviter l’obstacle, on pourrait aussi incliner son pépin à gauche ou à droite, mais on aurait le désagrément pendant un instant de n’être que partiellement protégé de la pluie et on prendrait le risque, soit d’accrocher le mur longé, soit, plus grave, de voir son parapluie arraché par le rétroviseur du bus.

Un conseil: quand vous croisez un passant de petite taille,  levez  votre parapluie très haut. Souvent les gens se prennent pour plus grands qu’ils ne sont. Votre geste confortera le quidam dans cette illusion et  le rendra heureux  quelques instants. Vous aurez fait une bonne action, sans vous mouiller.

 


Ma vérité sur Toussaint (Jean-Philippe)

 

J’avais découvert Toussaint grâce à Michel Polac qui en avait (bien) parlé dans son émission « Droit de réponse ». J’avais aimé La Salle de bain, adoré La Télévision, lu avec plaisir  Fuir et La Vérité sur Marie. J’ai donc acheté son dernier bouquin sur sa réputation. Je me suis fait  avoir ! L’écrit est si court  qu’on ne peut le résumer sans risquer de faire plus long. Je ne cours pas le risque. Au rapport prix/poids, ce livre fait payer cher le mot. Par temps de crise, c’est un luxe de lecteur qu’on ne peut se permettre.  On a beau dire « qualité vaut mieux que  quantité » où encore « les plus courtes sont les meilleures », ici, c’est court, simplement court. Toussaint nous fait quelques confidences – il n’écrit plus qu’avec un ordinateur, il est monté sur un cheval en Corse pendant l’été 2006 – qui mises bout à bout font son livre.  On peut penser que  « Minuit » ne  l’a publié que parce que Toussaint s’appelle Toussaint  et qu’il est connu par ailleurs. Comme « Fixot » publie des  chanteurs, footeux  et autres people. L’étrange ici, c’est que la notoriété de Toussaint tient à son habileté d’écriture  et que c’est donc un écrivain, un vrai, qui nous a fait un livre de footballeur!

« L’Urgence et la Patience »  Jean-Philippe Toussaint  (les Editions de Minuit)

 

Diminution du domaine de la balle

 

 

balle 2

 

 

On m’avait dit, à la retraite, surtout ne coupez pas le lien social!  Pourtant, j’avais retrouvé le plaisir du tennis en jouant contre le mur du garage.


Le psy auquel je m’étais confié voulait surtout savoir si cette pratique avait amélioré mon jeu. Je répondis que je l’ignorais vu que je n’avais jamais remis les pieds sur un court.


– Dommage! Dommage! J’ai tellement de problèmes moi-même avec mon revers que je me demandais si ça ne valait pas le coup d’essayer… On a un superbe mur au club que personne n’utilise!  Et le psy ajouta en rigolant, c’est vrai que jouer contre un mur, en chaussettes blanches à rayures, ça n’est pas très fun!


J’ai dit que ça m’intéressait, ce mur, surtout s’il se trouvait suffisamment à l’écart du passage des joueurs et loin du club-house, que mon mur de garage à moi  avait un revêtement en mauvais état qui provoquait quelques faux rebonds et que ça gâchait un peu mon plaisir. Je lui demandai s’il pensait que je pourrais  adhérer à son club, mais en toute discrétion et uniquement avec l’option mur.

Le psy me répondit que je tombais bien, qu’il était le trésorier du club et qu’il me ferait un prix puisque je n’utiliserais que le mur, il suffit que vous régliez la cotisation avec  la consultation et je m’occuperai de tout.


J’en fus heureux. Pour la première fois depuis bien longtemps, j’avais l’impression que les choses tournaient à mon avantage. Mon projet commençait à prendre corps. Je  percevais que j’avais une certaine emprise sur ce psy-trésorier et qu’ avec le temps, peut-être, je pourrai obtenir des choses. Je rêvais d’un mur parfait,  d’un sol parfait,  d’une raquette parfaite et  d’une balle parfaite dont la trajectoire ne serait plus soumise qu’à la seule précision de mon geste. Et je n’aurais de repos que de cette balle jaune allant et revenant sans cesse du mur à la raquette. De ça, bien sûr, je n’en dis pas un mot au psy.


Ombres

Soulage 1

Il était à moitié perdu. Du jour au lendemain on n’accordait plus de crédit à sa moitié raisonnable. Je n’entendais pas ses peurs et ses angoisses. C’étaient les miennes. ll me disait qu’il voulait vivre, je croyais qu’il voulait fuir.  Je ne l’ai pas aidé.

 Il y eut les  ombres grises portées sur les murs de sa chambre.

 Il fit de chaque ombre une présence et la nuit qui effaçait l’ombre durait l’éternité.

 Rien n’allait de soi: se lever, se déplacer, manger, boire, respirer. Dans ses rêves, il vivait très haut, en altitude, sur le toit du monde, là où chaque pas compte, chaque souffle. Il était  précis (au mètre et à la seconde près) parce que le temps et l’espace lui étaient comptés.

 Il est mort nu, tel un roi déchu.

Nous l’entourions. Je tenais sa main. Il était seul.

 Du crématoire, rien, je ne me souviens de rien.

 

Un monde sur ordonnance

 

– Qui suis-je? Où vais-je? D’où viens-je? A quoi sers-je?

L’un s’interrogeait, l’autre répondait:

– T’es rien, tu vas nulle part, tu viens d’on ne sait où, tu sers à rien.

Ils s’appelaient Jojo la déprime et Bébert casse-moral. Bourrés de Tranxène, de Témesta et de Valium, les yeux cernés par des nuits d’insomnie, ils allaient titubant dans les rues de la ville parmi la foule des gens pressés gavés d’amphétamines.

 

Le fil des jours

 

 statue 2

 

     Les nuits, il survivait en clown triste


     Le matin laissait ses phrases en suspens


     Midi rien


     L’après-midi parfois en juillet l’échappée d’un cycliste


     Puis les soirs s’enchaînaient aux matins


     Il survivait en clown triste


     Sur ses jours de gisant, le temps n’avait plus prise

Cache-cache

 

 

arbres-ed.jpg

 

 

 

C’était son jeu préféré. Quand elle lui tournait le dos pour préparer son goûter, il courait au salon.  Avec ses volets toujours mi-clos, la pièce restait  dans la pénombre. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’était plus utilisée que comme un débarras. Il ouvrait un peu la porte de la grande armoire où étaient suspendus à des cintres en bois des vieux manteaux, des tabliers  et des gabardines. Puis, il se cachait sous la grande table en chêne, protégé des regards par le long rabat de la nappe, et il appelait, Tatan Tatan, viens vite voir ! Elle arrivait lentement, appuyée sur sa canne, ouvrait grand la porte de l’armoire,  soulevait une manche de gabardine. Où es-tu ?  Mais où es-tu ? Lui,  accroupi, mettait une main sur sa bouche pour étouffer son rire.  Elle quittait le salon pour continuer sa recherche dans la chambre voisine en maugréant, mais où a-t-il bien pu passer ?  Alors il se relevait et regagnait à toute vitesse, sans bruit, la cuisine. Elle le retrouvait sagement assis, les deux coudes sur la table, la tête entre les mains, absorbé dans la lecture du journal du jour.  Il n’avait que 7 ans et  venait juste d’apprendre à lire. Elle s’étonnait, mais où étais-tu passé ? Lui prenait son temps pour relever la tête, la regardait avec ses petits yeux plissés, comme courroucé qu’elle osât le déranger dans une aussi sérieuse lecture. Mais Tatan, tu vois bien, je lis, je n’ai pas bougé d’ici,  répondait-il sur un ton de reproche. Elle le regardait, attendrie, tu dois avoir faim ? Alors, elle posait sur la table devant lui, le chocolat fumant, le pain d’épice, le beurre, les biscuits secs, les confitures,  puis, l’âme en paix, s’asseyait pour le regarder manger. C’était son bonheur de la semaine. Quand il partait, elle disait toujours, attends, attends, ne t’en vas pas si vite ! Elle prenait sur l’étagère la boîte en fer  où elle mettait ses économies et lui glissait dans la main une pièce, tiens, c’est pour toi, fais-en ce que t’en veux, ne le dis à personne, et surtout pas à tes parents, je me ferais gronder !

 

   

 


Fin de partie

balle-3.jpg

 

 

 

 Avant le match, dans les vestiaires, il m’a glissé qu’il avait  une douleur à la hanche quand il prenait ses appuis. Il s’interrogeait tout haut pour savoir – me demandait-il mon avis? –  si c’était le nerf sciatique pincé ou un début d’arthrose.  Avec son serre-tête, sa genouillère, sa coudière, son bandage au poignet, on aurait dit une  momie. J’avais envie de lui poser la question : est-ce bien  raisonnable de continuer à jouer au tennis quand on est  grabataire?

 

Pour l’instant, je lui ai fait une balle très haute, en lob, qu’il va essayer de smatcher,   je sais  que le  soleil l’éblouit et qu’il a les yeux qui piquent à cause de la poussière rabattue par le vent.  Son manque de technique est tel qu’il n’a aucune chance de l’atteindre.  Mais dans un dernier moulinet désespéré, miracle,  il réussit quand même  à la toucher  avec le bord de la raquette, un « bois », comme on dit, qui fait un vilain bruit, mais qui  envoie la balle à l’exact opposé de l’endroit où il voulait la mettre et où je l’attendais le pied ferme. Coup imparable. Il fait  le point et le jeu. Il s’excuse. Il s’excuse encore, tout miel. Il insiste, car il sent bien que cette politesse hypocrite m’agace.  Je  réponds  sèchement, c’est le jeu, en haussant les épaules. Il ajoute, oui mais quand même, j’ai eu beaucoup de chance, je ne le méritais pas. Peut-être pense-t-il  que je vais exploser, lui jeter ma raquette à la figure et que je serai  mis hors jeu par le juge arbitre du tournoi qui regarde notre match depuis le club house ? Qu’il n’y compte pas ! Je vais garder mon calme.

 

On change de côté. C’est la pause. Il s’est assis sur le banc tout près de moi dans une promiscuité insupportable de souffles courts  et d’odeurs de transpiration. Je le regarde en douce. C’est un petit homme gris et vieux qui ne paie pas de mine. Quand il est en costume, dans son agence bancaire, aucun de ses clients ne peut sans doute imaginer  qu’il puisse faire du sport. En short, avec ses chaussettes maculées de terre rouge et sa chemisette trouée auréolée aux aisselles, c’est pire ! On dirait un petit retraité, négligé, assis devant son abri de jardin. 


J’ai tout pour moi, la technique, la tenue, la beauté du geste, l’intelligence du jeu, la condition physique, sauf que lui, visiblement, il ne pense pas, il ne réfléchit pas, il n’introspecte pas… il renvoie la balle.   C’est un être basique créé exprès par Dieu ou Satan, pour  punir ceux qui sont en face de lui d’avoir payer cher des mois et des mois de cours particuliers à apprendre jouer  dans les règles de l’art. C’est un teigneux qui joue au tennis comme s’il jouait sa vie. Un souffreteux qui, même aplati sur le court,  aura encore la force de lever sa raquette pour renvoyer la balle de l’autre côté du filet une fois de plus que vous. C’est le genre de mec à demi-mort qu’on n’arrive pas à finir, l’hypoglycémique chronique qui vous laisse croire tout le match qu’il  est à l’agonie, en ingurgitant bananes sur bananes et barres chocolatées sur barres chocolatées, et en buvant, à petites gorgées, avec la précision d’une montre suisse, une boisson improbable  dans sa gourde  plastique. Soudain je le hais. Nous sommes au milieu du 3e set,  j’ai un jeu de retard et j’en ai plein le dos.


A l’épier, je le trouve quand même  pâlichon et le souffle un peu court. Un fol espoir m’envahit : Peut-être va-t-il abandonner ? Grand seigneur, je lui dirai alors, c’est dommage, on faisait une belle  partie, vous auriez pu gagner…Mais j’ajouterai aussitôt, de peur qu’il ne se ravise, c’est plus prudent d’arrêter si vous ne vous sentez pas bien, j’ai connu un ami qui… 


Fin de la pause. Ce n’était qu’un rêve. Il se  dresse vivement, sautille sur place, puis rejoint d’un pas décidé la ligne de fond. Tassé sur mon banc, serviette encore sur la tête, je le regarde s’éloigner. Je me sens soudain accablé d’une irrésistible fatigue et d’un affreux pressentiment: je vais perdre.