La révolution du sorbet

 

Sorbet au dessert, ça  passe tout seul, argument de la maîtresse de maison  et les autres, faux-culs, d’ajouter, meilleur pour la santé,  facile à digérer, ce n’est que de l’eau sucrée en fait, toutes  raisons qui font que je hais le sorbet, depuis toujours. Irrépressible envie  d’une glace à la vanille, épaisse, onctueuse, à l’ancienne, au lait entier.  Alors soudain je boude, je refuse et  dis méchamment,  je n’aime pas les boissons sucrées.  Eux s’étonnent, à son âge! Se mettre dans cet état! Pour un dessert! Un vrai caprice! Comme s’il avait 5 ans!  De la confiture à la place ? Oui, ça ira très bien. Régression absolue. Involution. Mais si vous me mettez, avec, deux carrés de chocolat noir et un quignon de pain et une banane – non  une ce sera suffisant -,  ça m’ira encore mieux! Tout, sauf leur affreux sorbet.  Je me justifie, solennel, péremptoire,  le sorbet, c’est fait pour les couilles molles, les fenarés. Je pontifie,  j’y consens à la rigueur entre deux plats ou comme mise en bouche pour préparer les papilles, mais en fin de repas! Touche ultime!  Dernier souvenir! De l’eau sucrée ! C’est pas possible ! Moi d’ordinaire si calme, si poli, si soumis, je pète les plombs, je jette le masque, c’est une première, j’affirme qui je suis,  rebelle,  indépendant,  Che Guevara des entremets glacés,  je m’affranchis. Le sorbet, c’est rabat-joie, bonnet de nuit, peine à jouir, un truc d’écolo intégriste fait pour emmerder les peuples,  et d’un coup comme on parle politique, le ton monte. Alors  je renverse les plats et je quitte la table. Leur sorbet, ce sera sans moi ! Libre.

Famille, quand tu nous tiens!

Problèmes de couple, relations mère-fille, cousinades, héritages et autres joyeusetés, ces histoires de famille vues par une femme, depuis le temps que je hais les familles, avaient tout pour me déplaire ! Je lis pourtant, et voilà qu’elle m’embobine : je suis à son côté, à sa place par la force d’une  écriture qui m’implique  au-delà du raisonnable. Miracle de cette littérature : en lisant, j’écris !  J’ai donc écrit le livre d’Hélène Lenoir* comme un roman policier, vite, d’une seule traite, essoufflée, le cœur battant, pressée d’en finir.

En finir…C’est que le roman  fait (re)surgir dans l’intime (et de quelle manière !) ce que nous disent les statistiques de la police et de la gendarmerie : la famille est le lieu le moins sûr, le plus violent, le plus criminogène.  Le salut de l’individu sensé  tient à sa fuite.

Sain message, beau roman, grand écrivain. Encore une fois, merci Minuit.

* Hélène Lenoir  « Pièce rapportée » ( Les Editions de Minuit)

Roman social

Les cohortes d’esclaves  avançaient dans le désert. Margaret reposa la tasse sur la table basse. Le thé était encore brûlant. Elle se leva, regarda à travers  la baie vitrée le chantier vers le stade. Plus que les grues et les pelleteuses,  cette multitude d’hommes coiffés de casques  jaunes qui s’agitaient l’impressionna. Elle  ouvrit un battant, la rumeur était assourdissante, le referma aussitôt, se retourna. Une sorte de centurion romain hurlait des ordres dans un anglais impeccable.  Les esclaves se dispersèrent en courant dans des carrières. Margaret éteignit la télévision. En  posant la télécommande, sa main heurta la tasse.

Quand Norma entra dans le salon, Margaret  montra le désastre:

– Voyez comme je suis maladroite ! Faites ce que vous pouvez.

– Ce n’est rien, Madame, je vais arranger ça.

Margaret   haussa les épaules et gagna son bureau. Elle chercha son bloc-note parmi les livres.  Elle écrivit  au stylo rouge « urgence : pondre un roman social »

 

Transfert

– Le jour se lève. C’est bien de commencer comme ça à n’importe quelle heure de la journée. Oui! Oui! Même tard le soir, le jour se lève.

Il soupire et ne dit rien.

– Ensuite je cueille les oranges et les citrons en plein hiver à Forbach. Oui!Oui! Même à Forbach, des citrons et pas sous serre!

Il soupire et ne dit rien.

– Ensuite je m’interroge sur le pouvoir des mots. Sur le temps qu’il leur faudra pour  me construire un  destin décent, notre histoire racontable.

Il soupire et ne dit rien.

L’homme penché sur le divan me ressemblait comme une goutte d’eau et j’étais pas peu fier d’avoir  réussi sous une même forme une autre vie.

 

 

L’aventure, c’est l’aventure

 

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Elle me demande si, un jour, dans ma vie, j’ai connu l’aventure. Je souris.

–  Oui, oui. Un jour, c’est vrai, un type est venu chez moi. Il ressemblait  à Patrick Dewaere, dans Série Noire, un jeune gars plein d’énergie, écorché vif, qui bougeait beaucoup et parlait à toute vitesse. Il voulait me parler de tas de choses, des gens, de la vie,  du monde. Je l’ai tout de suite aimé. Le coup de foudre!  

 – Alors ?

  – Pouvais-je le laisser entrer et s’installer chez moi?  Non. J’ai refermé la porte. J’ai  mis le DVD dans le lecteur et je me suis assis dans mon fauteuil, devant la télé, au salon. Avec la télécommande, j’ai monté le son. Sur l’écran, j’avais le film en vrai.

 

http://www.youtube.com/watch?v=P7QbCk4IU38


Melvin Martin, de la passe à la phrase.

Melvin Martin est un jeune joueur de football talentueux, « un artiste de la passe décisive » disent les spécialistes. Il est l’invité d’honneur de l’émission dominicale « Canal Football Club ».  On aurait pu nous montrer une petite rétrospective de ses plus belles passes. Au  lieu de cela, on s’obstine à vouloir le faire parler.  Et çà, les phrases (sujet,verbe, complément), Melvin ne sait pas les passer.

Amélie a de la peine pour Melvin. Elle se dit, qu’en les obligeant à parler,  les journalistes   sont  cruels et injustes  avec les footballeurs. Auraient-ils l’idée de demander à un philosophe ou à un écrivain de marquer des buts?  Pourtant, pour Amélie, Melvin Martin interviewé, c’est comme Edgar Morin en short au point de pénalty!

 

Jeune politique

A son âge, Amélie pense que ce n’est pas réaliste de ne plus avoir d’utopie et que le pragmatisme est déraisonnable. Si on écoutait les gens bien pensants, on ne ferait jamais de révolutions et l’Histoire serait finie une fois pour toute. Pour un jeune, c’est pas réjouissant. Elle a un oncle économiste (surnommé Oncle Picsou), petit chantre du libéralisme, qui n’ a pas vu venir la crise, qui s’est toujours trompé sur tout, mais qui continue à pérorer dans les repas de famille comme si de rien n’était. Moi, je serais lui, elle pense, je me ferais oublier! Elle a regardé le débat des primaires à la télé.  Elle a un faible pour Montebourg. Valls aussi est beau garçon, mais il a les idées d’un maire d’arrondissement.Et les autres sont si vieux!

Frontières

 

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Régis Debray fait l’éloge des frontières (Gallimard). Il a raison.    

Sans frontière, plus d’ailleurs, plus de fuite, plus de refuge, plus de salut, plus de terre promise, plus d’Eldorado. Se sentir partout chez soi, c’est être un peu nulle part, c’est le monde transformé en hall de gare, en salle des pas perdus. Vous allez où? Je vais chez moi. Et vous venez d’où? Je viens de chez moi. Et vous êtes où ici? Je suis chez moi. Triste, triste d’être partout en pays de connaissances! Sinistre, la mondialisation de l’home (!). Où pouvoir cultiver sagement désormais son petit lopin de terre si la terre entière est notre jardin? Où trouver son petit coin de paradis? Et puis l’intelligence a ses limites et la bêtise est sans frontières.

Le travail des profs

Le prof de lettres d’Amélie est agrégé:  il  doit  15 heures de cours. Dans une autre classe, le prof de lettres de la copine d’Amélie, lui,  est  certifié:  il doit 18 heures de cours et il est moins bien payé. Au collège ou au lycée,  c’est donc le prof qui travaille le moins qui gagne le plus et c’est celui qui est le plus qualifié qui a le plus de temps pour préparer ses cours. Curieux, non?

 

Rentrée des classes

La rentrée d’Amélie

On connait tous cette situation: croisant une vague connaissance, par politesse, en lui serrant la main, on lui demande machinalement « comment ça va? » et si l’autre répond « ça va », on ne s’arrête pas, on passe à autre chose, la vie est belle et la journée continue.  Mais si l’autre répond « ça ne va pas »,  on est obligé de s’arrêter, de l’écouter, de compatir, la journée s’assombrit, on lui en veut  de nous pourrir la vie avec ses problèmes.

Amélie est une bonne élève, Amélie a tout compris. Quand le prof lui demande si elle a compris, même si elle n’a pas bien compris, elle dit qu’elle a compris et le prof est content qu’Amélie lui dise qu’elle a compris, car en disant à son prof qu’elle a compris Amélie lui dit aussi implicitement qu’il est un bon prof qui lui a appris  à comprendre. Les bons profs aiment les bons élèves.   Déjà bien au fait des codes de notre société médiatique, Amélie et son prof ne se parlent pas, ils « communiquent ». Ils savent  que tout au long de la chaine hiérarchique, les chefs n’aiment pas les problèmes,  et que la responsabilité du problème étant toujours attribuée à celui qui le soulève, le plus sûr moyen de ne pas en avoir est de ne pas en parler. Du haut au bas de l’échelle, si on ne veut pas avoir d’ennuis, la consigne est: « tout baigne ».

Aussi, le bon prof d’Amélie a dit au directeur que dans sa classe tout allait bien, le bon directeur à dit à l’Inspecteur que dans son école tout allait bien, le bon Inspecteur à dit au Recteur que dans son département tout allait bien, le bon Recteur a dit au Ministre que dans son académie tout allait bien, le bon Ministre a dit au journal télévisé qu’à l’Education nationale  tout allait bien.  Le bon peuple est ravi: « à l’école, tout baigne ».