Les jours heureux

 

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Tout est arrivé en même temps: bébé, chat et plante verte. Le bébé, ce fut difficile. Le chat, on l’a choisi, et la plante, on nous l’a offerte. On l’a mise dans le jardin près du petit bassin. La plante était carnivore. Le chat  a disparu, puis le bébé. La plante a  grossi. Du coup on s’est retrouvés seuls, comme des cons, dans la maison. Alors on a gardé la plante. On la regarde, de loin. C’est tout ce qui nous reste des jours heureux.


Thérapie de couple

 

 

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Calé dans son fauteuil, il pérore :

– Bien sûr Donald n’est jamais aussi amoureux que Daisy, Roméo que Juliette, Paul que Virginie, ou l’inverse, vous me comprenez ? L’amour, c’est compliqué… Ils n’ont pas d’ailleurs du mot amour la même définition… Pour l’un, c’est l’assouvissement d’une sorte de désir primaire quasi bestial… Mais sublimé… Oui, sublimé, rassurez-vous, on n’est pas tout à fait des bêtes, quand même !

Il a dit ça en rigolant. Maintenant il se pourlèche les babines et prend un air gourmand: 

 – C’est une  sorte d’appel du sexe, disons, pour être plus correct, d’appel des sens, tandis que pour l’autre, c’est… C’est plus subtil, plus délicat, à tel point qu’il aura même des difficultés à le définir, l’amour…  Donc, comprenez- moi bien, quand ils s’envoient des « je t’aime » à la figure, s’installent de terribles malentendus qui peuvent dégénérer en drame… En tragédie même…

Il s’interrompt un instant, plisse les yeux puis reprend :

– Il y a une énorme différence entre le « je t’aime – je veux te baiser » et le « je t’aime – je veux vivre avec toi jusqu’à la fin de la vie »…  C’est comme la fidélité… L’un, ne l’imagine que…  

Le  psy  est intarissable, il peut  nous en débiter des comme ça à la pelle. Moi je regarde en douce ma montre.   Ses propos m’horripilent.   Elle, elle semble boire ses paroles, les yeux exagérément ouverts, hochant la tête pour approuver.  C’est d’ailleurs ce qui m’agaçe surtout chez elle, cette fascination qu’elle a pour tous les charlatans et bonimenteurs du bulbe. En plus, ces séances répétées toutes les semaines pour soi-disant sauver notre couple  me coûtent  un max.

 

– C’est sur l’amour qu’on  dit toujours les plus grosses conneries! 

 Ç’est un coup de tonnerre. J’ai sorti la phrase d’un coup, sans réfléchir, et l’autre, d’un coup, s’est arrêté de bavasser et là, d’un coup, je me suis vraiment mis en colère et j’ai tout cassé, très vite,  dans le cabinet du psy. Comme il se tasse dans son fauteuil et me regarde les yeux exorbités, je lui  explose aussi  la tête, au psy, avec la statuette en bronze représentant deux corps entrelacés, qui traînent  sur son bureau.

Du coup, il y a  du sang partout et je vois que ma Daisy est aux anges.

– Enfin, me dit-elle, tu a compris ! C’est comme ça que je t’aime.

Alors, après un furtif baiser, nous sortons ficelle et rigolards, par la fenêtre, côté jardin.  C’est que, du côté porte, on entend déjà du bruit.

 

 



Reality-Building

 

 

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 » Comment devenir les maîtres du monde? En centralisant l’ordre et la pouvoir autour d’une minorité et en semant le désordre dans le peuple, ramené au niveau de pantins paniqués. la méthode? L’ingénierie sociale: infiltration des esprits, analyse de nos moindres faits et gestes, contrôle des comportements à distance, marketing de l’intime et autres réjouissances qui font de nous de bons consommateurs. »


C’est ce qu’on peut lire  sur la quatrième de couverture du bouquin « Gouverner par le chaos«  (éditions Max Milo). Les auteurs (collectif anonyme) s’en prennent à la mondialisation et décrivent les différents moyens utilisés aujourd’hui pour aliéner les peuples.  Rapide (90 pages), mais stimulant.

Ce livre, je l’ai trouvé à la FNAC, placé bien en évidence, seul, sur un présentoir,  avec un petit billet élogieux d’une lectrice (une certaine Nathalie). Tout autour on vendait des ordinateurs Apple à des cadres dynamiques et des stations de jeux Sony  à des ados boutonneux.  Depuis, je m’interroge:  « Dans quelle stratégie de manipulation des foules,  dénoncée par le livre,  s’inscrivait cette promo? « 

 


Les nuits de Restif

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«  A la chûte du jour, Du-Hameauneuf et moi nous paffions de la rue Bailleul par l’hôtel d’Aligre, dans la rue Saint-honoré, quand nous aperçumes une jeune Paysanne, d’environ 16 ans brunie par le hâle : Elle marchait à-côté d’une Petite perfone en-blanc, affés coquettement vêtue, ét très provoquante ! Nous primes Celle-ci pour une Ouvrière en –modes. Les deux Filles nous regardèrent, ét rentrèrent auffitôt, en nous attendant un peu  au –bas de l’efcalier. Nous ne doutames plus de ce qu’elles étaient, et nous alames à elles. »

 Restif de la Bretonne,   Les nuits de Paris (La petite paysanne trompée).

 

Heureux Restif dans ses virées nocturnes à Paris! Les nuits d’insomnie, ici, au village? Il y a  si peu de rues à courir qu’y rencontrer un chat serait l’Aventure.

 

Chevillard est une médecine douce

 

 

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Comme on lui piquait ses revues dans la salle d’attente (sauf celles sur le foot!) le toubib a fini par ne plus en mettre. On lui a volé aussi le papier hygiénique et le savon dans les toilettes. Ici, au village, c’était du jamais vu! Aussi, désormais, quand je vais consulter, j’apporte ma lecture. Pour le reste, je prends mes précautions. Aujourd’hui c’était « Choir » d’Eric Chevillard (Les Editions de Minuit) et ça tombait bien parce que j’avais le moral dans les chaussettes. En attendant mon tour, j’ai pu lire les 64 premières pages et ça m’a requinqué. Me demandez pas trop pourquoi, mais c’est plein de phrases qui sont de petits bonheurs. Je vous en donne une « On ferait un bosquet peut-être en rapprochant les arbres, puis en les liant un fagot ». Moi, cet agencement du monde par la phrase, ça me fait chaud au coeur. Du coup, quand le médecin m’a fait entrer dans son cabinet et m’a demandé comment ça allait, j’étais encore sur mon petit nuage et j’ai répondu trop vite, sans réfléchir:

Mais très bien Docteur !



Des mots si doux

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– Soyez sages les enfants, fermez les yeux et faites de longs et beaux rêves.  

Il sort, laissant entr’ouverte la porte de la chambre désormais silencieuse.


– A moi maintenant, il faut aussi que je prenne soin de moi. 

Il prend dans la cuisine  la cordelette et le tabouret puis va au salon, caresse la poutre avec la main.

 

– Quand elle rentrera, maman aura une jolie surprise!

 Il sourit. Tout est prêt.

 


 


Fashion victim

 

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« Dans un léger sifflement, elle glissa sur le tremplin, s’envola, resta
suspendue sur les airs, crucifiée. Et puis… »

Vladimir Nabokov « La Vénitienne et autres nouvelles » Gallimard (1990)

 

 

 

Ce sport n’était pas de son monde. Il détestait les foules braillardes et bigarrées massées sur le bas-côté des routes, parfois menaçantes jusqu’à l’étouffer. Il s’était même toujours retenu dans l’ascension des cols, où pourtant il excellait, par peur de porter l’affreux maillot blanc à pois rouges du meilleur grimpeur. Il avait su éviter le journaliste gnome de la télévision qui posait juste après l’arrivée des questions stupides aux coureurs ridicules dans leurs habits de clown. Mais aujourd’hui il faisait la course en tête. Il avait ignoré les conseils de son directeur sportif et découragé dans la montée, par ses accélérations successives, les petits colombiens et les maigres espagnols. Il était passé seul au sommet, s’était jeté dans la descente sans prendre la précaution de se protéger du froid avec une feuille de journal glissée entre  maillot et  poitrine. Il avait reconnu l’étape au début du printemps, il savait que là, au bout de cette ligne droite, il y avait un virage serré et qu’il lui fallait impérativement ralentir pour le passer. Il sourit, il ne porterait jamais l’horrible maillot. Il releva la tête, respira un grand coup.  On le vit voler un instant  dans les airs, le buste droit, les bras ouverts, comme s’il fêtait une victoire.


 


Rêve interdit

 

 

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Cette nuit, j’ai rêvé d’Anna. 

J’ai tout de suite compris que je n’aurais jamais du dire ça. Ça a jeté un froid et j’ai bien vu qu’on me regardait de travers. Les jours suivants, les gens m’évitaient, personne ne me parlait. Et puis on est venu me chercher, un matin, pour m’interroger. On a fait mon procès. J’ai eu beau répéter que ce n’était qu’un rêve, les experts ont dit qu’il n’y avait pas de rêve sans réalité et les juges ont conclu qu’on ne pouvait pas parler impunément de ses rêves. J’ai donc été puni.

Je n’ai revu Anna que des années plus tard, après la prison et les soins psychiatriques. Longtemps elle avait cru que j’étais parti comme ça, à l’autre bout du monde, sur un coup de tête. C’est ce qu’on lui avait dit. Et elle n’avait appris ce qui s’était passé que tout récemment. Mais elle me pardonnait.

Après tout, ce n’était qu’un rêve, m’a-t-elle dit, dans un joli sourire.

 

Pêcheur d’eau douce

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Comme il va souvent à la pêche, et de bon matin, on croit qu’il aime pêcher. Mais il déteste attraper du poisson, surtout en tenir un serré dans la main quand il faut lui arracher l’hameçon de la gorge. Ce qu’il aime, c’est marcher le long de la rivière et rêver. Avec la canne et la musette, il a sa place dans le décor: personne ne lui demande ce qu’il fait là. Sans, il devient suspect.  Il a appris à bien connaître la rivière, les courants, les remous, les  petits gouffres, et les moments de la journée où la truite ne mord pas. Il peut donner le change à quelqu’un qui l’observerait. Il fait comme s’il pêchait: il lance sa ligne, mais  s’arrange pour placer le leurre  là où il est certain de ne rien prendre.