I have a dream

 

série noire 2

 

 

Elle attendait dans ma chambre  sur le lit, complètement offerte. Je l’ai prise brièvement. Nous n’avons pas échangé un mot.  Soudain la porte s’est ouverte et ils sont tous entrés. Une foule de journalistes et de paparazzi, avec des caméras et des micros. Ça flashait et ça hurlait de tous les cotés. J’étais terrifié,  et puis j’ai reconnu ma mère. Elle pleurait. Ma femme, et ma fille aussi.  Quelqu’un a crié, tu es la honte de la famille, et là, je me suis réveillé, tout en  sueur.


Le plafonnier était allumé, j’étais allongé sur le lit, à moitié déshabillé et j’avais très mal à la tête. Je me suis redressé péniblement. Sur le chevet, il y avait un verre cassé et une bouteille de scotch vide.  Mon tube de Valium  était ouvert.  Un des deux fauteuils près de la fenêtre était renversé.  Le poste de télé était allumé.  En clignant des yeux, dans l’incrustation sur l’image, en haut à droite, j’ai vu qu’il était  6 heures 57.  Je me suis traîné vers la salle de bain. Elle gisait là, nue, le visage tuméfié, les yeux exorbités, la ceinture blanche d’un peignoir autour du cou.  Je me suis vu dans le miroir. J’étais pâle et mon avant-bras droit était couvert de griffures rouges. Qu’avais-je fait ? Je me suis  pincé pour m’assurer que je n’étais pas dans un mauvais rêve !


La voix me parvint du présentateur du journal TV du matin qui  annonçait déjà la nouvelle, souvent la réalité dépasse la fiction. J’ai regagné la chambre,  j’ai éteint la télé, je me suis assis dans le fauteuil et j’ai attendu que la porte s’ouvre.

 


L’infini a ses limites

 

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Il est sorti sur la terrasse. La nuit est calme, le ciel dégagé. Cela fait longtemps qu’il ne pense plus à regarder les étoiles. D’un doigt, il rajuste ses lunettes sur son nez et lève la tête. Le spectacle doit être magnifique, mais sa  myopie mal corrigée ne lui permet pas d'en profiter. A vue basse, l'infini manque de relief. Et puis tenir sa tête ainsi renversée est inconfortable. Il pourrait bien installer la chaise longue qui doit être rangée au grenier. Mais la chercher à cette heure tournerait à l'expédition. Le jeu n'en vaut pas la chandelle. 

Chasse interdite

série noire 2

 

 

Comme d’habitude Gus rentre de la chasse un peu éméché.

Il gare le break Peugeot dans la cour de la petite villa, libère le chien et ramasse son fusil puis laisse retomber le hayon. Sa femme est là, qui l’attend, les mains sur les hanches, l’air mauvais, méprisante :

T’as vu l’heure ! Et je parie que t’as encore rien touché ! Mon pauvre Gus, t’es tellement maladroit ! Comme pour tout !

 Alors Gus s’arrête, arme son fusil, vise à peine. La femme tournoie  avant de s’écrouler.

Gus murmure :

Si, cette fois, tu vois, je l’ai eu, le gros gibier.

 


Voyage organisé

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Je suis parti en voyage. Une journée. C’était un voyage organisé. Il y avait  mon voisin de palier. Comme on est voisin, le voisin, dans le car, il s’est assis à la place d’à côté. Au repas de midi, il s’est assis en face. On a visité ensuite côte à côte le musée du chapeau. Tout le temps, il disait aux autres en me tapant sur l’épaule, – On est voisin.

Quand on s’est quitté le soir, sur le palier, le voisin  a dit, avant de refermer sa porte,  – Ça fait du bien de voyager, voisin, ça change les idées.

 


Vœux de crise

 

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Elle s’avance, avec son sourire enfariné de dame patronnesse,

Et qu’est-ce qu’il faut vous souhaiter, mon pauvre Monsieur, pour cette nouvelle année ?

Je frotte le pouce et l’index à hauteur de son visage,

De l’argent, Madame, beaucoup d’argent, du flouze, du pèze, du blé, de la thune, vous comprenez ?

Elle recule, offusquée, et c’est le cri du cœur,

Oh non ! On peut pas souhaiter ça, Monsieur, quand même !

 


 


 


Fast-faith

 

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Dans mon village la messe de minuit est passée à 22 heures.

C’est une belle avancée, un gain de temps, disent les fidèles unanimes.

Le curé argumente, lui, que, question marketing, le concept « gain de temps » est plus porteur aujourd’hui que celui de « vie éternelle ». Des mauvais esprits font remarquer, en se marrant, que l’église se soumet un peu facilement aux lois du marché, et que bientôt, si ça continue, on vendra dans les fast-food des plateaux « Eucharistie » tout compris, avec hostie-burger, coca-cola light et nespresso.

 


 

Melilem

 

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   (à Dino Buzzati)

 

 

Rien ne ressemble à Mélilem, ce village aux confins des déserts.
Il apprit l’attente interminable du désir des autres, ce goût de solitude.
Décrire le lent cheminement des morts vers la vie.
L’ombre portée sur la nuit, parfois cette absence de nuit qui n’est pas la lumière.
Mélilem, chant des êtres oubliés, silence glaçant des souvenirs non partagés.
Mélilem, village miroir au reflet brisé.

 


 


Télé-réalité

 

 

 série noire 2

 

 

C’était après le repas du soir, un vendredi, en direct, à une heure de grande écoute, la Voix me demanda de révéler mon secret. Le groupe, tout excité, se déplaça vers le coin salon.  Je restai debout. Quand j’ai dit  que j’étais tueur à gage, ils ont éclaté de rire.   Il y a une manière de dire la vérité qui fait qu’on ne vous croit pas et c’est assez pratique, une sorte de mensonge inversé, un « vous voyez,  je vous l’avais bien dit, mais vous ne m’avez pas cru ! » qui rejette la culpabilité sur l’autre.

Jouant le jeu, ils m’ont demandé   sur qui était le contrat.  Je m’avançai  vers Kevin sagement  assis sur le pouf jaune où la Voix lui avait demandé de s’asseoir. Je me penchai  et appuyai  l’index sur sa poitrine, – Lui, bien sûr

Le  reste du groupe, soulagé, rit encore plus fort et quelqu’un dit :

Mais qui veut sa mort ?

je me redressai

Sa petite amie Vanessa. Depuis que j’ai couché avec elle, elle n’en veut plus… Et puis le public aussi n’en veut plus, Kevin est tellement ennuyeux !

Ils étaient tous pliés en deux cette fois, sauf Kevin qui ne savait pas trop si c’était du lard ou du cochon.

Il ne comprit jamais vraiment, je crois, car tout se passa très vite. Je me plaçai derrière lui ma main gauche fermement posée sur son épaule et  sortis le rasoir de ma poche. Je  fis briller la lame plein cadre face aux caméras comme on m’avait dit de faire et je lui tranchai  la gorge en disant,- Bye bye Kevin. cela n’avait duré que quelques secondes, mais je savais que tout serait filmé sous plusieurs angles puis passé et repassé  au ralenti, l’éclat de la lame, la giclée de sang, les yeux révulsés de Kévin, puis en simultané sur l’écran partagé le beau visage triste de Vanessa éliminée du jeu la semaine précédente et sans doute celui de la maman de Kevin. Ce serait le grand moment  de cette émission de télé-réalité qui perdait de l’audience au fil des années. Et je savais bien que les gens de la production m’avait infiltré parmi les candidats uniquement pour ça. Ne m’avaient-ils pas dit et répété, – Surtout, surtout, mon petit Brandon, il faut que tu restes toi-même!  

Ce que je ne savais pas, c’est qu’il y avait eu juste à l’instant du meurtre un incident technique :  dans le car de régie un écran de contrôle avait pris feu et fait sauter tous les circuits : les caméras ne fonctionnaient plus, aucune image n’avait été enregistrée, personne n’avait pu voir la mort de Kevin.  Je lui avais tranché la gorge pour rien. C’était une catastrophe !

L’émission fut stoppée aussitôt et on nous sortit de la villa studio où nous étions cloîtrés depuis des semaines. Moi, je fus arrêté sur le champ et interrogé.

Plus tard, j’ai appris que des milliers de téléspectateurs furieux avaient téléphoné ce soir-là. Ce fut un des plus gros ratages de l’histoire de la télé-réalité.   Les publicitaires résilièrent  leurs contrats. Les cabinets d’avocats  appelés en urgence  se préparèrent à d’interminables procès :  à tous les niveaux,  on cherchait des responsables. On pensait à cette époque que La Chaîne ne s’en remettrait  jamais.

Quant aux amis de Kevin, ils se consolèrent  comme ils purent en répétant  partout  dans les médias que le jeune homme n’avait pas souffert  et qu’heureusement, lui, ignorerait toujours qu’au moment de sa mort il n’était plus filmé.

 

Bien sûr, je n’avais signé aucun contrat précis.  Au procès, j’ai  tenu la ligne de défense qu’on avait prévue avec La Chaîne, mon avocat a plaidé un coup de folie mais il n’était pas bon et puis l’opinion publique voulait ma peau comme si j’étais responsable de l’incident technique qui les avait privés d’images. Quand j’ai vu que ça tournait mal, j’ai voulu dire que tout avait été arrangé d’avance avec la Chaîne, mais ça n’a pas pris, ce fut même pire, c’était leur parole contre la mienne: je fus condamné à perpet pour meurtre avec préméditation.  Depuis ils ont tourné un film sur cette affaire. Il a fait un tabac au box-office. C’est La Chaîne qui l’a produit. Je n’ai pas touché un centime. Je n’ai pas envie de le voir.   Vanessa n’est jamais venue au parloir. Je me pose des questions.