Solidarité intergénérationnelle

 

série noire 2

 

Il n’y a plus de client dans la boutique.  Jules n’a pas le crâne rasé et ne vote pas FN. Jules n’est pas un adepte de l’autodéfense. Au contraire, il a  cette bonne tête du brave gars qui milite pour les droits de l’homme et pense à gauche. Tout  se passe donc comme prévu. Paniqué, il ne voit pas que je le braque avec ce jouet de pacotille, une mauvaise imitation faite en Chine achetée  au bazar du coin. Sans que je demande rien,  il met l’argent de sa caisse  dans ma sacoche  et s’allonge  derrière le comptoir,  mains sur la nuque, comme il a vu faire dans les séries télé. Après avoir enlevé ma cagoule et mes gants,  je peux sortir  aussi tranquillement que je suis entré. Deux rues plus loin, je  monte dans le bus. Il est bondé. Un  lycéen se lève immédiatement pour me laisser sa place.

– Tenez Monsieur!

– C’est bien, jeune homme d’avoir pitié de mon grand âge !

Il sourit timidement. Je me  dis  qu’on est vraiment  injuste avec la jeunesse.

Alors, calé sur mon siège, les bras croisés sur la sacoche, les yeux clos, je me laisse aller jusqu’au terminus dans un demi-sommeil. Une fois rentré à la maison, je compte mes sous… Mon complément retraite !  Puis les planque sous les lattes du parquet de la salle à manger, comme j’ai vu faire dans les séries télé.

Il finira par appeler. Au téléphone, mon petit Jules a sa voix blanche des mauvais jours :

– Grand-père, c’est terrible !  Je me suis encore fait braquer ! 

 


Le cirque d’Houlgate

 

 

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Ils ont mis les caravanes du cirque d’une fille Fratellini à l’écart dans une prairie près du stade de motoball.   C’est un modeste campement. Il y a un chameau trop petit pour manger les feuilles de l’arbre qui l’abrite, un lama aux beaux yeux embués et une chèvre (est-elle savante ?) dont le licou est suffisamment long pour qu’elle puisse s’aventurer sur la route et se faire écraser.  Elle le sera. On ne la voit plus le jour suivant. Ou, peut-être, les gens du cirque l’ont-ils mangée, la recette du soir n’étant pas suffisante ?

Toutes ces bêtes ont l’air bien malheureuses. Comme on a entendu Sarkozy et Hortefeux la veille à la radio, on mélange tout.  Alors, on se dit,  qu’on en finisse, il faut reconduire tout ce petit monde en Roumanie.


Le golf d’Etretat

 

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A Etretat, on préfère regarder les joueurs qui se succèdent toutes les 10 minutes sur  le green du 4  plutôt que les fameuses falaises tant vues et photographiées. C’est que le golf est magnifiquement situé au-dessus de la Manche et les joueurs sont tous d’un excellent niveau.  Sans doute  une bonne  maîtrise du jeu est-elle exigée pour accéder au parcours? On voit même des randonneurs s’arrêter sur le sentier du littoral, qui borde  le golf, pour applaudir  en connaisseurs une belle approche, et des joueurs, un peu ironiques, lever leur casquette pour les saluer quand ils ont réussi leur putt.

Bien sûr, on sait qu’un jour cela finira mal : le golf d’Etretat desséchera faute d’eau, les riches golfeurs seront ruinés par  la crise économique puis pendus par les écologistes. Rongée par des vagues rancunières, la falaise s’écroulera emportant au fond de l’eau veaux, vaches,   cochons, randonneurs et  poulets, greens, fairways, bunkers, et drapeaux

La vie est un spectacle éphémère.

 

 http://www.golfetretat.com/

 


La sirène du lac Palavel

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Ma minuscule tente était montée au bord du lac dans un endroit isolé. Pour l’atteindre, il fallait traverser de dangereux éboulis. Je pouvais installer mes lignes en toute tranquillité et passer les nuits  sans attirer l’attention.  

Un début d’après-midi, je remarquai deux randonneurs qui se baignaient sur la rive opposée.  Moins courageux, l’homme mit plus de temps que la femme à entrer dans l’eau. Nu, il avait attendu sur la berge, le buste légèrement replié,     se protégeant de l’air froid en se frottant  les bras et les épaules avec les mains.  Enfin, il  s’était décidé. Je les avais vus nager ensemble puis disparaître derrière un rocher blanc. Je reposai mes jumelles et n’y pensai plus. Mais, en fin d’après-midi, je vis que la randonneuse repartait seule.  L’homme maigre avait disparu.

Le lendemain, ils revinrent et les jours suivants. Pendant toute une semaine, je les observai. Toujours le même rituel: la femme entrait dans l’eau la première, l’homme maigre hésitait, puis ils disparaissaient en nageant derrière le rocher blanc. Ensuite, la femme redescendait seule dans la vallée.  

Ce qui me sidéra, c’est que l’homme maigre n’était jamais le même! Chaque jour, donc, cette femme changeait de compagnon…

Je voulus en savoir davantage. Un matin, je passai sur l’autre rive. J’attendis. A l’heure prévue, elle arriva, mais seule. Elle m’aperçut, elle n’était pas timide. Elle proposa que je me baigne avec elle. Elle se déshabilla, fut aussitôt dans l’eau, tandis que je restais nu sur la berge, hésitant, le buste légèrement replié, me protégeant de l’air froid en me frottant les bras et les épaules avec les mains. 

Elle m’encouragea – Venez, vous verrez, elle n’est pas froide, on est bien. J’entrai alors dans l’eau glacée en tremblant puis nageai avec elle jusqu’au rocher blanc.

 

 

la dernière phrase du roman

 

 

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  les poissons rouges (fragments)  François Denis (Festival de la pluie).

  http://www.la-galerie.net/DENIS/

 

 

“Si je traverse au vert, avec ce trafic, jamais l’autre n’osera me suivre. Je prends le risque…”

Entre nous, c’est un risque facile à prendre, puisque, selon Lui, c’est  Moi qui raconte l’histoire. Donc, avant de m’engager sur la chaussée, je sais déjà que je m’en suis sorti.

L’Autre? Selon Lui, je ne suis pas chargé de son histoire. Selon Moi, l’Autre, il a intérêt à faire gaffe où il pose les pieds dans le récit.

Bingo! Avant même de lire la suite, aux crissements des pneus sur l’asphalte que suit un bruit sourd, je sais, sans me retourner, que l’Autre a osé. Je rigole. Plus que du SAMU, son sort ,à l’autre, dépend de Lui!

J’ai alors presque atteint l’autre côté de l’avenue, quand je vois, trop tard, à ma droite, foncer sur Moi  le bus 36. 

 

Les romanciers sont forts pour les embrouilles.

 


Corbeaux

 

série noire 2 

« Tu sais bien qui tu es et ce que tu as fait »
On  prend rarement ça pour un compliment, surtout si c’est écrit dans une lettre anonyme qu’on vient de recevoir. Et les honnêtes gens sont  plus touchés que les vrais salauds car leur inévitable part d’ombre les rend davantage honteux.  

« Tu sais bien qui tu es et ce que tu as fait »
Avec cette phrase, on peut mettre le feu à tout un village.

 Et moi, ce que j’aime plus que tout, c’est faire souffrir les honnêtes gens.

Alors, j’ai laissé tomber au hasard mon doigt sur la carte de France : ce fut Fontanges, un petit bled dans le Cantal, près de Salers. J’ai noté des adresses dans l’annuaire téléphonique et envoyé les lettres. Pour brouiller les pistes, j’ai posté de différents quartiers de Paris. Je me disais que, peut-être, cet été, je me rendrais là-bas, en touriste, constater les dégâts : des divorces, des dépressions, des suicides? Combien? Et peut-être même un crime ? J’étais tout excité  par cette comptabilité sordide. Et puis, comme toujours après mes mauvais coups, j’ai été pris de remords et j’ai oublié tout ça.

Un jour, j’ai reçu une lettre. Elle était postée de Salers dans le Cantal. Et ça m’a fait tout drôle quand j’ai lu :
« Tu sais bien qui tu es et ce que tu as fait »

 


La pointe du Hourdel

 

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Comme on n’a rien d’autre à faire cet après-midi de juillet, on regarde tous l’hélico rouge et jaune de la sécurité civile qui va décoller en bout de jetée, mais soudain quelqu’un crie de l’autre côté du quai, un phoque, venez voir, il y a un phoque !

Aussitôt notre petite foule de touristes se déplace pour voir. C’est un phoque, un bébé phoque, quelqu’un précise, qui essaie de remonter vers le large. L’effort semble intense. On devine son sillage et on aperçoit parfois sa tête à la surface de l’eau. On la distingue à peine mais à chaque apparition, la foule exulte, le phoque ! c’est le phoque !

Dans l’excitation, personne n’a vu le petit dernier de la famille Garousse, Ludovic, tomber du haut du quai dans la mer. Moi si, mais mon cri se perd dans les cris de la foule, le phoque ! c’est le phoque !

Tant pis pour Ludo, Et puis de toute façon, derrière nous, l’hélico rouge et jaune de la sécurité civile a décollé dans un grand coup de vent, emportant bobs et casquettes, pour porter secours, plus loin, dans la baie de Somme.