Le maillot de bain (une pièce, bleu) ne fut jamais ôté. Il n’avait sur cette femme qu’une hypothèse de nudité.
Le maillot de bain (une pièce, bleu) ne fut jamais ôté. Il n’avait sur cette femme qu’une hypothèse de nudité.
Villa Malaparte
http://chroniquesitaliennes.univ-paris3.fr/PDF/44/Talamona.pdf
Ses jours de repos, il n’a pas une minute à lui. Il s’affaire de la cave au grenier, du jardin à l’établi. Il sait toujours où il va. Il lui manque 3 doigts et 2 orteils, perdus dans les travaux domestiques. A coups de tondeuses et de scies égoïnes. Il porte sur le corps des cicatrices laissées par ses outils. Il claudique.
Calé dans mon transat, plongé dans une demi-sieste, du haut de ma terrasse, d’un œil, je l’observe et souris: cet homme blessé est heureux.
Aussi, quand j’apprends qu’il déprime, je tombe de haut.
Surtout qu’il dit que de me voir à ne rien faire, à la longue, l’a miné. Il m’envie, il aurait aimé être comme moi. Avoir des doigts de pianiste. Il m’interroge car ça le turlupine :
– Comment pouvez-vous rester ainsi sans dépérir d’ennui ?
Que lui dire sans l’accabler davantage ? Que je prends plaisir à ne pas remplir ma vie ! Que je fais mon bonheur de l’ennui ! Je n’ose. Je l’invite à s’asseoir à mes côtés , sur la terrasse, à l’ombre des steulitis géants et des poulicasses nains pour partager l’horizon d’eau, de roches et de ciel mêlés.
– Regardez, on dirait le Sud, et le temps dure longtemps, plus d’un million d’années. Et toujours en été.
Mes arbres rares le fascinent.
Villa Gillet
Assis à la terrasse du grand café du Clos Jouve, nous parlions littérature tandis que des jeunes femmes parfumées, dans des robes légères, descendaient le boulevard de la Croix-Rousse, sans doute à la recherche de la Villa Gillet où se tenaient les assises internationales du roman. A leur passage, des supporters aux couleurs de l’Ol, qui attendaient le car pour le stade de Gerland, les sifflèrent gentiment en agitant des pancartes à la gloire de Juninho.
– En fait, j’aurais aimé écrire comme il tire un coup franc.
– Comme Juninho
– Oui, comme Juninho
Coup franc
Comme toujours, Juninho a le regard triste. Il attend un long moment, immobile, avant de tirer le coup franc. Le but est loin, à 37 m, ont précisé les journalistes à la télé. Il frappe sans trop d’élan. La balle s’élève haut, à droite, passe le mur, redescend, hésite, puis part à gauche. Le gardien, surpris par ce ballon flottant, plonge en vain. Juninho a marqué. La foule exulte. Il sourit.
http://www.villagillet.net/section/0/21
http://www.dailymotion.com/video/xj60t_tous-les-coups-francs-de-juninho_sport
Untitled (Portable Planetarium), 2009
Son truc, c’est de s’intéresser aux grandes causes du monde. Il me reproche avec mépris mon nombrilisme : – Oh, toi et tes petits problèmes!
Je lui lui réponds souvent : – Tu sais, d’où je suis, y a que moi qui compte!
Je passe mon temps chez moi, de la chambre au salon, par la case cuisine, pas à pas, seconde décomptée après seconde, tandis que lui, fulgurant, encyclopédique, traverse le monde et les siècles.
Je pense inlassablement le quotidien, le banal, l’intime. Lui, brasse l’Histoire. D’un insecte écrasé, d’un rhume, je fais mon miel, un roman, une aventure. Il ne peut écrire que sur fond de génocide ou de révolution.
Je lui dis souvent : – Regarde-toi dans un miroir, tout y est, tu as le monde à domicile, Pourquoi aller chercher ailleurs ?
Un jour, il me traite d’auto-centré et c’est le mot de trop. Haineux, nous en venons aux mains. Quand je lui plante dans le ventre le couteau de cuisine, sur son visage, plus que la douleur, je lis la surprise.
Un coup de couteau, bien placé, et voilà un corps qui se vide. La baudruche se dégonfle et le monde, brutalement, rétrécit. Dans le sang et la mort, l’universel rejoint l’anecdotique. Et vice-versa. CQFD.
Le médecin spécialiste qui me soignait n’est plus. Suicidé. Sans raison. C’est mon généraliste qui m’a appris la nouvelle. Avec précaution. Il sait que je suis sensible.
Je le connaissais peu, ce spécialiste, je ne l’avais vu qu’une fois. Mais le courant est passé. Je suis sorti en forme de sa consultation. Du coup, je l’aimais bien.
J’ai des regrets. Si j’avais pu lui dire, – « Docteur, je vous aime bien, j’ai besoin de vous ». Peut-être que ça l’aurait aidé dans ce moment difficile ? Un malade, c’est fait aussi pour ça.
Mais comme il m’avait presque guéri, j’ai tardé à lui faire cette seconde visite.
Je suis capable de tenir en équilibre à la pointe du pied, pendant de longues minutes, un balai posé sur son manche. Une fois j’ai même dépassé l’heure. C’est une activité ennuyeuse et certainement peu télégénique. N’empêche, enfant, j’ai découvert, par hasard, ce don, le seul que je me connaisse, et l’ai entretenu en m’entraînant. J’ai de la chance. Tout le monde, ne peut se dire, comme moi : « j’ai trouvé ce que je sais faire ».
Je pense au saut à la perche. A tous ces hommes et ces femmes de par le monde dont le seul don est de sauter à la perche mais qui, comme elle ne leur sera jamais tendue, ignoreront toute leur vie qu’ils auraient pu sauter très haut avec. Combien de Serguei Boubka et de Yelena Isinbayeva oubliés ?
On me dit que la plupart des individus ont un don qu’ils n’ont jamais eu la chance de découvrir. C’est certainement juste. Du coup je regarde d’un autre œil mon voisin. Mon voisin, un homme doué? Quand même, je doute. Quel pourrait bien être ce don qu’il n’a pas découvert ?
De leur séjour en Bavière, ils conclurent, unanimes : « les Allemands sont sympas ».
Quelqu’un, qui savait son Histoire, ajouta : «Oui, ce sont des gens simples, qui vivent sans chichis et s’invitent chez vous à la bonne franquette ».
C’est temps libre. Je lis négligemment « Terrasse à Rome » assis à la terrasse d’un café romain. Elle, que j’avais repérée pendant la conférence, m’a vu.
C’est ce que je souhaitais. Elle s’approche et se risque:
– Vous aimez Quignard?
– Certaines phrases.
– Comme ?
– Ce que dit Meaume « Chacun suit le fragment de nuit où il sombre ».
– C’est joli.
Devant mon air surpris, elle ajoute aussitôt, dans un petit rire et en imitant James Bond:
– Meaume…Jolie Môme…
Qu’une femme d’allure aussi fine puisse sortir pareille plaisanterie dans cet endroit magique sur un tel sujet à un homme comme moi qui représente assez bien, je crois, la fine fleur de l’intelligentsia européenne, m’accable.
Ainsi, j’aurais porté un bob Ricard sur un marcel crasseux, étalé mon “Equipe” sur les restes d’un jambon-beurre devant une Kronembourg basique, que c’eût été tout comme !
Le coup est rude, mais je réagis en gentleman. Je me force à sourire, me fends d’un « très drôle » et, pour me mettre sans équivoque à hauteur de la belle, soulevant un coin de fesse droite, laisse filer un pet sonore et nauséabond du plus bel effet.
C’est réussi. Elle rit aux éclats, s’assoit à ma table et dit:
– Je vous observe depuis le début du colloque et je savais bien que, comme moi, vous n’étiez pas de leur monde »
– Vous avez une laideur intéressante.
C’est ainsi qu’elle l’avait réconforté lors du souper qu’ils avaient passé en tête-à-tête.
Mais, ensuite, comme il l’avait raccompagnée à la porte de son hôtel, elle le laissa à l’entrée, et lui serrant la main :
– Pensez à me donner de vos nouvelles après votre petite opération du nez.
Elle lui dit qu’elle l’a mis dans son tableau.
– La tache, au fond à droite, c’est toi.
Il l’aperçoit en effet, cette tache, qui bave un peu sur le ciel. Il s’éloigne, se rapproche, se décale pour voir l’effet produit.
Il lui fait remarquer qu’il y a aussi des taches ailleurs.
– Oui, oui, c’est sûr, je connais plein de monde.
Il est furieux qu’elle se moque, mais ne dit rien.
Ce soir, il trempera sa plume dans l’encre froide pour la coucher, seins nus, sur papier glacé.