Tyrolienne

 

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Je la rencontre lors d’une course en  montagne au croisement des deux sentiers qui vont de la vallée jusqu’au sommet du Poschachkogel. Comme tous les jours, j’ai pris la variante sportive. Il fait un temps de chien et nous sommes certainement les seuls de l’hôtel à avoir osé sortir. Elle s’appelle Natacha, ce qui n’est guère plausible, et parle avec un accent slave,  mais se débrouille bien en français. Nous décidons de poursuivre ensemble. Par temps clair, c’est une promenade facile. Aujourd’hui,  il faudra quand même être prudents.

Nous nous étonnons de ne nous être jamais rencontrés auparavant à l’hôtel.  Le matin au petit-déjeuner? Ou le soir au dîner? La salle à manger est vaste et il y a beaucoup de clients en cette saison, mais quand même, c’est étonnant! Peut-être que maintenant avec nos gros anoraks, les lunettes, la capuche et le bonnet, nous ne sommes plus très ressemblants à ce que nous sommes à l’hôtel! Il faudrait nous déshabiller. Nous éclatons de rire comme des gamins. Et pourtant nous en  avons passé l’âge! Comme elle est étrangère, je parle  lentement et j’aime bien cette manière qui donne du poids à mes paroles et de la profondeur à ma pensée. Du moins c’est l’impression que j’ai. Souvent, j’ai remarqué que mes plaisanteries font davantage rire les étrangers qui comprennent plus ou moins bien le français que mes compatriotes.

Notre conversation, débarrassée de son gras, va donc à l’essentiel. Aussi, à mi-chemin, comme nous nous entendons bien, nous envisageons qu’il sera peut-être possible de faire l’amour, mais une fois rentrés à l’hôtel, bien sûr, au chaud!  Avant le bol de chocolat!  Le Falknerhof Hotel l’offre traditionnellement, comme goûter, vers les 16 heures avec son énorme part de gâteau aux noix. C’est compris dans le prix de la pension. Oui à l’hôtel, ce sera quand même mieux qu’ici, plus confortable ! Et  nous pouvons quand même attendre, nous ne sommes pas des gamins, pas des bêtes non plus !   Nous éclatons de rire. Une fois l’accord conclu, comme le brouillard est de plus en plus épais, nous décidons  de regagner la vallée.

C’est alors que les choses se gâtent. Voilà qu’elle me dit qu’elle souhaiterait plutôt faire l’amour après le goûter qu’avant, nous aurons tout notre temps, et  nous serons reposés, mais  moi je préfère avant, parce que ça me met en appétitet puis  après avoir mangé, j’ai plus envie de dormir qu’autre chose, et puis c’est ce qu’on avait dit, on ne peut revenir là-dessus. J’ai dit ça en élevant la voix, elle ne répond pas. Nous descendons en silence. Je ressasse mes arguments et lui en veux terriblement  d’avoir changé la donne. Mais je ne céderai jamais. Dans notre couple en devenir, sur cette question futile, je sais qu’il y a un véritable enjeu  de pouvoir. Le charme est rompu. Ce n’est qu’une sale  pute venue de l’Est et sans doute même payée par l’hôtel pour appâter le client. Pour qui  me prend-elle ?  Ce qui est sûr, c’est que je n’ai plus rien envie de partager, ni le chocolat, ni le gâteau aux noix, ni l’amour.

Nous nous séparons à l’endroit même où quelques heures auparavant nous nous étions rencontrés,  Restons en là, Madame! Prenez le chemin que vous voulez,  je prendrai l’autre. Elle ne dit rien, ne se retourne pas, je la regarde s’éloigner. La garce m’a laissé  le chemin  dit « des familles » que je déteste !  Sous son  déguisement de montagne, à  quoi pouvait-elle bien ressembler ? Je vais la suivre de loin sans me faire remarquer jusqu’à l’endroit où le sentier passe sur une dangereuse corniche.

 


Vie associative

 

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Je voulais absolument participer à la vie du village.
Pour bien montrer que je ne plaisantais pas,  je lui ai mis une balle dans le genou. Dès lors notre conversation a pris un autre tour. J’ai obtenu très vite du secrétaire adjoint tous les renseignements que je souhaitais pour adhérer à la société de chasse de la commune. Avec le club de pêche, ce me fut plus compliqué d’enfoncer un hameçon de 13 dans le gosier du trésorier.

 


Les bords de l’Ilz

 

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Je longeais en VTT le sentier  qui remonte l’Ilz. A quelques kilomètres de Passau, j’aperçus, dans les minuscules clairières qui bordent la rivière, des hommes nus allongés sur des serviettes éponge. Pour bien montrer que je n’étais pas homophobe, à chacun je faisais en passant un petit signe amical de la main. Ce  n’était pas sans danger : des racines déformaient le sentier,  et plusieurs fois je manquai chuter, rattrapant de justesse avec la main droite la poignée du guidon que je venais de lâcher.
Mais je préférais courir ce risque plutôt que de passer pour quelqu’un d’une autre époque.

 


Carton rouge

 

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Fragment du mur de Dan Perjovschi

Dessin à la craie

(Xème Biennale d’art contemporain de Lyon)

 

 

 

Pendant la dictature, le stade de foot  servait de lieu de détention. Comme le colonel était un ancien arbitre, il faisait en sorte que les prisonniers soient abattus par groupe de onze dans la surface de réparation, – une belle équipe, disait-il. Ça lui rappelait le temps où  sortant un carton rouge de sa poche et désignant du doigt le point de penalty,  il décidait  du sort de la partie. L’endroit était aussi idéalement placé, près de la fosse ombragée d’un sautoir. 

 
Pendant les périodes de démocratie, le stade était rendu à sa fonction première. Souvent, devant  l’extraordinaire engouement que connaissait le football, on était obligé de l’agrandir  pour qu’il puisse accueillir davantage de public.

Cela pourra toujours servir, disait  notre colonel redevenu arbitre.

 


 


Sport business

 

 

 

Tennis et fisc

Mieux elle jouait et plus elle se rapprochait de la Suisse.

 
Foot et fric

Un soir à Gerland, il vit onze millionnaires en culottes courtes ovationnés par des milliers de pauvres.

 
Cyclisme et dopage.

A l’arrivée de la course, sur le podium, il y avait un asthmatique et deux bronchiteux. Les bien portants se trouvaient relégués, ce n’était que justice, dans les profondeurs du classement.

 

Au dessous du volcan

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Bloqué sur l’aéroport, pris en otage par les fumées du volcan,  le touriste  interviewé par le journaliste  est  furieux. Il a téléphoné à l’ambassade, qui lui a dit d’appeler le consulat. Mais Monsieur le Consul ne peut rien faire, même pas se rendre sur place pour compatir à sa détresse ou lui envoyer une cellule d’aide psychologique. Scandaleux ! Notre homme devra  donc patienter. L’horreur absolue !

Pendant ce temps en Haïti…

 

Eruption 2

Il suffit qu’un volcan islandais crache des nuages de cendres et je ne trouve plus chez mon épicière préférée ces petits ananas goûteux dont je raffole !
Ça commence à bien faire !
La prochaine fois, je voterai pour qui parle à l’oreille des volcans.

 


Poésie

 

 

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Je reviens d’un colloque sur la poésie. Les intervenants s’y sont vite étripés. Derrière chaque poète se cache un boucher.
Comment expliquer?
En tout homme est un poète qu’il faut saigner.
L’homme n’aime pas le poète qui est en lui.
La poésie est un aveu de faiblesse.

 


 

Exemple 1  

Comme il conduisait sa voiture trop lentement, en le dépassant, je l’ai traité de « poète ».  A sa réaction, j’ai bien vu que, par courtoisie, j’aurais mieux fait de le traiter d’ «enculé».


Exemple 2

J’ai dit à mon voisin que j’écris des poèmes. Il  est désemparé. C’est bien pire que du tapage nocturne. De savoir que j’écris la nuit l’empêche de dormir. Et aucun huissier pour constater le délit.  J’écris sur qui ?
Quand je lui ai montré  mes poèmes, il a dit :
–  Mais ça ne rime à rien !

 

 

 

Tant qu’ on ne sait pas lire, la poésie c’est le pied.  L’école hélas n’aime  ni les poètes ni les écoliers.
Qu’est-ce que la poésie les enfants ?
Un doigt se lève au fond de la classe.
– Je sais, moi je sais, Madame. La poésie, c’est quand on dit par coeur le vendredi avant la récrée. 

 

 

 

La poésie est économe : avec peu de mots, on fait un petit livre qui est peu lu.


La poésie n’est pas économique:  si on tient compte du nombre de mots imprimés et du prix du bouquin, le mot du poète vaut plus  que le mot du romancier. Ecrire un poème et le faire publier, au prix du mot, ça n’a pas de prix.  

Aux éditions de Minuit, il y a des romans aussi courts que des poèmes. Souvent quand un roman est court, c’est qu’il est bien écrit. Du moins, on le dit, comme pour l’excuser.

Bien sûr il y a des poèmes longs. Par exemple, La Légende des siècles. Mais c’est barbant à la fin. On ne lit jamais aussi longtemps.

On ne peut définir la poésie car bien que finissante, elle n’est jamais finie. En tout cas le poète, lui, ne l’est pas bien. La preuve.

La poésie, c’est  laisser aux mots le dernier.

 


Air shot

 

 

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Quand le toubib lui apprit  qu’il souffrait d’une bursite du gros trochanter,  il comprit tout de suite la difficulté qu’il aurait, dit comme ça, à convaincre son entourage que ce n’était pas une maladie honteuse. Il opta  alors pour ne déclarer qu’un banal problème de hanche.
En fait, comme souvent ceux qui débutent au golf, rêvant d’égaler Tiger Wood, il
 voulait taper le plus fort possible dans la balle. La tête de son club passait alors invariablement  au-dessus  de la balle et il effectuait ainsi, pour rien, à toute vitesse et tournant sur lui comme une toupie, ce que les spécialistes nomment un air shot.  De tous les coups manqués au golf, c’est  le plus humiliant.  A le répéter à chaque séance, il s’était détruit aussi physiquement.  Le corps, à la longue, se fatigue de la maladresse.
Bien sûr,  il ne pouvait raconter ça à personne.  Il répondait donc à ceux qui lui demandaient pourquoi il boitait, qu’il s’était fait mal à la hanche en bêchant son jardin.  Par ces temps de crise économique, c’était une explication qu’il jugeait plus convenable.


Déclaration d’amour à Cioran

 

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Une fin d’après-midi d’été, assise au bar, une belle randonneuse. Dépasse de son sac de marche, à ses pieds, la tentation d’exister.
Je baratine, pour l’amadouer, que je suis comme Cioran, que j’écris en petit ce qu’il écrit en grand. Que j’ai l’esprit de Cioran, sans la manière. Que, comme lui, « La marche est mon salut ». J’ajoute que, souffrant d’une tendinite, et là je plie la jambe gauche pour tapoter avec l’index mon talon, je ne marche plus.
La jeune femme sourit enfin.
« On ne décrit pas un sourire ». C’est pratique. Définitivement j’aime Cioran.

 

  La tentation d’exister    Cioran (Gallimard)
  Cahiers 1957-1972       Cioran (Gallimard)