Le vélo elliptique

ventilo

 

 

– À quoi sers-je ?


Il pédalait, debout, la tête droite, et pendant au moins 40 minutes, comme le recommandait la notice d’usage de son vélo elliptique. Ses yeux fixaient donc la boîte des chaussures « Méphisto » posée devant lui sur l’étagère.


Que vendait-il au diable en pédalant ainsi ?


Il aimait ces trajets immobiles, le temps passé à compter les battements de cœur et  les pertes caloriques. Il mesurait le sentiment d’être inutile.

 


Jeux de rôles

 

 

 

 

rue

 

 

 

 

Une belle blonde est assise en face de lui. Assurément vulgaire et stupide. Monsieur le Directeur des Etudes Comparatives au Ministère porte un jugement sans indulgence sur les gens. Quand on lui demande comment il  est arrivé à cette haute fonction, ll répond que, même dans une démocratie, il faut bien quelqu’un pour s’occuper des chiottes. Alors la conversation tourne court. C’est bien, il n’aime pas parler.
Contrairement aux autres Grands Directeurs, il met un point d’honneur à prendre les transports en commun. Comment comparer sans voir ? Alors il voit. On le voit aussi, et surtout ses chaussures.  Dans son train de banlieue, il est le seul à en avoir d’aussi belles, si chères, si lustrées. De lui, on ne voit qu’elles. La blonde les regarde. La chaussure, c’est l’homme, avait-il dit un jour à ses collaborateurs qui n’avaient su qu’en penser.

Encore trois arrêts. Il reste peu de monde dans le wagon. Monsieur le Directeur ferme les yeux.

Ce sera dans la rue Mortensen, près du square, l’endroit idéal. On vient d’y installer quatre bancs en métal vert.
La petite bande, trois hommes, une femme, s’abattra sur lui, le bousculera, l’insultera. Il devra donner sa montre, son  téléphone portable, son portefeuille, ses godasses, enlève les, vite, plus vite, dépêche, connard ! Il se retrouvera, ridicule, en chaussettes, alors il entendra la fille suggérer une sodomie. On l’arc-boutera  violemment sur le dossier du banc, slip arraché, jambes  écartées, sexe empoigné, tête relevée, tirée vers l’arrière par les cheveux. La femme le regarde dans  les yeux à l’instant crucial.  Tout le temps, elle a filmé la scène avec son  téléphone et décrit en même temps ce qui se passe, puis dit  « C’est fait ». Sur sa nuque, le Grand Directeur a senti un souffle tiède, un homme dans son dos a gémi. Les autres se taisent, attendent leur tour, peut-être, sagement, comme dans un rêve.

Le train s’arrête.  Il ouvre les yeux sur ses chaussures, il débande. La blonde le regarde.  Si elle savait. Comme souvent à cette heure tardive, il est le seul passager à descendre. Il attend un instant sur le quai que le train disparaisse. Il a pu apercevoir la fille blonde qui téléphonait.
Il sort de la gare par la porte sud. Traversant rapidement la petite place déserte, il prend à droite la rue Viggo Mortensen.

 


Charité low cost

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A chaque coin de rue, aux arrêts d’autobus, aux entrées de parking, il y avait partout des pauvres qui demandaient l’aumône. A chacun, pour être tranquille, il donnait une pièce. Quand il n’avait plus rien en poche, il s’installait lui-même dans un des rares endroits encore libres de mendiants et tendait à son tour la main jusqu’à rentrer à peu près dans sa mise. Ensuite, il reprenait sa route et, au gré des rencontres, recommençait à donner. Beaucoup maintenant faisaient comme lui. Ainsi des pauvres pouvaient donner aux pauvres à coûts réduits. Mais ce harcèlement constant de la misère le lassait. Il rêvait d’être un jour assez  riche pour ne plus faire la charité de la main à la main.

 


Circonstances atténuantes

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Au cours de la conversation, il m’offrit un jus d’orange gazeux. Plutôt que de dire que je n’avais pas soif et que je n’aimais pas l’orange, pour éviter les complications, parce que je supposais que mon refus pouvait être pris pour de l’impolitesse et créer une sorte de gêne entre nous, je prétextai un embarras gastrique. Au lieu de dire simplement ” merci, mais je n’ai pas soif ” (je n’étais pas obligé d’ajouter alors que je n’aimais pas l’orange), je dis ” merci, mais j’ai en ce moment des petits problèmes d’estomac “.

Ce simple mensonge eut une conséquence inattendue lorsque entra dans le salon son neveu qui se trouvait être docteur. Mis au courant par son oncle de mes troubles, il tint à en savoir plus pour m’apporter un soulagement.

Pour éviter de longues explications, et comme je portais un revolver, je préférai alors les abattre. Ce fut chose aisée, aucun des deux ne s’attendait à ce geste.

Une révolution de palais

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Au dîner, ils firent assaut de propos révolutionnaires, tous plus excessifs les uns que les autres jusqu’au moment où fut servi le dessert. C’était un gâteau vert elliptique qu’on aurait dit sorti du Musée d’Art Contemporain. De suite, ils désapprouvèrent la couleur et la forme, puis le goûtant, circonspects, émirent en chœur l’avis qu’il n’était pas assez sucré.


Ils voulaient changer le monde, mais garder la saveur  des gâteaux de grand-mère.

Dresde




Les rives de l’Elbe.


Dimanche, comme les gens de Dresde, nous faisons  du vélo sur les rives de l’Elbe. La piste  cyclable est encombrée, l’ambiance bon enfant. On croise même une maman sur rollers avec une poussette. A midi, vite fait, dans une auberge, salade d’été aux pfifferlinge, puis, pour le dit, nous poussons jusqu’en Tchéquie. Le retour se fait vélo dans le train.    

On ne peut rêver ballade plus paisible, paysage plus rassurant.

Mais il y eut ce roulement des wagons venant de la frontière.  Des soldats couverts de suie lançaient des fumigènes  et des  nuages noirs cachèrent bientôt les falaises de craie. J’arrive à Dresde écrasée sous les bombes.  Sur les champs de ruines invisibles des touristes se photographient,  des couples s’enlacent, des enfants rient. Comme le soleil éclaire encore le haut des immeubles reconstruits, inévitablement on regarde le ciel.

 

 


 

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L’opéra de Dresde.


Les couples mélomanes font le spectacle devant l’opéra de Dresde juste avant 19 heures :  pour gagner l’entrée principale du bâtiment, ils doivent traverser à pied une partie de l’immense place pavée qui l’entoure.  Les hommes, habillés de noir, se déplacent sans problème, mais c’est l’instant de tous les dangers pour les jeunes élégantes en  robe longue serrée sur leurs talons aiguilles. On les voit, poupées insouciantes, aériennes et gracieuses soudain se désarticuler et marcher comme de vilains canards. Seules, les plus âgées, qui ont su garder aux pieds des chaussures  plates, avancent dignement. Elles  ne sortiront de leur  sac à main les escarpins de fête qu’une fois  parvenue sous l’arcade  qui conduit à  l’escalier d’honneur. 

Tout ce beau monde enfin entré sain et sauf dans l’opéra, la Theaterplatz  se vide aussi de ses badauds rigolards et bariolés qui espéraient des chutes.


 

http://www.artsetvie.com/pdf/conferences/PlusPrintemps04.pdf

 


 

 

Pessoa

 

La photo de Pessoa mise en couverture me dérange. J’aime le lire, je ne peux pas le voir.


 

 Pessoa  avait perçu cette gêne lors de notre rencontre:

« L’homme maigre me sourit négligemment. Il me regarda avec une méfiance dénuée, cependant, d’hostilité. Puis il me sourit de nouveau, mais d’un air triste. Ensuite il baissa les yeux de nouveau sur son assiette. Il poursuivit son dîner en silence et concentration. »


 

 Pourtant, je n’étais venu à Lisbonne que pour lui. Mais quand il entra dans le café, je ne pus admettre que l’écrivain fût cet homme ordinaire qui ressemblait tant à mon chef de service. Je baissai les yeux. Et si je lui avais parlé, m’aurait-il, en plus, raconté sa vie ?


 

Avant de sortir et sans jamais le regarder, j’ai griffonné sur un coin de la nappe en papier ces quelques mots (j’ai su plus tard qu’il avait pu les lire) :

« Tu n’existes pas, je le sais bien, mais est-ce que je sais de façon certaine si j’existe moi-même ? Moi  qui t’existe en moi, ai-je plus de vie réelle que toi, et que cette vie (morte) qui te vit ?

 


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       « Ange, de quelle matière est faite ta matière ailée ? ».

 








On ne peut voir celui qui écrit. Les écrivains sont invisibles.

 

Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité   (Christian Bourgeois éditeur).

 

 

http://www.dailymotion.com/video/xcjdoe_piste-cyclable-poetique_creation?start=138


Probabilités

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Avec l’ongle du pouce, elle gratte fébrilement la vignette dorée du prospectus publicitaire qui leur promettait un séjour d’une semaine dans les îles.


« PERDU »


Son mari est furieux,

  – Je t’avais bien dit de me laisser gratter, tu sais bien que t’as jamais eu de chance !


Elle hausse les épaules, raisonneuse, bien décidée à ne pas s’en laisser compter,

  –  De toute façon, maintenant, c’est fait, et on pourra jamais savoir ce qui était écrit si c’était toi qui avais gratté !

 





 

La vieille dame et l’enfant

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Comme tous les mercredis en fin d’après-midi, c’est lui qui raccompagnait la vieille dame. Le trajet jusqu’à la maison de retraite n’était pas long, mais on ne pouvait plus la laisser rentrer seule. Plusieurs fois déjà elle s’était perdue. L’enfant avait l’habitude, il marchait lentement et la tenait par la main, comme on lui avait dit. Il ne parlait pas, la vieille dame ne parlait plus.

La gardienne les accueillait en souriant, toujours de la même manière :
– Ah Lolita, vous avez bien de la chance d’avoir un aussi joli chevalier servant!
Et elle offrait un bonbon à la menthe à l’enfant. Humbert disait merci, embrassait sa grand-mère « au revoir, à mercredi » et partait vite, heureux de pouvoir enfin courir et zigzaguer sur les trottoirs à sa guise.