Saudade

Ils regardent, assis côte à côte, ce paysage de carte postale. Qu’ils ont pris en photo. Et qu’ils se sont amusés d’avoir pris. Combien de fois le coucher du soleil a-t-il été photographié aujourd’hui ?

Plus tard, ils avanceront dans la nuit faiblement éclairée par la lune, le faisceau de la petite lampe à diodes fixée sur le guidon permettant juste d’éviter les pièges immédiats de l’étroite piste cyclable (trous, bosses, traînées de sable) et de ne pas s’en écarter. Près des marais salants, il leur faudra mettre pied à terre pour franchir la passerelle en bois. Il y aura des moustiques. Ils savent tout cela par cœur.

Par précaution, ils ont enduit visages, bras et jambes de cette crème répulsive que le pharmacien leur a recommandée la veille. C’est un habile commerçant, elle leur a coûté une fortune. Mais quand il s’agit de se prévenir des piqûres de moustiques, comme ils ont la peau sensible et un peu les moyens, ils ne regardent jamais à la dépense.

Puis ils longeront l’océan, distinguant à peine au loin la ligne des falaises, la silhouette étrange des carrelets posés sur la grève découverte qu’on pourrait faire prendre à des enfants pour des monstres marins échoués sur la plage. Ils ne verront pas les lumières de l’arrière-pays. Sur un sentier littoral, on ne regarde pas l’arrière-pays. Comme c’est marée basse, ils n’entendront qu’au loin le bruit des vagues. Ils accéléreront, penseront aller vite, ne sentiront plus leur fatigue, se croiront jeunes. C’est l’heure bleue, l’instant romantique. L’air est encore doux.

Ils voudraient que la course ne se termine jamais, les conduise au moins jusqu’à l’aube. En même temps, ils savent qu’il se fait tard, que les batteries de leur vélo à assistance électrique sont presque vides. Qu’ils sont aussi pressés d’arriver car ils ont faim. Et que bientôt ils auront froid.

Chronique d’une coloscopie annoncée

clinique du Parc
clinique du Parc

Les jours qui précèdent…

Le gastro-entérologue.
A moi qui m’inquiète de ce qu’est une coloscopie, il répond gentiment :
On vous met une petite caméra dans le cul pour voir ce que vous avez dans le ventre.

L’anesthésiste.
C’est un pe
tit homme pressé, inaudible et sournois.
Un comble : depuis sa consultation, je ne ferme plus l’œil de la nuit. A-t-il seulement tous ses diplômes?

La veille…

La panoplie.
Pyjama, robe de chambre, pantoufles : que du neuf pour le vieux !

Le dernier repas.
A 18 heures, une soupe de semoule précise : on a compté les grains.

Le jour « J »

Le voisin de chambre.
12 colos, 3 ulcères, 2 occlusions et une rectocolite …
Moi je dis « Respect ! ». Avec mes amygdales et mes végétations comme unique fait d’armes, je suis un débutant.

L’infirmière.
Elle est souriante, et même quand elle ne sourit pas, je lui prête un sourire tellement j’ai besoin qu’elle sourit.

Choc corridor.
Dans le couloir qui mène au bloc, allongé sur le chariot, déjà froid, j’entends :
– Arrêt cardiaque ! arrêt cardiaque !
Mon cœur s’affole. Je retiens mon souffle.
– Arrêt cardiaque au troisième étage.
Ouf ! Je suis sauvé ! Nous sommes au quatrième…Pas de compassion à cet instant entre souffrants. Plutôt lui que moi. Conscience quand même avant de m’endormir d’être un petit salaud…

Salle de réveil...

– Réveillez vous Monsieur ! Réveillez vous Monsieur !
Que ce « Monsieur » fait plaisir…
– Je me réveille Madame, je me réveille Madame.
Exquise politesse de la vie…

Médecine sportive

clinique du Parc
clinique du Parc

Pour mon mal d'épaule persistant, on m'a conseillé ce centre médical.

Je comprends tout de suite mon erreur : dans la salle d’attente il n’y a que du jeune, du beau, du lourd, du musclé. De quoi j’ai l’air, moi, au milieu de ces corps bodybuildés?

La secrétaire, à l'accueil, elle aussi, s'est trompée, Monsieur, vous accompagnez qui?

Le médecin lui, a la tête de l’emploi, type brute spécialisée dans la préparation physique des piliers de rugby. Il me "soupèse" d’un œil dubitatif. Visiblement mon morphotype est ici inconnu…

Et vous faites encore du sport?… Alors je lui récite mon passé glorieux de sportif, j’ai été 30/3, il y a 20 ans, au tennis, et présentement, je suis en passe d’obtenir ma carte d’autorisation de parcours au "6 trous" du golf municipal. Le toubib sourit, il aura quelque chose de drôle à raconter ce soir à ses amis.

Capsulite rétractile, il a diagnostiqué, pas grave mais long, très long, surtout à votre âge… un an, parfois deux, parfois trois, et un risque certain d’avoir le même problème sur l’autre épaule ensuite. Il se veut rassurant, mais après, au moins, vous serez tranquille!

En douce, je fais mon compte et je me réjouis tristement: je pourrais donc, avec un peu de chance, avoir mon autorisation de parcours au golf municipal en fin de vie…

Il me reconduit, soudain gentil, comme s’il accompagnait un vieil oncle à la porte de sa maison de retraite. Soyez patient et surtout pas de geste brusque! me conseille-t-il en me donnant une poignée de main vigoureuse qui m'envoie dans tout le corps une atroce douleur.

Sagesse

 Beaubourg 2014 (extrait)

On gardera ces mots tendres, les caresses du vent, les pluies légères, la ligne bleue des montagnes d’Auvergne, une lumière d’automne, l’odeur d’herbe coupée.

Il suffira de la tranquillité un peu fade des choses pour être heureux

On se souviendra d'un regard , d'un sourire, de larmes vite essuyées d’un revers de la main, d'un poème de Verlaine, de mon enfant ma sœur qui songe à la douceur, d'une pause-café, du voyage à Meudon qu’on a pu faire ailleurs.

Il suffira de la tranquillité un peu fade des choses pour être heureux

On oubliera les planètes lointaines, les visages étranges, les objets sans nom, le temps qui passe au loin, les histoires à venir, les lendemains qui chantent, le quai d’un port brumeux, les plaines d'Anatolie, ce saut à l’élastique.

Il suffira de la tranquillité un peu fade des choses pour être heureux

On fera le voyage immobile

Rentrée littéraire

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Son maître a dit à Amélie, il faut lire utile. Et ses parents lui ont dit la même chose. Si tu lis utile, tu auras plus tard un bon métier.

C’est quoi un bon métier ? Amélie pense qu’un bon métier c’est un métier qui lui laisserait le temps de lire. Eux, ses parents, son maître, n’ont pas le temps.  Le maître ne lit que des ouvrages de pédagogie. Il a sur son bureau un gros livre « Comment  faire lire les enfants ». Entre  les corrections, les rencontres des parents, les réunions avec les collègues, la préparation de la classe, la pelouse à tondre, j’ai pas le temps de lire autre chose que de la pédagogie. Pourtant il devrait, pense Amélie, il a de grosses lunettes à double foyer faites exprès pour. Aussi Amélie, bonne élève, lit utile matin et soir. On la fait chercher  ici des connecteurs, là des substantifs, ailleurs  des subjonctifs. A quoi ça sert ?  elle a demandé un jour dubitative.   A passer dans la classe supérieure a répondu aussi sec le maître pour lui clouer le bec.

Tu liras pour de vrai  plus tard, la console sa mère qui n’a le temps, elle, que de feuilleter les revues de la coiffeuse et du dentiste.  Amélie est songeuse, elle n’a vraiment lu que lorsqu’elle ne savait pas lire, quand assise sur les genoux de sa grand-mère, elles lisaient et relisaient ensemble avec délectation des albums d’ogre, de fées, de sorcières et de loups.

L’autre jour à la télé, elle a vu le plus grand  écrivain français, c’est comme ça qu’il  a été présenté, il avait  un nom marrant, où est le bec ? Il paraissait tout déglingué. Comme un snoopy malade. Un clown triste.   On ne le ramasserait pas de par terre, si c’est pas une honte a dit sa grand tante Adèle qui est très vieille France, quel exemple pour la jeunesse ! C’était autre chose du temps où Monsieur Pivot invitait Monsieur d’Ormesson !  Amélie, tu devrais aller te coucher ! 

Parfois Amélie se glisse en douce dans la bibliothèque de  ses parents. C’est son jardin secret. C’est plein de livres achetés, hérités, offerts, mais jamais lus. On les lira plus tard quand on aura le temps dit son père, je n’arrive même plus à regarder mes mails sur mon smartphone!   Et il  ajoute, mi-figue, mi-raisin, c’est comme pour  les bonnes bouteilles de la cave, on attendra des jours meilleurs pour les ouvrir. 

Amélie aime ouvrir ces livre oubliés.

« En travers sur sa mère, un enfant dormait. Quand elle remuait ou changeait de côté, il continuait de dormir bien que sa tête penchât et que ses jambes balançassent. Il faisait une chaleur étouffante. Les femmes avaient accepté que les hommes fumassent. »*

Des subjonctifs ! Dans un vrai livre !  Amélie est ravie comme un cueilleur de champignons,  perdu dans la forêt, qui découvre, cachée sous un tapis de feuilles, une poussée de girolles.

 

* Emmanuel Bove,  « Un soir chez Blutel » ,  (Flammarion)

Onze nuances de vert

En silence j’avais pleuré toutes les larmes de mon corps. J’étais inconsolable. Inconsolable je suis resté. Parfois je me dis que ma vie débutera vraiment lorsque les verts deviendront champions d’Europe.
Laurent Sagalovitsch, « Loin de quoi ? » (Actes Sud)

Les jours de derby, il faut trouver sa place. Dans les gradins, personne n’est assis. En équilibre sur un pied, mon père me porte sur ses épaules. Peur de tomber et surtout d’étouffer si je reviens sur terre. L’usine d’en face crache sa fumée ocre. Des ouvriers  aux fenêtres, d’autres même sur le toit. La tension est extrême. Les joueurs, on les enverra à la mine s’ils ne savent pas jouer.

Lors des matchs ordinaires, le dimanche après-midi, à la mi-temps, comme il n’y a pas foule, on change de place pour rester près des avants. On est sûr qu’ils vont marquer! Curieusement, dans les tribunes latérales, c’est assis sur les marches des escaliers qu’on voit le mieux. Ailleurs, des places numérotées, qui valent quand même une petite fortune, les piliers en béton masquent une partie du but opposé. Il faut se tordre le cou pour suivre le jeu dans la surface de réparation adverse. Mon père qui a fait tout seul les plans de sa cabane de pêcheur au bord de la Dunières est furieux. Il dit que  les architectes sont des incapables.

Après le match, nous prenons le bus qui nous laisse à Dorian. C’est la fin de l’automne, Place du Peuple, près du café Rizzi, il y a une petite locomotive noire où grillent les marrons. Mon père marche vite. Je cours derrière en me brûlant les doigts dans le cornet.

On arrivera  quand même à temps. L’émission de Serge, l’historien du cirque se termine. On écoute à la radio tous les résultats sportifs du dimanche. Et on les commente.

Et puis  le temps a passé…

Il y a eu Rocheteau l’ange vert, le petit dribleur hollandais Rijvers surnommé ” trottinette “, Njo Léa le fantasque, Mekhloufi l’élégant, les frères Tylinski, le grand Ferrier qui ensuite acheta un bar à La Ricamarie ou au Chambon, l’arrière Wicart, le capitaine Domingo que je croisais à la boulangerie vers Badouillère, le gardien Abbes, sa doublure Ferrière, et aussi, jouant au centre, De Cecco. Il y eut les improbables N’Doumbé, Baulu, Zimako qui se perdirent souvent dans les brumes du poteau de corner, le génial Keita, Janvion l’intraitable, Lopez le rigoureux, l’ordonné Curkovic, Bosquier et Piazza les flamboyants, Carnus le discret, Triantafilos dit ” Tintin “, l’opportuniste, Rep le chanteur, Alex le dilettante, Le grand Castanéda.

Et puis et puis…

Le foot à la radio, c’est mieux qu’à la télé. Comme si le temps n’avait pas prise. Les soirs de match, je reste aux aguets. Une voix dans la nuit ” Ici le stade Geoffroy Guichard à St Etienne…“.  Le cœur bat plus vite. Ont-ils marqué? Les Verts sont éternels.

http://www.ina.fr/audio/PHD88013951

Cakes aux raisins sultana et cerises confites

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Il n’y a rien d’autre à Cairnryan que le départ du ferry. La traversée jusqu’à Larne dure 2 heures dans une sorte de cafétéria flottante aux relents de cantine. La mer est calme. On n’est pas dans l’épopée marine. Pas de corsaires, pas de flibuste.  

Des Irlandais rentrent au pays, couples tranquilles, familles remuantes, chauffeurs routiers. Plus quelques touristes qu’il suspecte s’être arrêtés au  Marks et Spencer de Dumfries pour y faire la razzia de ces  cakes denses aux raisins sultana  et cerises confites dont les tranches délicates à couper s’émiettent doucement dans le thé de l’après-midi et qui lui sont délices par cette touche déliquescente, un peu trop sucrée, qu’ils donnent à la boisson  stricte et amère – réconciliation  de deux façons d’appréhender la vie – mais qu’il a cherchés en vain, tournant comme une âme en peine de longues minutes autour des rayons pâtisserie  du grand magasin, perdu dans la profusion  anarchique de  gâteaux improbables, friandises rutilantes et boules de gomme colorées.

 
 A l’heure dite, le bateau quitte le quai. Assis au salon de proue face à l’immense  baie qui donne sur le large,  il est maintenant sourd aux bavardages, muet, tendu, le nez fermé à toutes les odeurs, les yeux fixés sur l’horizon. Il a pour seul projet de ne pas être malade. ll faut tenir 2 heures. Même si rien ne tangue, c’est sûr, il se connaît, un simple écart de pensée et il vomit.

Dans les yeux de Scarlett

 

Il n’était pas bête! Il savait que le monde existait avant lui et existerait après. Quant à savoir si ce monde était triste ou gai, juste ou injuste? C’était selon son humeur. Et son humeur, le plus souvent, le journal télévisé de 20 heures la dictait. Hier, le présentateur avait ouvert sur les morts de Gaza, parlé ensuite du crash du Boeing en Ukraine puis d’une mini-tornade en Ardèche enfin d’une agression à l’arme blanche. Rien que des morts et des blessés. A 20h30, son humeur était morose, le monde triste et injuste.

Et puis, il avait regardé le film qui suit le journal télévisé: c’était « le gamin au vélo » des frères Dardenne, primé au festival de Cannes, 3T rouges sur Télérama. Un beau film simple et généreux où on voit une bonne personne, jouée par Cécile de France, se prendre d’affection pour un gamin abandonné. A 22h30, grâce à Cécile, le monde était toujours injuste, mais moins triste.

Il n’était pas bête, vers 23h il se coucha avec l’intuition que son monde, c’était de la télé, au mieux du cinéma, qu’un autre monde devait exister, le même, mais hors du regard des hommes, inaccessible, impavide, indifférent… En cherchant le mot juste, il s’endormit.

Il ouvrit les yeux sur les yeux de Scarlett. Que regardait-elle ? L’empilement des siècles? Le fatras des galaxies? Il entendit à la radio l’alerte orange. Il mit le nez dehors. La lumière du matin était celle d’un soir d’été juste avant l’orage.

Le grand méchant saint et le bon petit diable (conte de Noël en janvier)

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Je suis si heureux de te faire plaisir !


Il a son bon sourire et pourtant la phrase me glaçe. Depuis toujours, il n’est que mots gentils, attentions, menus services, petits cadeaux. Il trouve toujours un prétexte pour me faire plaisir. Mais, à la fin, trop, c’est trop ! Aujourd’hui comment lui dire, sans le rendre malheureux, tant il semble heureux de me faire plaisir, que de me faire plaisir, ça ne me rend pas heureux ?

 

Devant lui, j’ai trop longtemps fait semblant d’être heureux. j’ai mimé la joie, trépigné, poussé des petits cris, je l’ai serré dans mes bras, en lui disant merci, merci, mille fois merci, ce que tu es gentil ! Autant de réactions qui, hélas, l’ont conforté dans l’idée qu’il me rend  heureux en me faisant plaisir.

 

Il est devenu cette araignée bienveillante qui a tissé sa toile et m’a pris dans les fils gluants de sa bonté. Je vis l’enfer de sa prévenance obsessionnelle. J’aurais tant aimé qu’il me donne au moins une fois une raison de ne pas l’aimer, au moins une fois une raison de penser que mon amour pour lui puisse être déraisonnable.

 

Mais c’est bien tard pour lui avouer que ce que j’aime le moins en lui c’est son excès de bonté, de prévenance, d’amabilité, de politesse, de courtoisie, cette gentillesse dégoulinante de tous les instants et surtout cette certitude béate qu’il a fini par acquérir au fil des années d’être le bien, le bon, le juste, le droit, le meilleur dans sa seule personne incarnés. Oui, je lui ai laissé trop longtemps le champ libre sur le créneau de la bonne humanité. Par ma faute, il a  pris la grosse tête, a enflé des chevilles, bref, à gonflé de partout.

 

C’est maintenant un être bouffi de bonté, sorte de baudruche géante, monstrueuse, effrayante de vertu, faisant de moi par comparaison une mesquine  chambre  à air de méchancetés. Que n’entend-il pas l’effroi, mais aussi la sourde menace, dans ma voix quand je lui réponds avec un sourire de supplicié, tu es trop gentil, beaucoup trop gentil !

 

Et ce qui devait arriver arriva : le jour de Noël, je me suis enfin décidé  à lui offrir ma petite boîte de chocolats empoisonnés. Oubliant que dans son implacable générosité il voudrait sur le champ les partager avec moi…