« La phrase qu’on n’a pas dite, le dernier mot qu’on n’a pas eu, les ratés, les retards, les remords, tout ce qu’on regrette… »
Il éteint l’autoradio à regret. Il aime bien Benabar. Il vient de garer son Austin Healey à coté de la Fiat 500 rouge. On dirait deux jouets. Elle lui avait laissé un sms « viens vite ». Il n’a mis qu’une vingtaine de minutes depuis le centre-ville.
En cette fin d’après-midi la lumière d’automne éclaire la façade en briques du manoir. Les automobiles, le parc, son costume Armani, cela fait un peu spot publicitaire pour parfum de luxe, pense-t-il. Mais hélas, je ne suis pas Jude Law!
Il sait qu’à cette heure, elle prend le thé au salon. Elle n’y est plus.
La tasse a été abandonnée sur la commode Louis XV, à même le bois précieux, tout au bord. Il frissonne, craint qu’un courant d’air lui fasse perdre l’équilibre, que la fragile porcelaine tombe sur le parquet et se brise. Il prend délicatement l’anse, trempe ses lèvres dans le reste de liquide ocre . C’est tiède. Darjeeling trop infusé. Il grimace. Me suis-je empoisonné ?
Il repose la tasse dans sa soucoupe sur le plateau d’argent, au centre de la table basse, à l’endroit précis où elle aurait dû se trouver. Il voit le billet plié, Tu l’as donc bu, ce thé amer? Viens vite. Il aime cette écriture d’écolière griffonnée et ce jeu de cache-cache. Il sourit. Suis-je si prévisible ? Sommes-nous encore si jeunes ?
Songeur, il monte l’imposant l’escalier, manque une marche, tombe les mains en avant, mais sans se faire mal, se relève en souriant, tient cette fois la rampe. Il suit l’interminable couloir dont les murs portent les portraits de la vénérable famille. Cinq générations me regardent passer, est-ce bien raisonnable? Il pousse enfin la porte. Sur le lit à peine défait encore un billet froissé. La fenêtre est ouverte. Il se penche. En bas, il voit son frêle corps brisé. Ensuite il vomira le thé.

La dernière phrase est intéressante. Où nous sommes dans un amour… défunt (c’est la femme qui git en contrebas) ou nous sommes dans une SF : il se voit gisant sur le sol. Est-il frêle ? Est-il réel ? Cette montée de l’escalier… cette solitude autour de la tasse de thé… ce message qu’il trouve sur la table… J’aime assez que tout ne soit pas dit, précisé. que le lecteur puisse cheminer…
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J’aime bien quand le lecteur ouvre des pistes. Le texte n’est pas fermé.
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