
Qui dira la solitude du rouleau de paille après le passage de la moissonneuse…

Qui dira la solitude du rouleau de paille après le passage de la moissonneuse…

C’est lui la vedette incontestée du lieu. Le clocher d’Ancelle. Il sait prendre la lumière d’où qu’elle vienne. Aussi, on le photographie à toute heure du jour et même de la nuit.
Puis comme il n’y a rien de mieux à faire, à la veillée, de nos fauteuils, via nos smartphones, nous échangeons nos clichés, tout en évitant par politesse, de penser que les nôtres sont mieux cadrés.
Et dire que le clocher d’Ancelle, à Florence, on l’aurait négligé!

Tirare fuori dal gioco (Photo jmg dec 2018)
Ils ont mis un sapin de Noël dans le hall d’accueil. Sur le côté, pour ne pas cacher les fléchages qui mènent, à droite, vers les cabinets des médecins, tout droit, vers les salles de radiologie et le service d’urgence, à gauche, vers les ascenseurs et escaliers d’accès aux chambres d’hospitalisation.
Un modeste sapin décoré de quelques boules et guirlandes fabriquées en Chine. Un sapin de pauvres. Le remarque celui qui, comme moi, ne fait rien qu’attendre. Un sapin d’hôpital public! Avec tous les dépassements d’honoraires qui se pratiquent ici, cette clinique privée pouvait faire mieux!
Apparaît mon chirurgien, sabots gris et blouse bleue. Impeccable. Qui s’arrête devant l’arbre, le regarde, remet délicatement en place une figurine, dégage une branche, s’éloigne de quelques pas pour s’assurer de l’effet produit. Prend à témoin un autre médecin qui passe par là.
J’avoue être jalouse de l’épineux dans son pot. Mon toubib lui a consacré au moins 5 minutes de son précieux temps et pris l’avis d’un de ses confrères. Bien plus qu’il n’a fait pour moi lors de la consultation!
Ainsi cet homme pressé, glacial, indifférent, capable de m’annoncer sans ménagement la pire de mes catastrophes sanitaires aurait gardé, pour les sapins de Noël, un zeste d’humanité…
Un joli conte…

La loi est la loi. Cette semaine, fête obligatoire! Pendant 7 jours, le droit au bonheur devient un devoir absolu. Le mot d’ordre: tu dois sourire! Tu le dois. Des policiers du bonheur. déguisés en pères Noēl, parcourent les rues des villes et des villages, traquent les mines sombres, les grimaces, les rictus, et les larmes même discrètes.
Un soupçon de tristesse? Ce sont 10 coups de fouet, une forte amende, voire la prison. On en a même vu finir au bout d’une corde, pour mélancolie dépressive persistante! Pendus pour l’exemple en place publique devant une foule hilare…
Alors tu souris. Tu souris partout, tout le temps. Ce n’est que la nuit, chez toi, à l’abri des regards, que tu peux enfin te laisser aller à ton humeur. La gravité repose.
C’est que toujours sourire fatigue! Mais tout est prévu. Tu n’y arrives plus? Porte un masque! On en vend partout. Masques pas chers ou hors de prix, basiques ou sophistiqués. Les marchands se frottent les mains. Eux, c’est sûr, des masques, ils n’ont pas besoin d’en porter! « Souriez dans l’effort, mais sans effort », chez Décathlon, « le sourire à prix coûtant » chez Auchan. Partout, à la radio, à la télé, dans les journaux, sur les murs, cet avertissement: Attention! Un malheur est si vite arrivé, protégez-vous, sortez masqués!
Il faut dire que la loi s’applique à tout l’espace public: même les hôpitaux, les maisons de retraite, les cimetières sont concernés. De grands panneaux vous accueillent à leurs entrées … « Ici vieux, oui, mais souriants… », « Malades, certes, mais marrants,.. « , « T’es mort et enterré, la belle affaire! On en rigole encore… ».
C’est sous cette contrainte de joie collective obligée qu’on me demande comme chaque année d’écrire un conte de Noël qui rendent joyeux mes lecteurs…
Tâche risquée! Aucun droit à l’erreur… Par précaution je vais commencer par la fin. La voici: « Ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux.
Le plus dur reste à faire, Il va me falloir beaucoup d’imagination. Comment mes héros en sont-ils arrivés là?

Patrick Braoudé (Honfleur sept 2018)
Ils garderont d’Honfleur le souvenir d’Honfleur… Le port, les maisons aux façades couvertes d’ardoise, la foule du dimanche, le goût d’une crêpe sucrée, d’une bolée de cidre sec. Et la lumière.
Ils se sont perdus dans le jardin public. Ils ont fait la promenade qui va du vieux port à la plage et longe la Seine. Fatigués, ils se sont assis sur un banc. Ils ont le temps devant eux.
Ils ont vu ce point minuscule sous le pont de Normandie. Un cargo qui passe chargé d’on ne sait trop quoi. Qui s’effacera ensuite dans la mer.

« Le chemin des choses proches a de tout temps été pour l’homme le chemin le plus long et le plus difficile » Martin Heidegger
Chaque semaine, je prends mon pâté chaud à la pâtisserie Nelson. C’est une de leurs spécialités. Je demande quatre quenelles, mais de la sauce pour deux seulement, car, de la sauce, ils en mettent toujours trop. Sinon, une fois mes deux quenelles mangées – je n’en mange que deux et place les autres au congélateur- afin de ne pas gaspiller, il me faudrait saucer interminablement des petits morceaux de pain pour éponger l’assiette.
La serveuse a mis les quenelles et la sauce dans des boites séparées, entourant celle qui contient la sauce d’un film plastique supplémentaire, pour éviter tout accident précise-t-elle en souriant. Elle glisse le tout dans le petit sac de provision vert pomme offert par l’épicerie « je mange bio » du centre-ville au moment des fêtes de fin d’année en récompense de ma fidélité. Il y a écrit dessus en gros caractères « Un seul sac pour sauver la planète! »
Ensuite, petit détour par la librairie de Paris pour acheter le bouquin de Pessoa dans sa nouvelle traduction. Ils ont changé le titre: le «livre de l’intranquillité» est devenu «livre(s) de l’inquiétude».
Je regrette. L’intranquillité, plus discrète, inconnue de mon correcteur orthographique m’allait bien. Mais je n’irai pas jusqu’à dire que cette inquiétude me dérange et m’empêchera de dormir. Pour un livre de chevet, ce serait un comble… Je plaisante, je plaisante… On verra bien.
Tout à ces pensées, sans réfléchir, j’ai mis le livre à couverture orange dans le sac vert. Et, c’est seulement dans la rue que je me suis posé la question, malgré la double protection, la sauce des quenelles ne va-t-elle pas se répandre sur les précieux écrits?
Bien sûr d’une main je pourrais porter le sac à pâté chaud et de l’autre le livre mais depuis que j’ai souffert à l’épaule droite d’une capsulite rétractile et tenace, par précaution, de ce côté, je ne porte plus rien.
Si j’y avais pensé, j’aurai pu demander aussi un second sac à la librairie, mais avec mon sac vert écolo et son inscription dessus, je crois que je n’aurais jamais osé.
Ce « suspense » fit de ma course en ville une aventure.
Pour rentrer chez moi, plus question de rejoindre la place Carnot en prenant le tram. A cette heure, je risquais trop d’y être bousculée! Je marchai donc rectiligne, faisant attention à maitriser le balancement de mon bras gauche. Il resterait droit et immobile comme prisonnier d’un plâtre.
Je marchai ainsi dans Saint-Etienne en automate guindé, de l’Hôtel de ville à Marengo, de Marengo à Carnot et un peu plus loin vers la Cité du Design. Mais personne ne remarqua rien, personne ne s’étonna, vous avez vu comment elle marche celle-là? Pâté chaud et Pessoa au fond du sac ou pas, intranquille ou pas, dans la Grand’Rue, au retour comme à l’aller, je restais invisible.
Il la suit par amour, ça me ferait tellement plaisir si tu viens, tu sais! Et maintenant, il est là qui regarde à droite et à gauche dans la rue pour être sûr que personne ne le voit entrer. Il baisse la tête. Enlève ta capuche, tu ne peux être comme ça ici! Elle parle doucement, lui prend la main. Avec elle, il se sent si fort.
Il monte l’escalier, sans tenir la corde de marinier qui sert de rampe. C’est seulement pour la décoration! Elle l’a prévenu. Les marches ne sont pas hautes, il piétine, manque trébucher.
La salle en haut est bleu pâle. Surtout des dames âgées, mais quelques jeunes bourgeoises assises aux tables près des fenêtres. L’une pense en le voyant, tiens, un ours dans notre bonbonnière!
Ici, rires feutrés, musique douce, murmure des conversations. Pas comme au bar-tabac où il va habituellement.
Leur table est placée au centre, il a l’impression qu’ils font le spectacle. Son gâteau est d’un rose vif insoutenable. Pas plus que le thé, il ne l’a choisi. Pareil que Madame, il a bredouillé à la serveuse. Et maintenant, il doit s’en débrouiller. De la théière, de la tasse, de sa soucoupe, du napperon en dentelle, de la petite cuillère, de la fourchette et de la serviette en tissu aussi. Mais heureusement Pauline s’occupe de tout, respecte bien le temps d’infusion. Pour le reste, il n’a qu’à l’imiter.
Le gâteau rose est bon, pas trop sucré et le thé ne lui a pas encore donné envie de vomir. Sur la nappe, il n’a laissé ni miettes ni salissures. Pauline est ravie. Elle le regarde en souriant et lui dit, je t’aime. Il l’aime aussi.
Maintenant, il peut se détendre et profiter un peu de ce voyage en terre inconnue qu’il ne racontera à personne. Alors, il s’étire de tout son long sur le petit fauteuil crapaud et bâille bruyamment ,Ahrrrrr!
Comme il le fait chez lui, affalé sur son canapé, quand il a vu un bon match de foot à la télé.

Comme il veut se faire un idée du monde sur lequel il vient d’arriver, notre martien lit les journaux.
Il voit que le monde présenté par le Figaro n’est pas celui de Libé qui n’est pas celui du Monde qui n’est pas celui de l’Humanité… Ici les patrons sont présentés comme des salauds, là ce sont les syndicats ouvriers, ici les migrants sont une chance, là un fléau, ici on justifie la guerre, là on la condamne.
Notre martien curieux veut en savoir plus. Il organise un micro-trottoir.
Il demande à un lecteur du Figaro pourquoi il lit le Figaro. Réponse: moi, je lis le Figaro parce que ce sont mes idées. Interrogés, les lecteurs de Libé, du Monde et de l’Humanité lui font le même type de réponse. Chacun lit son journal pour y retrouver « ses » idées, pour s’y voir conforté dans « sa » vérité. Car tous sont certains d’être dans le vrai…
Notre martien s’intéresse aussi aux réseaux sociaux. Il voit qu’on y échange entre amis et amis des amis. Qu’on y partage en boucle, grâce à des algorithmes cachés mais savants, des théories et des idées « amies » . Nous nous faisons notre vision du monde à nous, sans les journalistes, sans les spécialistes, sans les experts lui raconte, enthousiaste, un habitué du net, et c’est beaucoup mieux ainsi, parce que c’est une vision du monde qui nous convient exactement!
– Et les idées des autres, ça vous intéresse?
Sa question jette un froid. Notre martien a le sentiment que pour beaucoup l’idée même d’aller jeter un coup d’oeil sur un autre journal est vécue comme un acte de haute trahison. D’autres disent leur peur d’être dérangés, perturbés, voire contaminés par une pensée différente de la leur. Echanger avec des gens différents, des inconnus, quelle initiative saugrenue! Non seulement on pourrait attraper leurs rhumes mais, pire, leurs idées! Je ne veux pas prendre le risque de changer d’avis en me confrontant à une pensée opposée à la mienne, lui avoue même un lecteur de l’Humanité, ce serait absurde, puisque de toute façon, c’est moi qui ai raison!
Mais quelle est donc la réalité du monde? Et qui dit la vérité? Au terme de son séjour sur terre, notre martien est bien obligé de se poser à lui-même les questions qu’il a posées aux autres.
Il a une réponse. Comme chacun, il s’est fait sa petite idée du monde… Mais cependant il hésite, il n’est pas vraiment sûr que cette petite idée du monde soit la bonne. Cette incertitude, il ne l’a rencontrée nulle part ici , Il se dit alors que si l‘erreur est humaine, le doute, lui, est martien.
Il a mis deux semaines pour lire tout Proust! C’est la confidence faite par Gérard Collomb lors d’un entretien accordé le 21 février au journal « Le Parisien ». On était en mai 68 (ce n’est pas une excuse!), et il avait alors 21 ans.
Je pose la question: peut-on lire Proust à la va vite comme s’il s’agissait d’un auteur de roman policier? Cette impatience de rattraper le temps perdu à le chercher n’est-elle pas une impolitesse majeure faite à une oeuvre qui justement prend tout son temps pour le trouver? Plus qu’une impolitesse, un contre-sens?
C’est certain: Gérard Collomb mérite sa place dans le livre des records… Sans doute a-t-il mis à peine une heure et 53 minutes, le temps d’un trajet Lyon-Paris en TGV pour lire « Guerre et Paix » faisant de Tolstoï un écrivain de gare et du dernier Goncourt une pause minute!
Il y avait la littérature à l’estomac, voilà la littérature au chronomètre. Ce n’est pas « en marchant » que Collomb lit mais « en courant » , et vite!
Prenons donc le temps du thé et toute une vie pour lire Proust.
…Odette fit à Swann « son » thé, lui demanda : « Citron ou crème ? » et comme il répondit « crème », lui dit en riant : « Un nuage ! » Et comme il le trouvait bon : « Vous voyez que je sais ce que vous aimez. » Ce thé en effet avait paru à Swann quelque chose de précieux comme à elle-même, et l’amour a tellement besoin de se trouver une justification, une garantie de durée, dans des plaisirs qui au contraire sans lui n’en seraient pas et finissent avec lui, que quand il l’avait quittée à sept heures pour rentrer chez lui s’habiller, pendant tout le trajet qu’il fit dans son coupé, ne pouvant contenir la joie que cet après-midi lui avait causée, il se répétait : « Ce serait bien agréable d’avoir ainsi une petite personne chez qui on pourrait trouver cette chose si rare, du bon thé. »
Extrait de « À la recherche du temps perdu Tome II »
Marcel Proust
Du glacier la vue est magnifique, vraiment. Pas pris de photo, J’en ai mille de montagne, l’hiver, stockées dans les nuages, qui se ressemblent toutes, qu’on ne regarde jamais. Les clichés de sommets m’ennuient.
Pour l’heure, j’ai cette piste noire à prendre, et ses bosses monstrueuses à effacer. C’est ce que je tairai ce soir à la veillée à ceux qui sont restés dans la vallée et se font du souci.
L’ai-je bien descendue? Peu importe! Je l’ai descendue.
Avec mon casque neuf et mes lunettes noires enveloppantes, ma doudoune fluo ad hoc garantie froid extrême, à la regarder d’en bas, je me sens belle. Puis-je plaire ainsi?
Justement me frôle Georges Clooney. Mais c’est peut-être Jude Law? Peut-être Ryan Gosling? Maitrisant mieux la trajectoire de ses skis se serait-il arrêté pour me demander qui je suis?
Question existentielle ou ivresse des cimes? S’ouvrent à moi tous les possibles. Je vais suivre sa trace.