Ses parents l’avait prénommé Jésus, sans penser que ce serait un prénom lourd à porter et pas de bon présage…
Toujours est-il que la famille et les amis étaient venus à ce réveillon avec une multitude de cadeaux pour le petit Jésus. Beaucoup de cadeaux! Trop! Mais chez nous, Noël, c’est cadeau!
On les avait entassés près du sapin. Une pyramide géante qui montait jusqu’à la cime de l’arbre. Impressionnant! Et puis tout s’est écroulé…
On ne s’en aperçut, hélas, que trop tard… On était à rire, à l’apéro, au salon, autour de canapés au saumon fumé, blinis au caviar et flûtes à champagne.
Quand on l’a découvert, sa petite main dépassait à peine d’entre les paquets pailletés qui jonchaient le sol… Le bambin avait péri asphyxié , enseveli sous une avalanche de jouets.
Le cousin Alphonse qui avait déjà bu un coup de trop, ne trouva rien de mieux à dire aux parents, croyant les consoler, que pour Jésus, c’était une belle mort.
Sur le cadeau on laissait le prix. Comme ça, lors des échanges au pied du sapin, on pouvait facilement comparer. Celui qui avait donné à l’autre moins en valeur qu’il n’ en avait reçu devait lui rembourser la différence sur le champ, par chèque ou en espèces. Ainsi les enfants apprenaient à compter. Quant aux autres, les pères, mères, papis, mamies, épouses, maris, oncles, tantes, neveux, nièces, cousins, cousines, chacun pouvait sortir de sa soirée de réveillon sans avoir la désagréable impression de s’être fait plumer.
Le gamin était toujours malade à Noël pour le réveillon…
C’est que ce soir-là chacun se devait d’être heureux, quoiqu’il arrive… Implacable contrainte, supplice chinois. Pression telle que dès le matin, le petit éprouvait un affreux mal de ventre dû à l’angoisse de ne pas l’être. Pire, il savait qu’il serait pris d’une irrésistible envie de vomir au moment d’attaquer la bûche. A son corps défendant, c’est sûr, à lui tout seul, il allait gâcher la fête!
Alors, aujourd’hui, devenu grand, vieux et sage, pour conjurer le sort, les jours qui précédent ces terribles soirées, il écrit de vilains petits contes.
Expo Robert Keramsi, Chazelles/Lyon, nov 2017 (photo privée jmg)
Ici il n’y avait plus d’enfants, mais des chiens, des chiens de tous poils. Le petit immeuble était devenu un véritable chenil. Les jeunes couples qui emménageaient ne faisaient plus de bébés mais sortaient à heure régulière pour que leur chien puisse poser sa crotte dans le square d’en face. Les plus disciplinés la ramenaient pliée dans un petit sachet plastique qu’ils abandonnaient dans la poubelle verte que la municipalité hygiéniste de droite avait installée tout exprès au pied des feux tricolores.
Bien sûr à chaque rencontre, en attendant l’ascenseur, pour rester en bon voisinage, il fallait s’extasier sur l’animal de l’autre. S’il était petit, on disait il est vraiment trop mignon, s’il était un peu plus gros, on soutenait avec conviction qu’il avait l’air intelligent. Et pour les très gros, on s’exclamait, Oh! Mais il a encore grandi ! avant d’ajouter un peu inquiet, Vous croyez qu’on va tous pouvoir entrer dans l’ascenseur?
Les soirs où l’air était plus doux, par les fenêtres entr’ouvertes, on entendait des »Assis! Couchés! Debout! Au pied! » ou « des Papatte! Susucre! C’est bien! Bon chien! » ou des « Pas ça! Attention! Connard! Ça va tomber! » mêlés d’aboiements joyeux ou inquiets.
A défaut d’avoir la maitrise de sa vie, chaque maitre s’essayait à maitriser son chien…
La loi est la loi. Cette semaine, fête obligatoire! Pendant 7 jours, le droit au bonheur devient un devoir absolu. Le mot d’ordre:tu dois sourire! Tu le dois. Des policiers du bonheur. déguisés en pères Noēl, parcourent les rues des villes et des villages, traquent les mines sombres, les grimaces, les rictus, et les larmes même discrètes.
Un soupçon de tristesse? Ce sont 10 coups de fouet, une forte amende, voire la prison. On en a même vu finir au bout d’une corde, pour mélancolie dépressive persistante! Pendus pour l’exemple en place publique devant une foule hilare…
Alors tu souris. Tu souris partout, tout le temps. Ce n’est que la nuit, chez toi, à l’abri des regards, que tu peux enfin te laisser aller à ton humeur. La gravité repose.
C’est que toujours sourire fatigue! Mais tout est prévu. Tu n’y arrives plus? Porte un masque! On en vend partout. Masques pas chers ou hors de prix, basiques ou sophistiqués. Les marchands se frottent les mains. Eux, c’est sûr, des masques, ils n’ont pas besoin d’en porter! « Souriez dans l’effort, mais sans effort », chez Décathlon, « le sourire à prix coûtant » chez Auchan. Partout, à la radio, à la télé, dans les journaux, sur les murs, cet avertissement: Attention! Un malheur est si vite arrivé, protégez-vous, sortez masqués!
Il faut dire que la loi s’applique à tout l’espace public: même les hôpitaux, les maisons de retraite, les cimetières sont concernés. De grands panneaux vous accueillent à leurs entrées … « Ici vieux, oui, mais souriants… », « Malades, certes, mais marrants,.. « , « T’es mort et enterré, la belle affaire! On en rigole encore… ».
C’est sous cette contrainte de joie collective obligée qu’on me demande comme chaque année d’écrire un conte de Noël qui rendent joyeux mes lecteurs…
Tâche risquée! Aucun droit à l’erreur… Par précaution je vais commencer par la fin. La voici: « Ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux.
Le plus dur reste à faire, Il va me falloir beaucoup d’imagination. Comment mes héros en sont-ils arrivés là?
Dans l’ordre lexical le houbisme reste à proximité du holisme. On ne peut cependant confondre les deux pensées. Certes le « houba » fondateur est un bon exemple du rayonnement holistique du langage (gashungonomatopeiz, concept-mot, hélas, intraduisible en français), mais il dépasse par son universalité pragmatique la trialectique habituelle somme/tout/partie.
« Houba » dit ce qu’il dit et plus que ce qu’il dit, mais dit aussi ce qu’il ne dit pas et davantage encore que ce qu’il ne dit pas, et parfois même en dit moins. Ce surplus de dits, de nondits, de susdits, de sousdits et d’interdits est le dit et le lit du houbisme.
Le houbisme fait de la concomitance pensée-langage la raison (hershungmixtempversustempozeiz, intraduisible aussi) du désordre conceptuel du monde.
Pour faire plus simple, disons que le houbisme voit, dans le malentendu, le fondement des relations humaines. Mais il affirme que de ce bancal, de ce mal dit, de ce pas bien compris, de cet incertain, de cet ambigu, peut naître un humanisme. Il suffit seulement d’oublier l’inutile et mortelle question du sens. C’est une révolution culturelle.
Développé en acte, le houbisme pourrait proposer un nouvel art de vivre.
« Parlez-vous encore et toujours, mais, surtout, ne cherchez pas à vous comprendre! Encore mieux, taisez-vous! Alors,en vérité,je vous le dis, tout ira mieux ! Houba ! »
Elle est fan absolue de Georges Clooney. Elle regarde en boucle le dernier spot Nespresso en répétant, trop subtil ! trop subtil ! Je m’approche de l’ordinateur et regarde avec elle. Je concède, c’est pas mal !
Elle se retourne furieuse: – Tu es sûr d’avoir bien tout compris ! Cette interrogation en abyme sur l’identité? Et le doute existentiel exprimé dans le dernier regard ? Il y a plus d’intelligence et de profondeur ici , en quelques secondes, que dans bien des films qui se poussent du col à Cannes !
– Tu exagères, je lui dis, on ne peut comparer! Et je lui fais remarquer aussi qu’avec Clooney le prix du kilo de café, par dosette interposée, monte à 70 euros !
– Ce n’est rien, il le mérite, répond-elle, les yeux brillants. Et puis, elle ajoute, définitive, avec Georges, pas de risque, lui, qu’il parte en Belgique planquer son fric ! Même dans une pub, il sait tenir son rang !
Il était à moitié perdu. Du jour au lendemain on n’accordait plus de crédit à sa moitié raisonnable. Je n’entendais pas ses peurs et ses angoisses. C’étaient les miennes.ll me disait qu’il voulait vivre, je croyais qu’il voulait fuir. Je ne l’ai pas aidé.
Il y eut les ombres grises portées sur les murs de sa chambre.
Il fit de chaque ombre une présence et la nuit qui effaçait l’ombre durait l’éternité.
Rien n’allait de soi: se lever, se déplacer, manger, boire, respirer. Dans ses rêves, il vivait très haut, en altitude, sur le toit du monde, là où chaque pas compte, chaque souffle. Il était précis (au mètre et à la seconde près) parce que le temps et l’espace lui étaient comptés.
Il est mort nu, tel un roi déchu.
Nous l’entourions. Je tenais sa main. Il était seul.
Les censeurs étaient partout : il fallait écrire droit. Chaque lecteur pouvait se constituer en minorité opprimée et faire valoir ses droits de victime. Ecrire en public, même sur un blog peu lu, vous exposait à être pendu. Aussi pour éviter tous les procès en sorcellerie de l’époque, l’écrivain n’utilisait plus que des termes vagues, génériques, capables de contenir tout et son contraire. Il écrivait, par exemple, « J’aime bien x, j’aime pasy». Mais, même là, il n’était pas à l’abri des poursuites d’une association de défense des droits d’une lettre de l’alphabet.
Pour être peinard, l’écrivain avait trouvé une solution qui semblait convenir à tous : il publiait des livres sans titre aux pages blanches marquées de points. En exergue, il donnait le mode d’emploi : « Ami lecteur, j’ai mis les points. Devant, écris tes phrases».