Nous avions marché longtemps. Aussi, nous entrâmes très excités dans Signifiance. Hugo nous avait prévenus, là-bas, vous verrez, ça va vous changer, tout a un sens. Effectivement, ici, nous étions perdus.
Hugo nous avait dit aussi, trop de sens tue le sens. Hugo aimait les formules toutes faites, ce qui est fait n’est plus à faire.
Les passants pressés à qui nous demandions notre chemin répondaient en haussant les épaules, maisil faut vous rendre à l’évidence. Nous avons cherché l’évidence. Sans la trouver. Après une longue errance, le fils d’Hugo qui était un peu le chef du groupe osa la question, mais, enfin, c’est où l’évidence? Le passant répondit, en haussant les épaules, l’évidence, mais c’est ici!
Alors, nous avons posé à terre nos baluchons (Hugo nous avait conseillé de prendre des baluchons plutôt que des valises au motif que lorsqu’on se cogne les genoux avec des contenants mous, c’est moins douloureux qu’avec des contenants durs). Notre petit groupe se reflétait dans la vitrine d’un bazar qui proposait des peluches, des hameçons et du fil dentaire à prix coûtant. Il était écrit à la craie en grosses lettres maladroites, cursives et capitales mêlées, sur une ardoise posée à même le trottoir qu’il fallait profiter de ce prix (souligné en rouge) aujourd’hui même.
Nous comprîmes qu’à Signifiance chaque chose, chaque individu avait sa place. Pourrions-nous jamais trouver la nôtre? Nos pas seraient toujours de côté et nos mots de travers. Nous étions sans valeur, sans causes, sans conséquences. Aucune ardoise posée à même le trottoir ne signalerait jamais notre présence. Encore faut-il avoir un prix pour être un jour soldé, nous avait enseigné un jour Hugo. Il nous fallait partir.
On quitta la ville par le boulevard Ionesco, de toute façon une ville sans boulevard n’est pas une ville, avait assuré Hugo. (En consultant plus tard Wikipédia, j’appris qu’Emile Ionesco était ingénieur, né à Signifiance, constructeur d’écluses géantes. J’ai pensé qu’on ne pouvait, en effet, trouver plus sensée qu’une écluse).
Nous avons marché longtemps… Nous sommes rentrés chez nous, la tête basse, dans notre ville d’Insignifiance. Sur le pas de sa porte, Hugo souriait, sentence aux lèvres, je vous l’avais bien dit, votreailleurs, c’est ici ! Etait-il heureux de nous revoir ou heureux d’avoir eu une nouvelle fois raison?
Ce qu’il ne saurait jamais, Hugo, c’est qu’avant de quitter Signifiance, nous avions rempli nos baluchons et nos sacs de peluches, d’hameçons et de fil dentaire.
Le fils d’Hugo avait dit, tout se vend, tout s’achète, autant ne pas avoir fait ce voyage pour rien, mais surtout que mon vieux n’en sache rien, toute vérité n’est pas bonne à dire et le silence est d’or.
Le neveu d’Hugo, qui faisait partie du groupe, me glissa à l’oreille,tu vois, les chiens ne font pas des chats.
Il lui avait donné rendez-vous, Place des Tilleuls, à Crémeaux (Loire). C’était un vendredi matin d’automne, jour de marché. Elle ne pouvait venir : employée par une grande marque de véhicules automobiles, elle creusait et pesait la terre dans la forêt brésilienne pour voir si les arbres fixaient autant le carbone qu’on le disait. Pourtant il gardait l’espoir qu’au bout de la ruelle, derrière le mur de pierres, poussant cette petite porte en bois, il pourrait la surprendre dans un jardin, entourée de mygales et serpents débonnaires, finissant son enfance à faire des sortes de pâtés de sable.
Vélo Paris Beaubourg janvier 2014 (photo privée jmg)
Personne ne savait où il était passé. Certains ont même dit, il est parti en Amérique! Moi, je n’y crois pas. Et le voilà qui revient la bouche enfarinée comme si de rien n’était… Pas un mot! Il semble avoir oublié qu’il est parti! C’est agaçant. Au village, on lui fait la gueule…
Aujourd’hui, j’y tiens plus, alors je lui dis, attends tu pars sans rien dire, tu donnes pas de tes nouvelles, à personne, et tu voudrais maintenant qu’on t’accueille à bras ouverts!
Et là, surprise! Il me répond…
Je suis allé à Ancy. C’était en août. Je suis arrivé vers midi. Imagine… La rue principale d’Ancy, enfin la rue, elle est déserte. Les maisons ont portes et volets fermés. Je pense, on doit s’ennuyer ferme à Ancy ! Et sitôt après, je pense, on doit s’y ennuyer pas plus qu’ailleurs ! Et puis si on s’ennuie quelque part, c’est qu’on porte en soi l’ennui, enfin tu sais ce que je pense de l’ennui…
Bref! Sur la petite place, il y a le monument aux morts et tout au sommet son poilu fraichement ripoliné, tout neuf, tout beau. Jamais vu un poilu dans un si bel état! Complètement anachronique, c’est le mot. On ne voit que lui. Comme un phare. Je me demande même, brille-t-il la nuit ? Enfin, je me le demande, mais sans vraiment me le demander bien sûr, ce n’est qu’une façon de parler, tu me comprends, et comme on a tous une façon de parler différente, c’est source de malentendus… D’ici à ce qu’on s’imagine que je n’aime pas les poilus, alors que mon grand-père a perdu sa jambe à Verdun et que j’aimais mon grand-père… Enfin tu sais ce que je pense des malentendus…
Bref! La porte de l’église est ouverte. J’entre. L’autel est comme un décor de théâtre, minimaliste, tendance Avignon 70, côté off. Je pense, quand on manque de crédits, la richesse ne peut être qu’intérieure. Ici, le catholicisme est humble. François, le pape sera content. Mais tu sais ce que je pense des richesses de l’Eglise…
Bref! Il y a un drôle d’oiseau au dessus de l’autel, qui ne tient qu’à un fil. Va-t-il s’envoler, ce serait un miracle, ou mal accroché, chuter lourdement, ce serait un fait divers, écrasant sous ses ailes de plâtre Marie-Cécile la fragile bigote?
Je sors. La façade de la mairie est décrépie. je pense, tout le budget communal est sans doute passé dans la réfection du poilu. Avec sûrement d’interminables disputes dans les familles: des sous pour la mairie ou des sous pour le poilu ou des sous pour l’église? Tout village a son poilu, tout village a sa dispute, c’est ça la politique. Peut-on faire autrement? Enfin tu sais ce que je pense de la politique…
Bref! Dans une ruelle pavée, mais il faut la trouver, entre l’église et la mairie, il y a ce café qui ne paye pas de mine, mais où tu peux manger d’admirables rapées tièdes, ils appellent ça des potères, ici, pour les distinguer des rapées stéphanoises. Servies avec du jambon cru de pays, de la salade du jardin, plus le dessert, ce jour là c’était un flan maison aux œufs, plus le pichet de coteaux du lyonnais, plus le café, ça te fait, tiens-toi bien, tout compris, dix euros tout rond. Tu te rends compte, dix euros tout compris! A Lyon, tu payerais le triple ! Mais tu sais ce que je pense du prix des bouchons lyonnais…
Bref! Le patron, je lui ai parlé du poilu, mais je n’ai pas réussi à savoir s’il était pour ou contre. C’était un taiseux, il ne faisait pas de politique, il m’a dit. Mais tu sais ce que je pense de ceux qui disent qu’ils ne font pas de politique…
A la fin du repas, je lui ai demandé au patron comment on s’en sortait d’Ancy pour aller à Saint-Forgeux? Je lui ai dit aussi que j’étais en vélo.
Il m’a repris, comment on quitte Ancy, vous voulez dire? Qu’il fallait prendre juste à l’entrée nord, sur la droite, une petite route goudronnée. Que ça grimpait un peu dur au début, mais qu’après c’était tout bon jusqu’à Saint-Forgeux!
J‘ai pris la petite route qui grimpe et tu ne me croiras pas, je ne suis jamais arrivé à Saint-Forgeux! Je me suis perdu, complètement perdu. J’ai erré des jours et des nuits, sans jamais trouver âme qui vive, ça montait, ça descendait, ça tournait, il y avait des carrefours avec des croix partout qui se ressemblaient toutes, des lieux dits, avec des noms bizarres, La Liouffe, le Brézet, Le Teilloux, des hameaux et des fermes inhabités, des ruines en plein champ, des ruisseaux qui couraient dans tous les sens. J’hésitais, je faisais demi tour, tentais des chemins de travers… Rien, rien, pas de Saint-Forgeux à l’horizon, mais je n’avais ni chaud, ni froid, ni faim, ni soif. Je n’éprouvais aucune angoisse. Le jour, la nuit n’existaient plus, je pédalais, je pédalais, je pédalais, sans fatigue, j’étais bien… Je ne sais combien de temps cela a pu durer… Et puis tout d’un coup, je me suis retrouvé ici chez moi, chez nous, parmi vous. Comment?… J’en sais rien.
Il s’est arrêté de parler. Je le regarde, il a le teint pâle et les traits du visage un peu tirés mais l’air soulagé. Ses explications me vont. Une question cependant me taraude que je n’ose lui poser tant elle me semble toucher au plus profond de son être : mais pourquoi donc vouloir aller en vélo d’Ancy à Saint-Forgeux ?
Les Voyageurs. Bruno Catalano (Galerie Médicis, 2014)
Sable fin, palmiers, flots bleus, soleil. Tout est beau ici. Mon île ! On peut y vivre en Robinson peinard ! Il est inhabité, ce petit paradis et, c’est parce qu’il est inhabité que c’est un petit paradis. Surtout ne me demandez pas pourquoi, ni comment, je suis arrivé ici !
J’ai construit ma hutte, cultivé mon jardin, organisé ma vie sur la course du soleil. Et je ne m’ennuie pas, tant les tâches quotidiennes sur une île sont prenantes. Quand j’ai un petit moment à moi, j’écris mes lettres et je mets les bouteilles à la mer. Ami qui me lis, surtout ne cherche pas à savoir où je suis ! Je sais, c’est absurde de vouloir se rappeler au bon souvenir des gens en leur demandant qu’ils vous oublient ! Mais c’est ainsi.
Tous les soirs avant que la nuit tombe, je fais le tour de l’île dans le sens des aiguilles d’une montre. Il me faut environ une heure (je n’ai plus de montre). Et le matin je recommence, mais en sens inverse. Tout est différent. L’océan est à ma droite. C’est la supériorité des hommes sur les astres que de pouvoir choisir, dans une certaine mesure, le sens dans lequel ils tournent.
Je n’ai jamais mis les pieds au centre de mon île : à ce que j’en vois de loin, c’est une modeste colline d’herbes folles avec de gros rochers blancs et quelques arbres exotiques. Ce qui ne veut rien dire. Pour moi, qui ne connais rien à la végétation, tous les arbres sont exotiques. Je tiens à garder à l’île sa part de mystère. Ou peut-être ai-je peur en montant sur le point culminant d’avoir une vue d’ensemble de mon territoire et de prendre conscience de ses limites? La côte Est où j’ai construit ma hutte doit être si proche de la côte Ouest que je pourrais faire, en prenant ce raccourci, l’économie de mon tour quotidien pour aller voir le coucher du soleil. Mais je n’ai plus envie de prendre les raccourcis, de gagner du temps. Tout au contraire. J’aime les périples, les circonférences.
Je sais qu’un jour, un vendredi après-midi, un homme mettra pied sur ce rivage. J’ai toujours appréhendé les week-ends. Je suis moi-même arrivé ici un vendredi. L’accueillerai-je avec des fleurs fraîchement coupées comme celles que je pose chaque matin sur les modestes tombes de mes visiteurs inconnus? Ou d’un coup de bambou ? Je ne sais encore. J’hésite. Il me faut du temps.
Ils regardent, assis côte à côte, ce paysage de carte postale. Qu’ils ont pris en photo. Et qu’ils se sont amusés d’avoir pris. Combien de fois le coucher du soleil a-t-il été photographié aujourd’hui ?
Plus tard, ils avanceront dans la nuit faiblement éclairée par la lune, le faisceau de la petite lampe à diodes fixée sur le guidon permettant juste d’éviter les pièges immédiats de l’étroite piste cyclable (trous, bosses, traînées de sable) et de ne pas s’en écarter. Près des marais salants, il leur faudra mettre pied à terre pour franchir la passerelle en bois. Il y aura des moustiques. Ils savent tout cela par cœur.
Par précaution, ils ont enduit visages, bras et jambes de cette crème répulsive que le pharmacien leur a recommandée la veille. C’est un habile commerçant, elle leur a coûté une fortune. Mais quand il s’agit de se prévenir des piqûres de moustiques, comme ils ont la peau sensible et un peu les moyens, ils ne regardent jamais à la dépense.
Puis ils longeront l’océan, distinguant à peine au loin la ligne des falaises, la silhouette étrange des carrelets posés sur la grève découverte qu’on pourrait faire prendre à des enfants pour des monstres marins échoués sur la plage. Ils ne verront pas les lumières de l’arrière-pays. Sur un sentier littoral, on ne regarde pas l’arrière-pays. Comme c’est marée basse, ils n’entendront qu’au loin le bruit des vagues. Ils accéléreront, penseront aller vite, ne sentiront plus leur fatigue, se croiront jeunes. C’est l’heure bleue, l’instant romantique. L’air est encore doux.
Ils voudraient que la course ne se termine jamais, les conduise au moins jusqu’à l’aube. En même temps, ils savent qu’il se fait tard, que les batteries de leur vélo à assistance électrique sont presque vides. Qu’ils sont aussi pressés d’arriver car ils ont faim. Et que bientôt ils auront froid.
On gardera ces mots tendres, les caresses du vent, les pluies légères, la ligne bleue des montagnes d’Auvergne, une lumière d’automne, l’odeur d’herbe coupée.
Il suffira de la tranquillité un peu fade des choses pour être heureux
On se souviendra d'un regard , d'un sourire, de larmes vite essuyées d’un revers de la main, d'un poème de Verlaine, de mon enfant ma sœur qui songe à la douceur, d'une pause-café, du voyage à Meudon qu’on a pu faire ailleurs.
Il suffira de la tranquillité un peu fade des choses pour être heureux
On oubliera les planètes lointaines, les visages étranges, les objets sans nom, le temps qui passe au loin, les histoires à venir, les lendemains qui chantent, le quai d’un port brumeux, les plaines d'Anatolie, ce saut à l’élastique.
Il suffira de la tranquillité un peu fade des choses pour être heureux
Il n’y a rien d’autre à Cairnryan que le départ du ferry. La traversée jusqu’à Larne dure 2 heures dans une sorte de cafétéria flottante aux relents de cantine. La mer est calme. On n’est pas dans l’épopée marine. Pas de corsaires, pas de flibuste.
Des Irlandais rentrent au pays, couples tranquilles, familles remuantes, chauffeurs routiers. Plus quelques touristes qu’il suspecte s’être arrêtés au Marks et Spencer de Dumfries pour y faire la razzia de ces cakes denses aux raisins sultana et cerises confites dont les tranches délicates à couper s’émiettent doucement dans le thé de l’après-midi et qui lui sont délices par cette touche déliquescente, un peu trop sucrée, qu’ils donnent à la boisson stricte et amère – réconciliation de deux façons d’appréhender la vie – mais qu’il a cherchés en vain, tournant comme une âme en peine de longues minutes autour des rayons pâtisserie du grand magasin, perdu dans la profusion anarchique de gâteaux improbables, friandises rutilantes et boules de gomme colorées.
A l’heure dite, le bateau quitte le quai. Assis au salon de proue face à l’immense baie qui donne sur le large, il est maintenant sourd aux bavardages, muet, tendu, le nez fermé à toutes les odeurs, les yeux fixés sur l’horizon. Il a pour seul projet de ne pas être malade. ll faut tenir 2 heures. Même si rien ne tangue, c’est sûr, il se connaît, un simple écart de pensée et il vomit.